· Cité du Vatican ·

FEMMES EGLISE MONDE

En ouverture
Pourquoi n'en prenons-nous pas soin aujourd'hui? Réflexions d'une théologienne

A l'origine du monde,
il y avait un jardin

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03 septembre 2022

Aujourd'hui, se promener dans un beau parc n'est pas un privilège pour un petit nombre de personnes. Autrefois, en revanche, seuls les aristocrates pouvaient se permettre d'habiter dans des châteaux  entourés de jardins extraordinaires, presque toujours construits selon le modèle, devenu célèbre dans le monde, du “jardin à l'italienne”. Mais si l'on veut essayer de comprendre le mythe biblique du jardin d'Eden, c'est-à-dire l'un des deux récits de la création par lesquels s'ouvre le livre de la Genèse  (cc. 2-3), il faut faire appel à une toute autre imagination. Il est nécessaire d'avoir été au Proche-Orient, où sont nés les récits bibliques, ou bien également en Andalousie, où il est encore possible de se rendre compte pourquoi  un jardin est précisément adapté pour raconter l'origine de tout ce qui est vivant. L’eau des fontaines qui jaillit et murmure, l’ombre qui réussit à vaincre le soleil implacable qui désertifie tout ce qu'il y a autour, le foisonnement des plantes et des fleurs qui font étalage de leur beauté: seul celui qui a pu goûter ce mélange de sensations peut comprendre pourquoi dans la Bible le grand mystère de la naissance de la vie est attribué à l'œuvre d'un Dieu qui « planta un jardin en Eden, à l'orient, et il y mit l'homme qu'il avait modelé » (2, 8), un Dieu qui est représenté comme un souverain  ou un haut fonctionnaire d'une cour orientale qui «qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, » (3, 8). C'est dans ce jardin que se déroule tout le grand mythe du récit de la création: une mise en scène riche de clairs-obscurs comme l'est la vie humaine, dans laquelle s'affrontent et se mêlent force et fragilité, harmonie et déchirement.

L'Eden est bien plus que la simple toile de fond d'une scène de théâtre ou d'un set de cinéma. C'est un lieu qui grouille de vie: grâce à une source d’eau qui jaillissait de la terre et irriguait le sol, Dieu peut façonner la poussière de la terre et ensuite, en lui communiquant son souffle de vie, la transformer en être vivant; et ce sera grâce à cet être vivant que le jardin sera cultivé et gardé, mais aussi que les animaux acquerront leur identité, car ils recevront un nom. Eden n'est pas seulement le lieu où la vie commence, mais là où elle explose avec toute son énergie, positive et négative. Sans cette polarité, sans cette tension, la vie n'est pas la vie et Dieu n'est pas non plus Dieu: l’idée biblique de Dieu ne prend corps que si elle est mise en relation avec la vérité de cette vie. Une  vie réelle, pas artificielle, et riche de contrastes précisément pour cette raison, mais surtout dont la souveraineté est limitée.

Pour les êtres humains, et seulement pour eux, l'Eden n'est pas seulement le lieu où la vie se reproduit elle-même mécaniquement  et de manière déterministe. C'est le lieu de l'intelligence de la vie avec tout ce que cela comporte. C'est ce que dira des siècles plus tard un sage israélite, le fils de Sirach, en saisissant la signification la plus profonde du récit de la Genèse, qui ne raconte pas la  création de toutes les choses à partir du néant, y compris des êtres humains, mais qui révèle avoir eu en don le secret de la vie,  car «il leur forma une langue, des yeux, des oreilles, il leur donna un cœur pour penser. Il les remplit de science et d'intelligence et leur fit connaître le bien et le mal» (Siracide  17, 6-7). L'Eden, le jardin de la vie, est  le lieu où l'on pense, où naissent les questions et où l'on cherche le sens profond des choses, le lieu où, à la différence de tous les autres êtres vivants, les êtres humains doivent se mesurer avec le discernement, expérimenter ce que comporte la diversité entre les espèces, mais également entre les sexes, se confronter avec les astuces et les séductions, accepter le fait que sans la mort, il n'y a pas de vie. Car le fait d'être humains comporte le désir de manger le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, c'est-à-dire d'accéder au mystère le plus profond de la vie, même si cela impose de renoncer à manger le fruit de l'arbre de la vie et de vivre pour toujours.

