Intretien

La dévotion déformée
pour Marie

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03 juillet 2021

La procureure Marisa Manzini: la mafia utilise les rites religieux


Il y a le boss recherché qui conserve dans son bunker souterrain le portait de la Vierge dans un cadre doré. Il y a la veuve de l’‘ndrangheta qui prie la Vierge de lui révéler les noms des assassins de son mari pour que ses fils puissent la venger. Il y a le killer qui invoque la bénédiction de Marie avant d’empoigner les armes.

Sur la figure de la Vierge s’allongent “les filets des mafias”, comme les a définis le Pape François, en particulier en Calabre. Et c’est en Calabre, dans les tranchées judiciaires les plus exposées contre la ‘ndrangheta, que se sont écoulés presque entièrement les trente ans de travail comme procureure de Marisa Manzini, la femme magistrate que l’Académie pontificale mariale internationale a nommée, en septembre dernier, parmi les experts du nouveau département d’analyse et d’étude des phénomènes criminels et mafieux.

Originaire du Piémont, Marisa Manzini, qui a également été consultante de la commission d’enquête sur la mafia du Parlement italien, et aujourd’hui procureure-adjointe au tribunal de Cosenza. Femmes Eglise Monde lui a demandé de parler de son expérience.

Voulez-vous tracer un premier bilan de votre travail au sein de la Pami?

Au cours de ces premiers mois, une idée de divulgation a été mise au point, dans l’intention de faire connaître ce qu’est la mafia et, en ce qui me concerne, ce qu’est la ‘ndrangheta. Nous avons travaillé sur des séminaires ouverts à un vaste public, également d’entrepreneurs, car en ce moment historique, avec les difficultés créées par la pandémie, la tendance de la ‘ndrangheta à s’infiltrer dans l’économie est particulièrement dangereuse. Ensuite, nous avons commencé à traiter la capacité des mafias d’obtenir un consensus, en instrumentalisant les valeurs connues par tous les citoyens, dont les premières sont les valeurs religieuses. Nous sommes une nation chrétienne, catholique. Nous connaissons les règles de l’Eglise, ses valeurs. La ‘ndrangheta, et les mafias en général utilisent, les rites, les cérémonies, les symboles religieux pour obtenir un consensus.

Le 15 août 2020, dans une lettre adressée le jour de la Fête de l’Assomption à l’Académie mariale, le Pape a écrit qu’il faut “libérer la Vierge des filets des mafias”. Comment expliquez-vous l’insistance des associations criminelles sur la figure de Marie?

J’ai beaucoup réfléchi – et pas seulement moi – sur les raisons de la prédilection particulière de la ‘ndrangheta pour la figure de la Vierge. Je crois que la réponse doit être recherchée dans la particularité de cette association criminelle: la ‘ndrangheta, par rapport aux autres mafias, est une criminalité organisée qui se fonde sur les liens familiaux. Au sein de la famille, la femme a un rôle important: elle engendre les personnes qui formeront l’armée ndranghetiste, elle transmet aux enfants les contre-valeurs mafieuses, elle protège le noyaux familial et en garantit l’unité.

On attribue des tâches semblables à la Vierge?

Oui, je crois qu’il y a, de la part des ndranghetistes, une identification de la Mère du Christ avec celle qui peut protéger le noyau de la famille, pas strictement au sens de l’état civil, mais en unifiant et en recomposant, également à travers la vengeance, les fractures qui se créent dans ce noyau. C’est une fonction importante. On a souvent considéré que la femme, au sein des familles de la ‘ndrangheta, a un rôle secondaire, mais il n’en est pas ainsi. Bien que l’organisation soit machiste et que la tâche d’accomplir les délits les plus féroces soit confiée à des hommes, la femme a le rôle décisif d’assurer l’unité et la cohésion du noyau familial.

On sait que la ‘ndrangheta a célébré traditionnellement ses rites et ses réunions au Sanctuaire de la Madone de Polsi, lieu qu’elle considère comme sacré. En est-il encore ainsi?

Il y a malheureusement le très grave précédent de don Pino Strangio, recteur du Sanctuaire et curé de San Luca, la commune où se trouve le sanctuaire, qui fut accusé de concours externe en association mafieuse. En 2017, l’évêque de Locri a accueilli sa demande d’être dispensé de sa charge, en prenant une position très nette, et il a demandé au nouveau recteur, don Tonino Saraco, de rendre ce lieu sacré aux fidèles. 

