· Cité du Vatican ·

Le Pape François au Canada
Conférence de presse à bord de l’avion de retour à Rome

Aujourd’hui
encore la colonisation
crée des inégalités
et des injustices

 Le Pape s’entretient avec les journalistes sur le vol de retour  FRA-034
23 août 2022

Au cours du vol de retour du Canada, comme de coutume, le Pape a voulu répondre aux questions de certains des journalistes présents. L’entretien a été introduit par le directeur de la salle de presse, du Saint-Siège, Matteo Bruni.

Bonsoir à tous. Votre Sainteté, ce furent des jours de pèlerinage et de pénitence en plusieurs étapes avec de nombreuses rencontres, des gestes — le dernier, touchant, à Iqaluit. Ces jours — vous l’avez dit vous-même — ne se concluent pas en quittant cette terre, et c’est aussi dans ce sens que nous arrivons à cette rencontre avec les journalistes. Mais peut-être aurez-vous envie de nous dire quelques mots avant même de commencer...

Bonsoir et merci pour votre accompagnement, pour votre travail ici. Je sais que vous avez beaucoup travaillé, on m’a dit tout ce que vous avez fait. Et merci aussi pour votre compagnie. Merci.

[Jessica Ka’nhehsíio Deer (Cbc Radio - Canada Indigenous)] En tant que descendante d’un survivant des pensionnats, je sais que les survivants et leurs familles veulent voir des actions concrètes qui suivent vos excuses, y compris le rejet de la «doctrine de la découverte». Considérant qu’elle est toujours inscrite dans la Constitution et dans les systèmes juridiques du Canada et des Etats-Unis, où les peuples autochtones continuent d’être dépouillés de leurs terres et privés de pouvoir, cela n’a-t-il pas été une occasion manquée de faire une déclaration dans ce sens lors de votre voyage au Canada?

Sur la dernière chose, je ne comprends pas le problème...

C’est dans le fait que les peuples autochtones sont encore aujourd’hui privés de terre et de pouvoir, en vertu de ces bulles papales et de ce concept de la «doctrine de la découverte». Quand je parle avec des autochtones, ils disent que lorsque les gens sont venus coloniser les Amériques, il y avait cette «doctrine de la découverte» qui renforçait en quelque sorte l’idée que les peuples autochtones des nouveaux pays étaient «inférieurs» aux catholiques. C’est la façon dont le Canada et les Etats-Unis sont devenus des «pays».

Merci pour la question. Je pense que c’est un problème de tout colonialisme. Aujourd’hui aussi: les colonisations idéologiques d’aujourd’hui ont le même schéma. Qui ne suit pas sa voie, est inférieur. Mais je souhaite aller plus loin sur ce thème. Ils n’étaient pas seulement considérés comme inférieurs: des théologiens un peu fous se demandaient s’ils avaient une âme. Lorsque Jean-Paul ii s’est rendu en Afrique, au port d’embarquement des esclaves [Ile de Gorée, la porte du non-retour], il a donné un signal pour que nous comprenions le drame, le drame criminel: ces personnes ont été jetées dans des bateaux, dans des conditions désastreuses, et ensuite elles devenaient esclaves en Amérique. C’est vrai qu’il y avait des voix qui parlaient clairement, comme Bartolomé de las Casas, par exemple, Pierre Claver, mais ils étaient minoritaires. La conscience de l’égalité humaine est venue lentement. Et je dis la conscience, parce qu’il y a encore quelque chose dans l’inconscient... Nous avons toujours — je me permets de le dire — comme une attitude colonialiste de réduction de leur culture à la nôtre. C’est quelque chose qui nous vient de notre mode de vie développé, le nôtre, et parfois, nous perdons certaines des valeurs qu’ils ont.

Par exemple: les peuples autochtones possèdent une grande valeur qui est l’harmonie avec la Création, et au moins certains que je connais l’expriment en utilisant le terme de bien vivre [ben vivir]. Ce terme ne signifie pas, au sens où nous l’entendons nous, occidentaux, avoir une belle vie ou mener la dolce vita, non. Bien vivre signifie préserver l’harmonie. Et cela pour moi est la grande valeur des peuples autochtones. L’harmonie. Nous sommes habitués à tout ramener à la tête: au contraire, les populations autochtones — je parle en général —, savent s’exprimer à travers trois langages: celui de la tête, celui du cœur et celui des mains. Mais les trois ensemble, et elles savent utiliser ce langage avec la Création.