Dans la Genèse, le récit du mythe de l'Eden se développe entre l'interdit par lequel Dieu veut protéger les êtres humains du poids de la pleine conscience de la vie (2, 16s: «Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort») et la constatation que la connaissance du bien et du mal a un prix (3, 22: «Voilà que l'homme est devenu comme l'un de nous, pour connaître le bien et le mal ! Qu'il n'étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l'arbre de vie, n'en mange et ne vive pour toujours ! »). Le jardin ne peut qu'assister, muet, à la naissance de la conscience et à la perte de l'innocence. On ne revient pas en arrière, et ce que le mythe raconte est non seulement originel, mais aussi originant. La polarité entre le bien et le mal domine en effet la condition humaine. Pas seulement les relations entre les êtres humains, mais également la relation avec la terre et tout ce qui vit sur celle-ci. Nous ne pouvons pas faire semblant de ne pas le savoir.

Pour la foi biblique, la conscience d'être l'unique être vivant en mesure de  “cultiver et sauvegarder” la terre est un fait théologique. Ce n'est pas un hasard si ce que les autres appellent l'univers ou bien le cosmos, où encore la planète terre, est  appelé création par les croyants. Et ils sentent qu'ils en partagent la responsabilité avec Dieu lui-même. Pourquoi la planète sur laquelle nous vivons est-elle alors aujourd'hui si gravement malade? Pourquoi, malgré les évidences scientifiques et les appels pressants à prendre soin de la terre nous laissons-nous séduire par l'obtention d'intérêts immédiats, même lorsque cela se traduit par des sentences de mort  pour l'avenir de tous ?

Il ne s'agit pas de questions rhétoriques car, comme nous le raconte précisément le récit d'Eden, le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal a désormais été cueilli: on peut assurément se tromper, mais on ne peut pas se soustraire à la responsabilité de ce que l'on est et de ce que l'on fait. Telle est l'identité profonde des êtres humains. C'est donc pour cette raison que dans sa lettre encyclique Laudato si’ (2015), le Pape François n'a pas seulement voulu proposer une analyse approfondie et en  même temps pressante de ce qu'il considère comme “la racine humaine de la crise écologique” (nn. 101-136), et qu'il trace les lignes d'“une écologie intégrale” (nn. 137-162), mais il a également voulu rappeler avec force la responsabilité politique dont chacun est investi à l'égard de la planète (nn. 163-201). François rappelle à plusieurs reprises qu'il s'agit d'une responsabilité de tous et de chacun et c'est pourquoi il adresse son Encyclique  “à chaque personne qui habite cette planète” (n. 3), comme l'avait fait pour la première fois Jean XXIII avec Pacem in terris (1963): quand il s'agit de paix ou de crise écologique tout le monde, au-delà  des diverses confessions idéologiques ou religieuses, doit se sentir interpellé  pour promouvoir le bien commun.

Il faudrait cependant toujours ajouter à ces documents un appendice avec les noms de tous ceux qui ont donné leur  vie, parfois jusqu'au martyre,  pour la paix ou pour le soin de la maison commune. Des hommes et des femmes, mais surtout des femmes. Contre les guerres, plutôt qu'en guerre, en défense de la terre, qu'elles sentent plutôt comme une mère que comme une sœur, des femmes du monde entier cherchent à tisser la trame de relations entre les êtres humains et avec la planète finalement rachetées du délire de la toute-puissance. Peut-être aussi car être des filles d'Eve ne signifie plus désormais porter sur soi  le poids de la faute, mais assumer la connaissance du bien et du mal. En sachant bien que cela comporte  toute l'ambiguïté douloureuse de la vie.

En ce qui me concerne, je l'ai compris il y a de nombreuses années, quand j'ai participé à un congrès de théologiens de la libération qui se tenait  à San Paolo au Brésil. Je suis entrée dans une salle immense au fond de laquelle dominait un murales impressionnant qui évoquait la fresque de la création de Michel-Ange. Elle n'exaltait cependant pas la puissance virile d'Adam, mais la fécondité d'Eve. De son sein jaillit le fleuve d'eau qui donne la vie à tous les fruits de la terre, mais également à ce que l'intelligence humaine est en mesure de créer. J'ai compris ce jour-là pourquoi le mythe biblique du jardin de l'Eden se conclut par l'affirmation: «L'homme appela sa femme Eve, parce qu'elle fut la mère de tous les vivants. » (Genèse 3, 20).

Marinella Perroni
Bibliste Université pontificale Saint-Anselme