· Cité du Vatican ·

FEMMES EGLISE MONDE

* Lettre
“La violence envers les femmes révèle votre fragilité. Seule moi, qui ai survécu à la Shoah, je peux raconter votre faiblesse dans les camps de concentration”

Chers hommes, vous êtes faibles

 Cari uomini,   DCM-003
04 mars 2023

Chers hommes, je sais bien que c'est la Fête de la Femme. Les pauvres arbres de mimosa sont massacrés et les petites branches offertes aux femmes avec leurs perles de velours d'un jaune lumineux s'éteignent vite, deviennent marron, meurent comme les femmes dans de nombreuses parties du monde, tuées, torturées, emprisonnées, enfermées au nom de la religion, de l’amour et d'une culture qui nie leur liberté.

Nous les femmes occidentales, de différentes cultures, de différentes confessions, nous ne pouvons qu'admirer ces lionnes qui cherchent à se libérer de la Sharia, à briser les barreaux de la cage dans laquelle elles sont nées et gardées par des hommes faibles qui ont peur des femmes libres, parce qu'ils connaissent leur force, leur valeur, la richesse de leur imagination, leur autodétermination, leur courage.

C'est la faiblesse des hommes qui déchaîne la violence, le viol, l'homicide de celle qui vous quitte. Pas l'amour.

Chaque douleur vous abat et vous vous sentez perdus sans la femme-maman-sœur qui embrasse votre petite blessure, votre bobo, vous ne supportez pas la souffrance, vous ne supportez pas d'être abandonnés, car vous vous sentez orphelins et incapables de vous gérer vous-mêmes, de supporter la solitude, une perte, y compris celle du travail, de la position sociale ; une ambition frustrée, une défaite vous démoralise, un peu comme si vous étiez encore des enfants. Le moment n'est-il pas venu de grandir et de supporter les adversités de la vie ? Votre maman vous manque éternellement ?  Même les hommes éclairés, importants, acceptent difficilement le fait que succès de leur femme les dépasse. Au fond, vous voulez toujours tenir les rênes. Les femmes intelligentes, dont les hommes ont en général un peu peur, sont contentes lorsque leur compagnon atteint ce qu'il désire, mais malheureusement le contraire ne se produit pas. Vous supportez mal les femmes cultivées, conscientes de leurs possibilités, comme si elles n'avaient pas le droit de se réaliser.  

La culture séculière, la nôtre, qui vous a privilégiés depuis toujours, vous a nui et a été et est un boomerang. Avec cela, je ne veux pas dire que les femmes qui font carrière sont meilleures que les hommes, elles sont même parfois pires, pour démontrer qu'elles peuvent aussi leur être supérieures.

Je dirais que toute violence à l'égard des femmes n'est autre que la fragilité de l'homme. Même lever la main contre une femme est une défaite.

Dans les pays où elles sont voilées, les femmes ont finalement ouvert les yeux et on constate heureusement la présence de jeunes gens qui luttent avec elles et  payent au prix de leur vie, comme elles. Espérons de tout cœur que le réveil qui vient de commencer se poursuive, ne s'arrête pas, ne coûte pas trop de sang. Tôt ou tard les dictateurs de la foi rigide et punitive cèderont. Nous ne pouvons qu'espérer. Les chaînes qui emprisonnent la liberté, la beauté, ne peuvent exister au nom d'aucune foi ou de diktat écrit, décidé, imposé par les hommes uniquement pour leur propre avantage.

Les femmes écrivent avec leur sang une nouvelle page de l'histoire, soutenues par notre douleur, par la solidarité et par notre proximité, même si nous savons malheureusement que c'est bien peu et que nous sommes réduites à l'impuissance.

Nos hommes, après un demi-siècle de leçons et de luttes féminines, changent les couches à leurs enfants et se promènent en les portant sur leurs épaules, ils ont laissé de la place et du pouvoir aux nombreuses femmes de valeur. La femme s'est émancipée par  le travail, elle est sortie de chez elle, elle n'est plus l'ange du foyer. Et même si cette nouvelle relation n'est pas le rêve de tous les hommes, c'est désormais la réalité. Ce n'est cependant pas pour autant que l'on peut quitter un homme d'un cœur léger. Le féminicide abonde à cause de la faiblesse des hommes, parce que nous ne marchons pas de concert, parce que nous ne grandissons pas ensemble, avec respect, amour, acceptation, conscience réciproques. L’homme est toujours en retard de quelques pas et s'il pouvait arrêter la femme, il le ferait. La route est encore longue. 

Seule moi, qui ai survécu à la Shoah, je peux raconter l'extrême faiblesse des hommes, qui ont payé le prix le plus élevé à leur culture dans les camps de concentration, où ils sont morts au moins deux fois plus que les femmes. Les intellectuels, les orthodoxes, ceux qui étaient autrefois riches étaient en particulier incapables de prendre soin d'eux-mêmes: de tuer un pou, de cacher les engelures des pieds, une blessure ou un furoncle lors de la sélection, et même de se laver quand cela était possible, de se tenir droits lors de l'appel, de se protéger du froid avec un rien, de supporter la douleur, la faim et l'abandon à eux-mêmes, les souffrances physiques et morales, les offenses. Ils étaient incapables de rêver, d'imaginer, de penser qu'un jour, peut-être, ils auraient été libres. En revanche, pour tromper les yeux assassins du tristement célèbre docteur  Mengele lors de la sélection à Auschwitz, les femmes se procuraient, pour une miette de pain, un petit morceau de papier rouge pour se colorer les joues, elles mélangeaient l'eau avec un peu de terre pour l'utiliser comme un fond de teint afin de couvrir la pâleur des visages émaciés, cacher les taches, elles protégeaient leurs pieds nus avec de l'herbe dans leurs sabots, elles se soignaient miraculeusement avec un rien.

Quelle peine, quel déchirement douloureux de voir par hasard ces hommes à Dachau, près de notre camp, tous étendus par terre, presque immobiles, incapables en raison de leur extrême faiblesse de saisir une pomme de terre que j'avais volée et jetée par-dessus les barbelés électrifiés qui nous séparaient. J'ai vu un bras qui se tendait sans réussir à atteindre cette pomme de terre.

Et de même à Bergen Belsen, après la marche de la mort, nous nous sommes retrouvées dans un camp d'hommes. Là aussi, ils étaient tous étendus par terre, nus, morts ou agonisants. Avec la promesse d'une double ration de soupe, on nous a dit de nettoyer le camp comme s'il s'agissait d'ordures et de les traîner dans la tente de la mort, où se trouvait une pyramide de cadavres.    

Les femmes qui mettent la vie au monde la défendaient, comme si elles devaient le repeupler, après un million d'enfants brûlés, après cet enfer sur terre dans l'Europe « civilisée ».

Fêtons quand même ce 8 mars en marchant, hommes et femmes, main dans la main, en les tenant fort, en les guidant vers la paix avec eux-mêmes et avec nous, les femmes, dont ils ne peuvent se passer. Ni eux, ni le monde.

Edith Bruck