Ensuite, ce progressisme accéléré du développement un peu exagéré, un peu névrotique que nous avons… Je ne parle pas contre le développement. Le développement est une bonne chose. Mais ce qui n’est pas bon, c’est l’anxiété du développement, développement, développement... Ecoutez, l’une des choses que notre civilisation sur-développée et commerciale a perdue, est la capacité de la poésie: les peuples autochtones ont cette capacité poétique. Je ne suis pas en train d’idéaliser.

Ensuite, cette doctrine de la colonisation: c’est vrai, ce n’est pas une bonne chose, c’est injuste. Aujourd’hui encore, on l’utilise à l’identique, avec des gants de velours peut-être, mais on l’utilise aujourd’hui encore. Par exemple, des évêques de certains pays m’ont dit: «Notre pays, lorsqu’il demande un crédit à une organisation internationale, on y met des conditions, des conditions parfois législatives, colonialistes. Pour vous donner un crédit, ils vous font changer un peu votre façon de vivre». Pour en revenir à notre colonisation de l’Amérique, celle des Anglais, des Français, des Espagnols, des Portugais, ce sont quatre [puissances coloniales] qui ont toujours représenté ce danger, et même cette mentalité: «Nous sommes supérieurs et ces autochtones ne comptent pas», et cela est grave. C’est pourquoi nous devons travailler à ce que vous dites: revenir en arrière et assainir, disons-le ainsi, ce qui a été mal fait, dans la conscience qu’aujourd’hui aussi, le même colonialisme existe. Pensez, par exemple, à un cas, universel et que je me permets de citer: les Rohingyas, en Birmanie: ils n’ont pas droit à la citoyenneté, ils sont d’un niveau inférieur, encore aujourd’hui. Thank you very much.

[Brittany Hobson (The Canadian Press)] Bonsoir, Pape François. Je m’appelle Brittany Hobson, de la Canadian Press. Vous avez souvent dit qu’il fallait parler en termes clairs, honnêtes, directs et avec parrhésie. Vous savez que la Commission canadienne vérité et réconciliation a décrit le système des pensionnats comme un «génocide culturel», et cette expression a été corrigée en simple «génocide». Les personnes qui ont entendu vos excuses au cours de cette semaine écoulée se sont plaintes que le terme génocide n’ait pas été utilisé. Utiliseriez-vous ce terme et reconnaîtriez-vous que des membres de l’Eglise ont participé à ce génocide?

C’est vrai, je n’ai pas utilisé le mot parce qu’il ne m’est pas venu à l’esprit, mais j’ai décrit le génocide et j’ai demandé des excuses, le pardon pour cette histoire qui est un génocide. Par exemple, j’ai aussi condamné cela: enlever des enfants à leurs familles, changer la culture, changer les esprits, changer les traditions, changer une race, disons, toute une culture. Oui, il y a un terme technique — génocide — mais je ne l’ai pas utilisé, car il ne m’est pas venu à l’esprit. Mais je l’ai décrit, oui, c’était un génocide, oui, oui, rassurez-vous. Tu peux dire que je l’ai dit, oui, cela a été un génocide. Thank you.

[Maria Valentina Alazraki Crastich (Televisa)] Pape François, bonsoir. Supposons que ce voyage au Canada ait été aussi un test, une épreuve pour votre santé, pour ce que vous avez défini ce matin de «limitations physiques». Nous voudrions alors savoir: après cette semaine, que pouvez-vous nous dire de vos futurs voyages? Si vous souhaitez continuer à voyager comme ça? Si il y aura des voyages que vous ne pourrez pas faire à cause de ces limitations, ou si, après une semaine, vous pensez qu’une opération du genou pourrait résoudre votre problème et vous permettre de voyager d’une certaine façon... comme avant?

Merci. Je ne sais pas... Je ne pense pas pouvoir suivre le même rythme de voyage qu’auparavant. Je pense qu’à mon âge et avec cette limitation, je dois m’économiser un peu pour pouvoir servir l’Eglise ou, au contraire, réfléchir à la possibilité de me retirer. Ceci en toute honnêteté: ce n’est pas une catastrophe, on peut changer de Pape, ce n’est pas un problème! Mais je pense que je dois limiter un peu mes efforts. L’intervention chirurgicale au genou ne va pas, cela ne va pas dans mon cas. Les experts disent oui, mais il y a tout le problème de l’anesthésie: j’ai subi plus de six heures d’anesthésie il y a dix mois et j’en garde encore des séquelles. On ne joue pas, on ne plaisante pas, avec l’anesthésie. Et c’est pour cela qu’on pense qu’il ne vaudrait peut-être mieux pas. Mais j’essaierai de continuer à voyager et à être proche des gens, car je crois que c’est une façon de servir, la proximité. Mais je ne peux pas vous en dire plus. Espérons... Au Mexique, il n’y a rien de prévu... encore!