L’ostentation publique s’accompagne de l’exhibition privée de la dévotion. Dans le bunker souterrain où se cachait, alors qu’il était en fuite, le boss calabrais Nicolino Grande Aracri, une peinture fut trouvée, entourée d’un cadre doré voyant, qui représentait précisément la Madone de Polsi.

On ne trouva pas seulement cette effigie. Lors d’une perquisition à son domicile, on découvrit également une statue de la Vierge et une autre de saint Michel archange, ainsi que de nombreuses figurines sacrées. De façon déformée, inacceptable pour quiconque connaît la religion chrétienne, Grande Aracri se sent probablement un homme religieux. Je le répète: pour nous c’est inacceptable, mais c’est ainsi.

Un peu comme les frères mafieux Graviano qui se faisaient le signe de la croix avant de s’asseoir à table, également après avoir ordonné de tuer le curé palermitain don Pino Puglisi.

Je me souviens d’une femme calabraise qui m’a frappée, elle s’appelait Giuseppina Iacopetta. On avait tué son mari et, dans une écoute téléphonique, je l’entendis prier la Vierge pour qu’elle aide ses fils à trouver les assassins de leur père, afin que le sang de ces hommes puisse couler à ses pieds. Elle priait vraiment la Vierge pour cela, avec conviction.

En tant que piémontaise, vous avez passé presque toute votre expérience professionnelle en tant que  magistrate en Calabre. Quand vous êtes-vous rendu compte de la prétention de la ‘ndrangheta d’utiliser la religion dans le but d’obtenir un consensus?

J’étais auditrice judiciaire à Turin en 1992, l’année des massacres de la mafia. Comme tous les stagiaires qui aimaient le droit pénal, je me sentis tellement concernée par l’assassinant de Giovanni Falcone et de Paolo Borsellino que je voulus faire une expérience dans le sud. Sur le conseil d’un collègue plus âgé, je choisis la Calabre. J’ai commencé par Lamezia Terme. Et en commençant à étudier le phénomène de la ‘ndrangheta, en lisant les déclarations des collaborateurs de justice, en les interrogeant, je me suis immédiatement rendue compte de la manière dont la religion est instrumentalisée. Il suffit de dire que l’insertion dans la famille criminelle a lieu à travers une cérémonie qui est appelée le “baptême”.

En juin 2014, le Pape choisit précisément la Calabre pour prononcer son excommunication contre les mafieux. Quel écho eurent ses paroles, en particulier au sein de l’organisation criminelle?

Il s’est agi d’un cri qui a permis de prendre conscience. Ces mots ont profondément ébranlé l’Eglise, les évêques. La Cei calabraise a pris une position très nette contre le pouvoir fort ’ndranghetiste qui instrumentalise la religion. Il y a pourtant eu des tentatives de conditionner les processions également après: en 2014, par exemple, la «révérence» de la Vierge devant la maison d’un boss à Oppido Mamertina, commune de la province de Reggio Calabria. A cette occasion, l’évêque a immédiatement réagi, en empêchant de continuer les processions si celles-ci devaient être l’occasion de s’incliner face aux demandes des ndranghetistes.

Vous avez publié un livre intitulé «Fai silenzio ca parrasti assai» [Tais-toi, car tu as trop parlé]. Une invitation au silence adressée avec arrogance par un boss, Pantaleone Mancuso, à un magistrat. Quelle est l’efficacité de la parole contre la ‘ndrangheta?

J’étais ce magistrat. En tant que procureure dans un procès, je venais de finir d’interroger un collaborateur de justice quand Mancuso commença à m’apostropher. Ses phrases m’étaient adressées, mais elles l’étaient surtout au territoire. Le boss, bien que soumis à la loi 41 bis et bien qu’il ait parlé en vidéo-conférence, voulait lancer un message précis à ceux qui l’écoutaient: attention, je suis encore le chef. La mafia et la ‘ndrangheta ont assurément peur des mots. Leur loi est le silence, celui qui parle ouvre de l’intérieur les fermetures de ce monde.

Pour la première fois, un magistrat victime de mafia, Rosario Livatino, a été proclamé bienheureux par l’Eglise. Quelles émotions, quelles réflexions cette béatification a-t-elle provoquées en vous?

Je suis croyante; tout ce que j’ai fait dans mon existence, je l’ai fait avec la conscience qu’il existe des valeurs auxquelles il faut se référer. Ainsi, la béatification de Livatino, un magistrat qui était avant tout une personne de foi, a été pour moi une grande joie. Pour ceux qui exercent ma profession, elle doit représenter une lumière qui nous guide.

 Bianca Stancanelli