FRANCE
« Si on te met le grappin dessus, fuis » Parole de dominicaine

Jeunes, ne vous faites pas cloner

 Giovani non fatevi clonare  DCM-005
30 avril 2022

Cet article a été publié sur le numéro de février 2020

Religieuse dominicaine et médecin en prison, Anne Lécu est l’auteur de nombreux ouvrages dont Tu as couvert ma honte (Cerf, 2017), Le sens des larmes (Cerf, 2018) et Tu m’as consacré d’un parfum de joie (Cerf, 2019).

Comment avez vous ressenti que vous aviez la vocation religieuse?

Je ne sais pas très bien ce qu’est une « vocation religieuse »… C’est comparable à ce qu’écrit Michel de Certeau à propos du poète. « Le poète ne peut pas faire autrement que d’écrire de la poésie ». S’il peut faire autrement, c’est qu’il n’est pas poète. Le religieux non plus ne peut pas faire autrement que d’être religieux. C’est paradoxal car le choix de la vie religieuse est un choix parmi d’autres d’un chemin de bonheur possible et en même temps, il n’est pas possible de faire autrement. Ainsi, quand j’ai rencontré la famille dominicaine, je savais que c’était chez moi. Et j’ai eu envie d’essayer de vivre cette vie-là.

Comment concevez-vous votre mission de médecin en prison?

Je suis envoyée par ma communauté pour annoncer l’Évangile et je suis payée par l’hôpital public pour faire mon travail de médecin à la prison. Le fait de travailler en prison, où il n’est pas question de faire de l’annonce explicite, me permet de lire la Bible et de vivre ma foi autrement. C’est à partir de ce que je vis là que je peux annoncer l’Evangile à l’extérieur, avec un ton qui est devenu le mien grâce à la prison. En travaillant dans ce lieu, on est obligés de prendre parti et j’ai pris parti pour les coupables. La figure qui m’inspire est celle du Christ crucifié entre les deux larrons. Si l’on passe devant Lui, on ne sait pas a priori qu’il est plus innocent que les deux autres… Pierre Claverie qui a été assassiné un mois avant que je fasse mes premiers voeux, avait écrit juste avant sa mort, que l’Église ne pouvait être l’Église du Christ autrement qu’au pied de la Croix, sans quoi elle serait une illusion mondaine. Il faut qu’il y ait parmi nous des personnes qui soient dans des lieux signifiants du désespoir des hommes, pour faire entendre qu’une vie est possible. Il s’agit avant tout d’annoncer aux gens qu’ils ont le droit de vivre. Annoncer le Christ, c’est peut-être d’abord annoncer aux gens qu’ils ont le droit de vivre.

Car ils n’y croient plus?

Parmi ceux que je côtoie en prison, c’est  souvent le cas. La plus grande condamnation est de penser qu’on a pas le droit d’exister, qu’on est de trop dans ce monde et qu’il aurait mieux valu ne pas être. Mais il n’y a pas qu’en prison. Des gens qui n’ont pas forcément une vie catastrophique peuvent éprouver cela, de même que nous, dans la vie religieuse. Comment nous rappelons-nous, entre nous, que notre vie n’est pas indue?

Y a-t-il des maladies spécifiques en prison?

Je parlerais plutôt de motifs de consultation particuliers, liés à l’enfermement. Je travaille essentiellement avec des femmes, et par exemple beaucoup cessent d’avoir leurs règles. Il y a énormément de problèmes de peau : des irritations, des démangeaisons. La peau est l’organe le plus profond. Une dame qui avait une éruption majeure m’avait expliqué que son corps qui suintait, c’était son âme qui pleurait les larmes qu’elle n’arrivait pas à verser. Certaines femmes qui ont été réduites à l’état de sac, en avalant des doses de cocaïne pour faire passer la drogue, grossissent énormément. Le corps prend la forme de ce qui lui arrive.

Qu’y a-t-il de pire en prison?