Et au Kazakhstan? Et si vous allez au Kazakhstan, ne devriez-vous pas aller en Ukraine, si vous allez au Kazakhstan?

J’ai dit que j’aimerais aller en Ukraine. Nous verrons la situation en rentrant à la maison. Le Kazakhstan, pour le moment, j’aimerais y aller: c’est un voyage tranquille, sans grand déplacement, c’est un congrès de religions. Mais pour le moment, tout reste en place. Je dois aller aussi au Soudan du Sud avant le Congo, car il s’agit d’un voyage avec l’archevêque de Canterbury et l’évêque de l’Eglise d’Ecosse, tous les trois ensembles, comme la retraite que nous avions faite ensembles tous les trois il y a deux ans. Puis le Congo. Mais ce sera l’année prochaine, parce qu’il y a la saison des pluies... Nous verrons. J’ai toute la bonne volonté, mais nous verrons ce que dit ma jambe.

[Caroline Pigozzi] Bonsoir, Saint-Père, ce matin, vous avez rencontré à l’archevêché les membres locaux de la Compagnie de Jésus, votre famille, comme chaque fois lorsque vous vous rendez dans un pays. Il y a neuf ans, en revenant des jmj du Brésil, je vous avais demandé, le 28 juillet 2013, si vous vous sentiez toujours jésuite. Votre réponse était positive. Le 4 décembre dernier, après avoir vu les jésuites en Grèce, vous avez expliqué: «Lorsqu’on commence un processus, il faut le laisser se développer, laisser une œuvre grandir, et ensuite il faut se retirer. Chaque jésuite doit faire ainsi car aucune œuvre ne lui appartient car elle appartient au Seigneur». Saint-Père, cette déclaration pourrait-elle un jour être valable également pour un Pape jésuite?

Je le crois, oui.

Vous voulez dire que vous pourriez prendre votre retraite comme les jésuites?

Oui, oui, c’est une vocation.

D’être Pape ou d’être jésuite?

Que le Seigneur le dise. Le jésuite essaie — il essaie mais n’y arrive pas toujours, il essaie — de faire la volonté du Seigneur, le Pape jésuite doit faire de même. Quand le Seigneur parle, si le Seigneur dit «Va de l’avant», vous allez de l’avant, si le Seigneur dit «Mets toi de côté», vous vous mettez de côté. Mais c’est le Seigneur qui...

Mais ce que vous dites signifie que l’on attend la mort alors...

Mais nous attendons tous la mort!

Non, mais je veux dire, vous ne prenez pas votre retraite, avant...

Ce que le Seigneur dira. Le Seigneur peut dire «Démissionne». C’est le Seigneur qui commande. Une chose à propos de saint Ignace, cela est important: quand quelqu’un était fatigué, malade, il disait à saint Ignace: «Je ne peux pas prier», et lui le dispensait de la prière. Mais il ne le dispensait jamais de l’examen de conscience: deux fois par jour, regarder ce qui s’est passé... Ce n’est pas une question de péchés ou d’absence de péchés, non: «Quel esprit m’a animé aujourd’hui?». Notre vocation disait: chercher ce qui s’est passé aujourd’hui. Si — c’est une hypothèse — je vois que le Seigneur me dit quelque chose, une inspiration pour telle ou telle chose, je dois faire preuve de discernement pour voir ce que le Seigneur me demande. Il se peut aussi que le Seigneur veuille me mettre de côté, cela dépend de lui, c’est lui qui commande. Je crois que c’est le mode de vie religieuse d’un jésuite, être dans le discernement spirituel pour prendre des décisions, choisir des chemins de travail, et aussi choisir les engagements. Le discernement est la clé de la vocation du jésuite. C’est important. Saint Ignace était très ferme là-dessus, car c’est sa propre expérience de discernement spirituel qui l’a conduit à la conversion. Et les exercices spirituels sont vraiment une école de discernement. Le jésuite doit donc être par vocation un homme de discernement, discerner les situations, discerner sa conscience, discerner les décisions à prendre. Et pour cela il doit être ouvert à tout ce que le Seigneur lui demande. C’est un peu notre spiritualité.

