· Cité du Vatican ·

Rencontre avec les représentants de la communauté catholique

Etre minoritaires

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14 décembre 2021

Le Pape François a rencontré les évêques, les prêtres, les religieux et les religieuses, les séminaristes et les catéchistes de la communauté catholique d’Athènes, dans l’après-midi du samedi 4 décembre, dans la cathédrale Saint-Denys de la capitale grecque. A son arrivée, il a été accueilli par l’archevêque d’Athènes, le jésuite Theodoros Kontidis, et par le curé qui lui a apporté la croix à embrasser et l’eau bénite. Puis ils sont entrés ensemble dans le temple. Après le chant d’introduction, Mgr Sevastianos Rossolatos, archevêque émérite d’Athènes et président de la conférence épiscopale nationale, a adressé un salut au Pape, suivi des témoignages d’une religieuse et d’un laïc. Puis le Pape a prononcé le discours que nous publions ci-dessous. Au terme de la rencontre, sur le chemin du retour, le Pape s’est arrêté en voiture pour admirer l’acropole d’Athènes.

Chers frères évêques,
chers prêtres, religieuses et religieux, séminaristes,
chers frères et sœurs, kalispera sas! [Bonsoir!]

Je vous remercie très sincèrement pour votre accueil et pour les paroles de salutation que Mgr Rossolatos m’a adressées. Et merci, ma sœur, pour votre témoignage: il est important que les religieux et les religieuses vivent leur service dans cet esprit, avec un amour passionné qui se fait don pour la communauté à laquelle ils sont envoyés. Merci! Merci également à Rokos pour son beau témoignage de foi vécu en famille, dans la vie quotidienne avec ses enfants qui, comme beaucoup de jeunes, à un moment donné se posent des questions, s’interrogent, deviennent un peu critiques. Mais c’est aussi une bonne chose, car cela nous aide, en tant qu’Eglise, à réfléchir et à évoluer.

Je suis heureux de vous rencontrer sur cette terre qui est un don, un patrimoine de l’humanité sur lequel reposent les fondations de l’Occident. Nous sommes tous un peu fils et débiteurs de votre pays: sans la poésie, la littérature, la philosophie et l’art qui se sont développés ici, nous n’aurions pas pu connaître tant de facettes de l’existence humaine, ni répondre à de nombreuses questions intérieures sur la vie, sur l’amour, sur la souffrance et aussi sur la mort.

Au cœur de ce riche patrimoine, ici, au début du christianisme, un  «laboratoire» de l’inculturation de la foi a été inauguré, dirigé par la sagesse de nombreux Pères de l’Eglise dont la sainteté de vie et les écrits restent un phare lumineux pour les croyants de tous les temps. Mais si nous nous interrogeons sur celui qui a inauguré la rencontre entre le christianisme des origines et la culture grecque, notre pensée ne peut qu’aller vers l’apôtre Paul. C’est lui qui a ouvert ce «laboratoire de la foi» qui a fait la synthèse de ces deux mondes. Et il l’a fait ici même, comme le racontent les Actes des apôtres: il arrive à Athènes, il commence à prêcher sur les places, et les savants de l’époque le conduisent à l’Aréopage (cf. Ac 17, 16-34), le conseil des anciens, les sages qui jugent les affaires d’intérêt public. Arrêtons-nous sur cet épisode et laissons-nous guider sur notre chemin d’Eglise par deux attitudes de l’Apôtre utiles à notre actuelle élaboration de la foi.

La première attitude est la confiance. Pendant que Paul prêche, certains philosophes commencent à se demander ce que ce «charlatan» (v. 18) veut enseigner. C’est ainsi qu’ils l’appellent, un charlatan: quelqu’un qui invente des choses en profitant de la bonne foi de ses auditeurs. C’est la raison pour laquelle ils l’emmènent à l’Aréopage. Il ne faut donc pas s’imaginer qu’ils lui donnent une tribune officielle. Au contraire, ils l’amènent là pour l’interroger: «Pouvons-nous savoir quel est cet enseignement nouveau que tu proposes?  Tu nous rebats les oreilles de choses étranges. Nous voulons donc savoir ce que cela signifie» (v. 19-20). Bref, Paul est sur la corde raide.

