· Cité du Vatican ·

Messe au Megaron Concert Hall

Semeurs d’espérance dans les déserts du monde

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14 décembre 2021

Deux mille fidèles, répartis entre ceux présents dans la salle principale et ceux en liaison vidéo dans une salle voisine, ont participé dans l’après-midi du 5 décembre à la Messe célébrée par le Pape François au Megaron Concert Hall d’Athènes. De retour de l’île de Lesbos, où il avait rencontré les réfugiés, le Pape a présidé l’Eucharistie du -deuxième dimanche de l’Avent pour la communauté catholique de la capitale grecque, et a prononcé l’homélie suivante:

En ce deuxième Dimanche de l’Avent, la Parole de Dieu nous présente la figure de saint Jean-Baptiste. L’Evangile en souligne deux aspects: le lieu où il vit, le désert; et le contenu de son message: la conversion. Désert et conversion! C’est sur ces termes que l’Evangile d’aujourd’hui insiste et cette insistance veut nous faire comprendre qu’ils nous concernent directement. Accueillons-les tous les deux.

Le désert. L’évangéliste Luc évoque ce lieu d’une manière particulière. Il parle, en effet, de circonstances solennelles et de grands personnages de l’époque: la quinzième année de l’empereur Tibère César, le gouverneur Ponce Pilate, le roi Hérode et d’autres «leaders politiques». Puis il mentionne les religieux, Anne et -Caïphe qui étaient au Temple de Jérusalem (cf. Lc 3, 1-2). C’est alors qu’il déclare: «La parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie» (Lc 3, 2). Mais comment? Nous nous attendions à ce que la Parole de Dieu s’adresse à l’un des grands que nous venons de citer. Et bien, non! Ces lignes de l’Evangile expriment une subtile ironie: des hautes sphères où vivent les détenteurs du pouvoir, on passe tout à coup au désert, à un homme inconnu et solitaire. Dieu surprend. Ses choix surprennent: ils n’entrent pas dans les prévisions humaines, ils ne dépendent pas de la puissance ni de la grandeur que l’homme leur associe habituellement. Le Seigneur préfère la petitesse et l’humilité. La rédemption ne commence pas à Jérusalem, à Athènes ni à Rome, mais dans le désert. Cette stratégie paradoxale nous délivre un très beau message: avoir autorité, être cultivé et célèbre n’est pas une garantie pour plaire à Dieu, mais cela peut au contraire conduire à s’enorgueillir et à le rejeter. Mieux vaut être pauvre intérieurement, comme le désert est pauvre.

Restons sur le paradoxe du désert. Le Précurseur prépare la venue du Christ en ce lieu inaccessible et inhospitalier, rempli de dangers. De nos jours, si quelqu’un veut faire une annonce importante, il se rend habituellement dans les beaux lieux, là où il y a du monde, où il y a de la visibilité. Jean prêche au contraire dans le désert.  C’est précisément, en ce lieu aride, dans cet espace vide qui s’étend à perte de vue et où l’on ne trouve pratiquement pas de vie, c’est là que se révèle la gloire du Seigneur qui — comme le prophétisent les Ecritures (Is 40, 3-4) — change le désert en lac, la terre aride en fontaines (cf. Is 41, 18).  Voici donc un autre message réconfortant: Dieu, aujourd’hui comme hier, porte son regard là où dominent la tristesse et la solitude. Nous en faisons l’expérience dans nos vies: rarement il nous rejoint sous les applaudissements, lorsque nous ne pensons qu’à nous-mêmes. Il nous rejoint surtout dans les moments d’épreuve. Il nous visite dans les situations difficiles, dans nos vides qui lui ouvrent de l’espace, dans nos déserts existentiels. C’est là que le Seigneur nous visite.

Chers frères et sœurs, dans la vie d’une personne ou d’un peuple, nombreux sont les moments où l’on a l’impression de se trouver dans un désert. Et c’est précisément là que se manifeste le Seigneur, qui n’est pas accueilli par ceux qui pensent avoir réussi mais par ceux qui n’en peuvent plus. Et il vient avec des paroles de proximité, de compassion et de tendresse: «Ne crains pas: je suis avec toi; ne t’inquiète pas: je suis ton Dieu. Je te rends fort; je viens à ton aide” (v. 10).  En prêchant dans le désert, Jean nous assure que le Seigneur vient nous libérer et nous redonner vie, précisément dans les situations qui semblent irrémédiables et sans issue. Il vient là. Il n’y a pas de lieu que Dieu ne veuille visiter. Et aujourd’hui nous ne pouvons que nous réjouir de le voir choisir le désert pour nous rejoindre dans notre petitesse, qu’il aime, et dans notre aridité, qu’il veut désaltérer! Alors, chers amis, ne craignez pas la petitesse, car la question n’est pas d’être petits et peu nombreux, mais de s’ouvrir à Dieu et aux autres.  Et ne craignez pas les aridités, car Dieu ne les craint pas non plus, c’est là qu’il nous rejoint!