Mais est-ce que vous vous sentez plus Pape ou plus jésuite à présent?

Je n’ai jamais pensé à cela! Jamais! Je me sens un serviteur du Seigneur avec l’habitude du jésuite, car il n’existe pas de spiritualité papale, elle n’existe pas. Chaque Pape développe sa propre spiritualité. Pensez à saint Jean-Paul ii avec cette belle spiritualité mariale qu’il avait. Il l’avait avant et il l’avait en tant que Pape. Pensez aux nombreux Papes qui ont perpétué leur spiritualité. La papauté n’est pas une spiritualité, c’est un travail, une fonction, un service, mais chacun procède avec sa propre spiritualité, avec ses propres grâces, sa propre fidélité et aussi ses propres péchés. Mais il n’y a pas de spiritualité papale, c’est pourquoi il n’y a pas de confrontation entre la spiritualité jésuite et la spiritualité papale, car cette dernière n’existe pas. Vous comprenez? Merci, merci.

[Severina Elisabeth Bartonitschek Cic] Bonsoir. Saint-Père, hier, vous avez également parlé de la fraternité de l’Eglise, d’une communauté qui sait écouter et entrer en dialogue, qui promeut une bonne qualité de relations. Mais il y a quelques jours, il y a eu la déclaration du Saint-Siège sur le chemin synodal de l’Allemagne, un texte sans signature. Pensez-vous que cette façon de communiquer contribue ou constitue un obstacle au dialogue?

Tout d’abord, ce communiqué a été fait par la secrétairerie d’Etat, c’était une erreur de ne pas le dire en dessous... Je crois qu’il était écrit «Communiqué de la secrétairerie d’Etat», mais je n’en suis pas sûr. Mais c’était une erreur de ne pas le signer en tant que secrétairerie d’Etat, mais une erreur de procédure, pas de mauvaise volonté. Ceci à propos de la dernière chose. Et sur le sogenannter synodaler Weg, sur le chemin synodal, j’ai écrit une lettre — je l’ai écrite seul, un mois de prière, réflexions, consultations —, et j’ai dit tout ce que j’avais à dire sur le chemin synodal, je n’en dirai pas plus. C’est le Magistère papal sur le chemin synodal, cette lettre que j’ai écrite il y a deux [trois] ans. J’ai contourné la Curie, parce que je n’ai pas consulté, rien. Je l’ai fait comme mon propre chemin, également en tant que pasteur d’une Eglise qui cherche un chemin, en tant que frère, en tant que père, en tant que croyant, je l’ai fait ainsi. Et ceci est mon message. Je sais que ce n’est pas facile, mais il y a tout, dans cette lettre. Merci.

[Ignazio Ingrao (Rai - Tg1)] L’Italie traverse une période difficile qui suscite également des inquiétudes au niveau international. Il y a la crise économique, la pandémie, la guerre et maintenant on se retrouve aussi sans gouvernement. Vous êtes le primat d’Italie: dans le télégramme adressé au président Mattarella pour son anniversaire, vous parliez d’un pays marqué par de nombreuses difficultés et appelé à faire des choix cruciaux. Comment avez-vous vécu la chute de Mario Draghi?

Tout d’abord, je ne veux pas m’immiscer dans la politique intérieure italienne. Deuxièmement: Personne ne peut dire que le président Draghi n’ait pas été un homme de grande envergure internationale. Il a été président de la Banque centrale européenne, une belle carrière, pour ainsi dire. Et puis je n’ai posé qu’une seule question à l’un de mes collaborateurs: «Dis-moi, combien de gouvernements l’Italie a-t-elle eus dans ce siècle?». Et il m’a dit: «20». Voilà ma réponse.

Mais quel appel lancez-vous aux forces politiques en vue de ces élections difficiles?

Responsabilité. Responsabilité civique.

[Claire Giangravè (Religion News Service)] Bonsoir, Saint-Père, bonsoir. De nombreux catholiques, mais aussi de nombreux théologiens, estiment qu’une évolution de la doctrine de l’Eglise en ce qui concerne les contraceptifs est nécessaire. Il semblerait que même votre prédécesseur, Jean-Paul i er, pensait qu’une interdiction totale devait peut-être être reconsidérée. Que pensez-vous à ce sujet, en d’autres termes: êtes-vous ouvert à une réévaluation dans ce sens? Ou encore, existe-t-il une possibilité pour un couple d’envisager la contraception?

