A Contre-courant

Sur sa propre peau

cq5dam.thumbnail.cropped.500.281.jpeg
29 mai 2021

La leçon de Simone Weil qui a fait coïncider la pensée avec l’action


A Marseille, en 1941, Simone Weil est une petite figure faite de triangles; un pour le visage, avec les deux cercles des lunettes qui en interrompent les angles, et un autre, renversé, le triangle de sa cape de laine. Elle a une expression difficile à déchiffrer, entre le questionnement et la prière. Au cours de sa vie, à part quelques personnes – intellectuels, militants politiques, ouvriers, étudiantes – qui avaient appris à l’estimer, elle était perçue comme une créature improbable, éloignée des canons, ne se souciant pas des devoirs que son sexe et son niveau social exigeaient, incontrôlable pour les autorités, trop rigide pour ses compagnons de rue, pour beaucoup risibles.

Elle se trouvait à Marseille avec ses parents, dans la France de Vichy, état satellite du Reich allemand, fuyant la France occupée par les nazis. A cette époque, elle avait déjà été, comme elle l’écrit, “saisie par Dieu ” et elle correspondit déjà avec le père Perrin, à qui l’on doit la publication de ses lettres et de ses derniers écrits (en italien Attesa di Dio, obbedire al tempo, sous la direction de J.-M. Perrin, Rusconi 1996).

Elle était née à Paris en 1909 dans une famille de juifs cultivés, aisés et non religieux. En raison du travail de son père, elle et son frère André avaient beaucoup voyagé, ils avaient principalement suivi leurs études en famille, se retrouvant dans beaucoup de matières plus à l’avance que les étudiants des écoles régulières. Dès l’enfance, Simone était consciente d’avoir un privilège en raison de sa naissance dans une famille aisée, et cette conscience, l’injustice implicite qu’elle révélait, l'avait marquée en profondeur. Quand elle rencontrera saint François sur sa route, elle en sentira la force: ce sera précisément à Santa Maria degli Angeli, au printemps 1937, au cours d’un voyage en Italie, qu’elle fera l’expérience de ce qu’elle considérera comme l’une de ses rencontres avec Dieu: elle ressentira pour la première fois dans sa vie l’obligation de s’agenouiller. 

Comme le raconte dans sa volumineuse biographie son amie Simone Pétrement (La vie de Simone Weil), dès ses premières années d’enseignement Simone Weil refusait de réchauffer sa chambre, parce qu’elle ne supportait pas de vivre dans une condition meilleure que celle des chômeurs, elle travaillait dans le froid, même si la température descendait sous zéro, et ce choix, prolongé dans le temps, eut probablement un rôle dans l’apparition de ses terribles maux de tête. Elle n’accordait pas d’importance à sa propre souffrance, l'injustice qu’elle subissait ne lui semblait pas digne de considération, celle qui pesait sur les autres produisait en elle une douleur infinie. Peut-être son refus d’être féministe, le fait de survoler complètement la condition d’oppression des femmes, en manifestant de l’admiration pour le monde grec, mais en affrontant en revanche avec lucidité le thème de l’esclavage antique, a-t-il un rapport avec cela: se défendre elle-même lui était intolérable. Proche de l’extrême gauche dans sa jeunesse, à partir du jour où elle accompagna un groupe de chômeurs pour réclamer de meilleures conditions de vie à la mairie du Puy, ville où elle enseignait, elle s’approcha des syndicats, qui la mettaient en contact avec les ouvriers. Elle fut toujours très lucide sur les horreurs de l’Union soviétique et discuta également avec Trotski, qu’elle hébergea, comme tant d’autres personnes connues et inconnues en fuite, dans la maison de ses parents. Ensuite elle étudiait et enseignait, la philosophie, les sciences, les mathématiques, la littérature.

Dans ses lettres au père Perrin, elle raconte le danger que représentait pour elle toute ritualité communautaire: "Je suis — écrit-elle — par disposition naturelle très influençable. Si en ce moment, j’avais devant moi une vingtaine de jeunes allemands qui chantent en chœur des hymnes nazis, je sais qu’une partie de mon âme deviendrait immédiatement nazie ". Elle était assoiffée de communauté et savait que toute adhésion identitaire pouvait lui faire perdre sa lucidité, elle ne voulait pas que l’Eglise l’attire de cette manière. Elle avait un sens du symbolisme très intense. Simone Pétrement raconte que plusieurs fois, au cours des manifestations, elle chercha à s’emparer du drapeau rouge et qu’ensuite elle l’agitait heureuse comme une petite fille.