Passons au second aspect, la conversion. Jean le Baptiste la prêchait sans relâche et avec véhémence (Lc 3, 7). C’est également un thème «inconfortable». De même que le désert n’est pas le premier lieu où nous voudrions aller, de même l’invitation à la conversion n’est pas la première suggestion que nous voudrions entendre. Parler de conversion peut susciter de la tristesse;  il semble difficile de la concilier avec l’Evangile de la joie. Mais c’est parce que l’on réduit la conversion à un effort moral, comme si elle n’était que le fruit de notre effort personnel.  C’est justement là le problème, le fait de compter sur nos propres forces. Cela ne va pas. C’est là aussi que se nichent tristesse spirituelle et frustrations. Nous voudrions nous convertir, devenir meilleurs, surmonter nos défauts, changer, mais nous sentons que nous n’en sommes pas vraiment capables et, malgré notre bonne volonté, nous retombons toujours. Nous faisons la même expérience que saint Paul qui, précisément sur ces terres, écrivait: «Ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir. Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7, 18-19). Par conséquent, si nous n’avons pas, par nous-mêmes, la capacité de faire le bien que nous voudrions, en quoi consiste alors la conversion?

Votre belle langue, le grec, peut nous aider grâce à l’étymologie du verbe «se convertir», métanoéin, qui se trouve dans l’Evangile. Il est composé de la préposition metà, qui signifie ici au-delà, et du verbe noéin, qui signifie penser. Se convertir, c’est penser au-delà, c’est aller au-delà de notre façon habituelle de penser, au-delà de nos schémas mentaux habituels. Je pense aux schémas qui réduisent tout à notre moi, à notre prétention d’autosuffisance. Ou encore aux schémas fermés par la rigidité et la peur qui paralysent, par la tentation du «on a toujours fait ainsi, pourquoi changer», par l’idée que les déserts de la vie sont des lieux de mort et non de la présence de Dieu.

En nous exhortant à la conversion, Jean nous invite à aller au-delà et à ne pas nous arrêter en route; à aller au-delà de ce que nous disent nos instincts et de ce que nos pen-sées photographient, car la réalité est plus grande: plus grande que nos instincts, que nos pensées. La réalité, c’est que Dieu est plus grand. Se convertir, c’est ne pas écouter ce qui détruit l’espérance, ne pas écouter ceux qui répètent que rien ne changera jamais dans la vie — les pessimistes de toujours. C’est refuser de croire que nous sommes destinés à sombrer dans les sables mouvants de la médiocrité. C’est ne pas s’abandonner aux fantômes intérieurs qui se présentent surtout dans les moments d’épreuve, pour nous décourager et nous dire que nous n’y arriverons pas, que tout va mal et que devenir saints n’est pas fait pour nous. Il n’en est pas ainsi, parce que Dieu est là. Il faut lui faire confiance, parce c’est lui notre au-delà, notre force. Tout change si on lui laisse la première place. Voilà la conversion: il suffit que notre porte soit ouverte au Seigneur pour qu’il entre et fasse des merveilles, comme un désert et les paroles de Jean lui ont suffi pour venir dans le monde. Il ne demande rien de plus.

Demandons la grâce de croire qu’avec Dieu les choses changent, qu’il guérit nos peurs, guérit nos blessures, transforme les lieux arides en fontaines. Demandons la grâce de l’espérance.  Car c’est l’espérance qui ranime la foi et ravive la charité.  C’est d’espérance que les déserts du monde sont aujourd’hui assoiffés. Alors que notre rencontre nous renouvelle dans l’espérance et la joie de Jésus, je me réjouis d’être avec vous. Demandons à notre Mère, la Toute Sainte, de nous aider à être, comme elle, des témoins d’espérance, des semeurs de joie autour de nous. L’espérance, frères et sœurs, ne déçoit pas, elle ne déçoit jamais.  Non seulement lorsque nous sommes heureux et ensemble, mais chaque jour, dans les déserts que nous vivons.  Parce que c’est là que, avec la grâce de Dieu, notre vie est appelée à la conversion. Là, dans nos déserts intérieurs ou qui nous entourent, là, la vie est appelée à fleurir. Que le Seigneur nous donne la grâce et le courage d’accueillir cette vérité.