J’ai compris, c’est une chose très ponctuelle. Sachez que le dogme, la morale, est toujours sur un chemin de développement, mais un développement dans le même sens. Pour parler en termes clairs, je crois l’avoir déjà dit ici: pour le développement d’une question morale, un développement théologique, disons, ou dogmatique, il existe une règle qui est très claire et qui illumine, je l’ai dit d’autres fois: c’est ce qu’a fait Vincent de Lérins au ve siècle, il était français. Il dit que la vraie doctrine pour avancer, pour se développer, ne doit pas être tranquille, elle se développe ut annis consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate. C’est-à-dire qu’elle se consolide avec le temps, elle se dilate et se consolide et devient plus ferme, mais toujours en progressant. C’est pourquoi le devoir des théologiens est la recherche, la réflexion théologique. On ne peut pas faire de la théologie avec un «non» devant. Ensuite, ce sera au Magistère de dire: «Non, tu es allé trop loin, reviens». Mais le développement théologique doit être ouvert, les théologiens sont là pour cela. Et le Magistère doit aider à comprendre les limites. En ce qui concerne la question des contraceptifs, je sais qu’une publication est parue sur ce sujet et sur d’autres questions matrimoniales. Ce sont les actes d’un congrès et dans un congrès il y a les «ponenze» [présentations], puis ils discutent entre eux et font des propositions. Il faut être clair: ceux qui ont participé à ce congrès ont fait leur devoir, parce qu’ils ont essayé d’avancer dans la doctrine, mais dans un esprit ecclésial, pas en dehors, comme je l’ai dit avec cette règle de saint Vincent de Lérins. Ensuite le Magistère dira: «Oui cela va» - «Non, cela ne va pas».

Mais beaucoup de choses sont en jeu. Pensez par exemple aux armes atomiques: aujourd’hui, j’ai officiellement déclaré que l’utilisation et la possession d’armes atomiques sont immorales. Pensez à la peine de mort: avant, la peine de mort, oui... Aujourd’hui, je peux dire que nous sommes proches de l’immoralité parce que la conscience morale s’est bien développée...

Pour être clair: quand le dogme ou la morale se développe, c’est bien, mais dans cette direction, celle des trois règles de Vincent de Lérins. Je pense que c’est très clair: une Eglise qui ne développe pas sa pensée dans un esprit ecclésial est une Eglise qui recule, et c’est le problème aujourd’hui, de tant de personnes qui se disent «traditionnelles». Non, elles ne sont pas traditionnelles, ce sont des «arriéristes», elles marchent à reculons, sans racines. On a toujours fait comme ça, au siècle dernier, on faisait comme ça. Et l’«arriérisme» est un péché parce qu’il n’avance pas avec l’Eglise. Or, la tradition — disait quelqu’un, je pense l’avoir dit dans un des discours — la tradition est la foi vivante des morts. Alors que pour ces «arriéristes» qui se disent traditionalistes, c’est la foi morte des vivants. La tradition est précisément la racine, l’inspiration pour aller de l’avant dans l’Eglise, et elle est toujours verticale. Et l’«arriérisme» c’est aller en arrière, c’est être toujours fermé. Il est important de bien comprendre le rôle de la tradition, qui est toujours ouverte, comme les racines de l’arbre, et l’arbre pousse ainsi... Un musicien a eu une très belle phrase, Gustav Mahler disait: la tradition dans ce sens est la garantie de l’avenir, ce n’est pas une pièce de musée. Si vous concevez la tradition comme fermée, ce n’est pas la tradition chrétienne. C’est toujours la sève des racines qui vous fait avancer, avancer, avancer... C’est pourquoi, en rapport à ce que vous dites, penser et développer la foi et la morale, tant que cela va dans le sens des racines, de la sève, c’est bien. Avec les trois règles de Vincent de Lérins que j’ai mentionnées.

[Eva Fernandez (Cadena Cope)] Saint-Père, à la fin du mois d’août, nous avons un consistoire. Dernièrement, beaucoup vous ont demandé si vous aviez pensé à démissionner, ne vous inquiétez pas, cette fois nous ne vous le demanderons pas, mais nous sommes curieux, Saint-Père: avez-vous déjà pensé aux caractéristiques que vous aimeriez que votre successeur ait?