Ce qu’il y a de pire c’est d’être abandonné, de ne pas avoir de réponses aux questions qu’on pose. Une dame latino-américaine m’expliquait qu’elle n’avait pas pu appeler sa famille depuis deux mois, car il y avait un problème avec le formulaire à remplir et personne ne se donnait la peine d’appeler un traducteur. Elle ne pouvait pas appeler sa famille pour Noël.

La prison vous a donné un ton particulier dans l’annonce de l’Evangile…

Je ne sais pas, c’est quelque chose que l’on me renvoie. La vie en prison déshabille de la langue de bois. Je peux être brutale parfois, dans la vie courante, ce qui n’est pas forcément le meilleur fruit, mais je vais droit au but. Les confrontations de milieux différents produisent des choses intéressantes, c’est pourquoi je pense que la vie religieuse doit tenir les écarts : être avec les riches et avec les pauvres, être avec les innocents et avec les coupables. C’est dans cette tension que quelque chose peut émerger.

Le fait d’être religieuse a-t-il un impact sur votre mission ?

Seuls ceux qui ont été enfermés eux-mêmes connaissent la vulnérabilité des prisonniers… Et ce n’est pas mon cas. Mais je connais la vulnérabilité de vivre dans un institut vieillissant, qui ignore ce qui l’attend dans dix ans et si la vie commune sera encore possible. Cette insécurité foncière me permet d’entendre une forme de vulnérabilité qui n’est pas la mienne, celle des détenus. Elle me place dans une présence où il ne s’agit pas d’asséner des réponses, mais de savoir écouter la plainte. Personnellement, j’ai beaucoup plus de difficulté à supporter la plainte de mes sœurs que celle des détenus, car cette plainte m’est plus proche : c’est aussi la mienne.

Comment expliquer la baisse des vocations religieuses féminines?

Il y a un éparpillement des forces vives lié à la multiplicité des instituts, ce qui ne donne pas le même dynamisme ni la même attractivité que chez les frères par exemple. Les grandes familles religieuses sont sans doute vouées à durer, mais il n’est peut-être pas indispensable d’avoir une telle multiplicité de congrégations de vie féminine liées à ces grandes familles. Comment faire pour soutenir la vie? Si les forces vives sont dispersées, elles s’épuisent, mais si elles sont concentrées, le grain entassé pourrit. Saint Dominique a envoyé ses frères deux par deux dès le début de l’ordre et c’est cela qui a permis à l’ordre de naître. On est toujours dans une tension.

Que nous apprend l’Histoire pour penser l’avenir de la vie consacrée ?

La vie religieuse, depuis son origine, est un pas de côté. La figure mythologique est pour moi Saint Antoine qui s’enfonce dans le désert. En étant à côté, il est au cœur. Comment fait-on dans nos communautés occidentales, pour rayonner avec la démographie qui est la nôtre ? Il y a des choses sur lesquelles nous pouvons nous appuyer : un vrai savoir-faire sur le vieillissement et sur la vie entre générations différentes, dont notre société a besoin… Mais il y a aussi ce pas de côté que constitue la vie religieuse dont les deux fondamentaux sont la solitude et le partage des biens.

Que diriez-vous à une jeune fille qui veut entrer dans la vie religieuse?

Viens et vois... En gardant ton esprit critique. En étant prudente, car il y a quelques communautés déviantes et ce n’est pas parce qu’il y a beaucoup de jeunes par exemple, que c’est la vie en Église qui se vit. Des abus de pouvoir se cachent parfois sous le vernis clinquant de certaines communautés. Le critère décisif c’est comment les instituts permettent de développer la liberté intérieure. Il faut veiller à ce que les communautés ne pratiquent pas le clonage, qu’il y ait de la diversité des opinions, des manières de comprendre la foi et de voter différentes, des conflits idéologiques car c’est cela qui permet de savoir s’il y a une liberté de pensée à l’intérieur. Et si on te met le grappin dessus, que l’on t’envoie des SMS chaque jour pour savoir comment tu vas parce que tu as fait une retraite, tu fuis.

Marie Lucile Kubacki
Journaliste  de “La Vie” à Rome