L'expérience du travail à l’usine, recherchée avec obstination, la conduira à mûrir certaines idées sur la relation entre l’être humain et les machines, sur l’inhumanité de la vie ouvrière asservie à des rythmes inhumains, privée de la conscience du travail et de ses résultats, annihilée dans sa possibilité de pensée et dans laquelle la relation entre celui qui exécute et celui qui commande devient par force autoritaire, aveugle, détruit l’initiative. Pour elle, physiquement très faible, tourmentée par les maux de tête, c’est une expérience atroce; mais la disparition de toute signe de prestige, de toute protection, est ce qu’elle recherche. Elle la reconnaît: c’est la condition de l’esclavage. Mais ce n’est que là que la bienveillance, la solidarité, non suscitées par des mouvements paternalistes ou sociaux, existent avec leur véritable force.

Au Portugal, dans un petit village de pêcheurs, elle se retrouve à la fête du saint patron, quand elle entend les femmes des pêcheurs qui chantent "des chants sans aucun doute très anciens et d’une tristesse déchirante " et elle a alors "la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que les esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi avec eux ".

A partir de l’expérience de l’usine, le sentiment intolérable d’être préservée alors que d’autres restent dans la souffrance devient total. Dans ses lettres au père Perrin, qui lui indique la voie du baptême, elle écrit: "Quand je me représente de manière concrète, et comme un événement qui pourrait être prochain, l'acte qui m’introduirait dans l’Eglise, rien ne m’attriste plus que la pensée de me séparer de la masse immense et malheureuse des  non-croyants ". Se sauver en laissant derrière elle des exclus est au-dessus de ses possibilités. Simone Weil affronte avec le père Perrin la question qu’avait également posée Thérèse de Lisieux, la question du salut de ceux qui restent en dehors, de ceux qui ne sont pas touchés par la foi ou par la prédication. Elle ne peut faire à moins de citer avec perplexité la violence des croisades, l’inquisition, en réclamant une prise de position de l’Eglise, qui n’arrivera qu’avec le temps. En raison de la haine qu’elle porte à la violence, le christianisme de Simone Weil refuse la racine vétérotestamentaire. La lecture de l’Ancien Testament lui paraît atroce, les violences qui sont racontées sont tout à fait intolérables pour son idée de Dieu. Dans sa pensée sur l’Ancien Testament, dans le sentiment d’extrême éloignement à l’égard de la culture juive opposée à la grecque, il semble que Simone Weil souffre d’une forme de littéralisme, qui pèche d’un manque de sens de l’histoire. Il semble qu’elle juge le passé et chaque culture sur la base d’un mètre très rigide formé dans son présent et lancé vers l’avenir. Simone Weil applique le même jugement inflexible à la civilisation romaine et à son empire, condamnés irrémédiablement, à l’exclusion des stoïciens bien-aimés. Dans ses rigidités, elle mérite de notre part une plus grande compréhension, un jugement plus accueillant que le sien. Qui sait où sa pensée l’aurait conduite si elle n’était pas morte le 24 août 1943, à Ashford en Angleterre, de tuberculose et de dépérissement, après avoir cherché inutilement à jouer un rôle, qu’elle souhaitait risqué, dans la guerre contre les nazis.

Le sérieux avec lequel Simone Weil affronte la vie ne peut pas faire oublier le comique avec lequel sa silhouette maigre et maladroite apparaît sur la scène du monde, une sorte de Charlot femme (elle aimait beaucoup les Temps modernes), qui dans la vie quotidienne sorte avec son pull à l’envers. Et en Espagne, où elle va combattre, révoquant son pacifisme au nom de la bataille antifasciste, elle ne réussit pas à empoigner un fusil, mais finit par heurter une casserole d’huile bouillante et doit ainsi être rapatriée (elle souffrira longtemps de ses blessures). Il y a en elle un goût du rire qui se marie bien avec son sens de la justice, elle s’amuse à observer les colères des proviseurs avec lesquels elle travaille, des préfets, des journalistes hostiles, elle en rit avec plaisir et sans aigreur; il y a ensuite le sens de l’humour qu’elle partage avec sa famille. Elle écrit de Marseille à son frère, qui fuyant la shoah a réussi à arriver aux Etats-Unis: "Nous avons plaisir à t’imaginer alors que tu trempes de grosses tartines beurrées dans ton chocolat et pendant ce temps tu verses de grosses larmes en pensant à nous. Tu ne confesseras jamais les grosses larmes, mais nous sommes persuadés que tu les verses et cette idée nous fait beaucoup rire".

L’histoire de Simone Weil n’a rien d’un récit hagiographique; et pourquoi le devrait-elle? Peu d’histoire y ressemblent. Mais le sérieux sans tristesse qui est sa manière d’être au monde, la radicalité avec laquelle elle choisit le parti des exclus, l'importance de sa pensée quand elle raisonne à propos de l’organisation du travail ou des devoirs à l’égard de la personne humaine nous la rendent proche, émouvante et nécessaire.

Carola Susani