Savez-vous que c’est un travail du Saint-Esprit? Je n’oserais jamais penser... Le Saint-Esprit sait faire cela mieux que moi, il est meilleur que nous tous. Parce qu’il inspire les décisions du Pape, il inspire toujours. Parce qu’il est vivant dans l’Eglise, on ne peut concevoir l’Eglise sans l’Esprit Saint, c’est Celui qui fait les différences, c’est lui aussi qui fait le bruit — pensez au matin de la Pentecôte — mais ensuite il crée l’harmonie. Il est important de parler d’«harmonie» plutôt que d’«unité». Unité, mais harmonie, pas comme une chose figée. L’Esprit Saint donne une harmonie qui est progressive, qui va de l’avant. J’aime ce que saint Basile dit de l’Esprit Saint: «Ipse armonia est», «Il est l’harmonie». Il est l’harmonie parce qu’il fait d’abord le bruit avec la différence des charismes. Laissons donc ce travail à l’Esprit Saint. A propos de mes démissions, je tiens à remercier pour le bel article que l’une d’entre vous a écrit sur tous les signaux qui pourraient conduire à une démission et tous les signes qui apparaissent. C’est un beau travail de journaliste, un journaliste qui finit par donner son opinion. Mais qui regarde aussi les signaux, pas seulement les déclarations; ce langage souterrain qui donne aussi des signaux. Savoir lire les signaux ou au moins faire un effort pour les interpréter, ce qui peut être l’un ou l’autre, est un beau travail pour lequel je vous remercie beaucoup.

[Phoebe Natanson (Abc News)] Pardon, Saint-Père, je sais que vous avez eu beaucoup de questions de ce type, mais je voulais vous demander, en cette période, avec vos difficultés de santé et tout, vous est-il venue l’idée que le moment serait sans doute arriver de vous retirer? Avez-vous eu des problèmes qui vous ont fait réfléchir à cela? Y a-t-il eu des moments difficiles qui vous ont fait réfléchir à cela?

La porte est ouverte, c’est une des options normales, mais jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas frappé à cette porte, je n’ai pas dit: «je vais aller dans cette pièce». Je n’ai pas éprouvé le besoin de penser à cette possibilité. Mais ça ne veut pas dire qu’après-demain, je ne commencerai pas à réfléchir, n’est-ce pas? Mais en ce moment, sincèrement, non. Ce voyage aussi a été un peu un test... C’est vrai qu’on ne peut pas faire de voyages dans cet état, il faut peut-être changer un peu de style, diminuer, payer les dettes des voyages qu’il reste à faire, réorganiser... Mais c’est le Seigneur qui le dira. La porte est ouverte, c’est vrai.

Et puis, avant de prendre congé, je voudrais parler d’une chose très importante pour moi. Le voyage ici au Canada a été très lié à la figure de sainte Anne. J’ai dit des choses sur les femmes, mais surtout sur les femmes âgées, les mères et les grands-mères. Et j’ai souligné une chose qui est claire: la foi doit être transmise «en dialecte», et le dialecte — je l’ai dit clairement — maternel, le dialecte des grands-mères. Nous avons reçu la foi sous cette forme dialectale féminine, et ceci est très important: le rôle de la femme dans la transmission de la foi et le développement de la foi. C’est la mère ou la grand-mère qui apprend à prier, c’est la mère ou la grand-mère qui explique les premières choses que l’enfant ne comprend pas sur la foi. Et j’ose dire que cette transmission «dialectale» de la foi est féminine. Quelqu’un me dira peut-être: mais comment l’expliquez-vous théologiquement? Je dirai que c’est l’Eglise qui transmet la foi et l’Eglise est femme, l’Eglise est épouse, l’Eglise n’est pas homme, l’Eglise est femme. Et nous devons entrer dans cette pensée de l’Eglise femme, de l’Eglise mère, qui est plus importante que toute fantaisie ministérielle machiste ou que tout pouvoir machiste. L’Eglise mater, la maternité de l’Eglise. Ce qui est la figure de la Mère du Seigneur. Il est important en ce sens de souligner l’importance dans la transmission de la foi de ce dialecte maternel. Je l’ai découvert en lisant, par exemple, le martyre des Maccabées (cf. 2 Mc 7): à deux ou trois reprises, il est dit que la mère leur donnait courage dans le dialecte maternel. La foi doit être transmise en dialecte. Et ce dialecte est parlé par des femmes. C’est la grande joie de l’Eglise, car l’Eglise est femme, l’Eglise est épouse. Je voulais le dire clairement en pensant à sainte Anne. Merci, merci de votre patience. Merci de votre écoute, reposez-vous et bon voyage.