Ces circonstances de sa mission en Grèce sont importantes, également pour nous aujourd’hui. L’apôtre se retrouve dans une impasse. Peu de temps auparavant, à Thessalonique, il avait déjà été empêché dans sa prédication et il avait dû fuir de nuit à cause des émeutes provoquées dans la population pour l’accuser de semer le désordre. Une fois arrivé à Athènes, il est pris pour un charlatan et, comme un invité indésirable, conduit à l’Aréopage. Ce n’est donc pas un moment de triomphe; il accomplit sa mission dans des conditions difficiles. Dans notre parcours, nous ressentons peut-être nous aussi souvent la fatigue, et parfois la frustration, d’être une petite communauté ou une Eglise avec peu de ressources, avançant dans un contexte qui n’est pas toujours favorable. Méditez sur l’histoire de Paul à Athènes. Il était seul, en minorité et avec peu de chances de succès. Mais il ne s’est pas laissé vaincre par le découragement, il n’a pas renoncé à sa mission. Et il ne s’est pas laissé aller à la tentation de se plaindre. Cela est très important: faites attention aux lamentations. Telle est l’attitude du véritable apôtre: avancer avec confiance, en préférant l’appréhension des situations inattendues à l’habitude et à la répétition. Paul a ce courage. D’où lui vient-il? De la confiance en Dieu. Il a le courage de la confiance: une confiance dans la grandeur de Dieu, qui aime travailler toujours dans notre petitesse.

Chers frères et sœurs, ayons confiance, car être une Eglise petite fait de nous un signe éloquent de l’Evangile, du Dieu annoncé par Jésus qui choisit les petits et les pauvres et qui change l’histoire avec les gestes simples des humbles. A nous, en tant qu’Eglise, il n’est pas demandé d’avoir un esprit de conquête ou de victoire, la gloire des grands nombres ou la splendeur mondaine. Tout cela est dangereux. C’est la tentation du triomphalisme. Il nous est demandé de nous inspirer de la graine de moutarde, qui est toute petite mais qui pousse humblement et lentement: «C’est la plus petite de toutes les semences, dit Jésus, mais quand elle a poussé, elle (…) devient un arbre» (Mt 13, 32). Il nous est demandé d’être le levain qui fermente, caché patiemment et silencieusement dans la pâte du monde, grâce à l’œuvre incessante de l’Esprit (cf. v. 33). Le secret du Royaume de Dieu est contenu dans les petites choses, dans ce qui, souvent, ne se voit pas et ne fait pas de bruit. L’apôtre Paul, dont le nom même évoque la petitesse, vit dans la confiance parce qu’il a pris à cœur ces paroles de l’Evangile, au point d’en faire un enseignement pour ses frères de Corinthe: «Ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes»; «ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort» (1 Co 1, 25.27).

Alors, chers amis, je voudrais vous dire: bénissez la petitesse et accueillez-la. Elle vous dispose à faire confiance à Dieu et à Dieu seul. Etre minoritaires — et dans le monde entier l’Eglise est minoritaire — ne veut pas dire être insignifiants, mais parcourir la voie ouverte par le Seigneur, qui est celle de la petitesse, de la kénose, de l’abaissement, de la condescendance, de la synkatábasis de Dieu en Jésus Christ. Il s’est abaissé jusqu’à se cacher dans les replis de l’humanité et dans les blessures de notre chair. Il nous a sauvés en se mettant à notre service. De fait, Paul nous dit qu’il «s’est anéanti, prenant la condition de serviteur» (Ph 2, 7). Nous avons si souvent l’obsession des apparences, de la visibilité, alors que «la venue du règne de Dieu n’est pas observable» (Lc 17, 20). Il vient caché, comme la pluie, lentement sur la terre. Aidons-nous mutuellement à renouveler cette confiance dans l’œuvre de Dieu, à ne pas perdre l’enthousiasme du service. Courage, en avant sur cette route de l’humilité, de la petitesse!

Je voudrais maintenant souligner une deuxième attitude de Paul à l’Aréopage d’Athènes: l’accueil. C’est la disposition intérieure nécessaire à l’évangélisation: ne pas vouloir occuper l’espace et la vie de l’autre, mais semer la Bonne Nouvelle dans le terreau de son existence en apprenant à accueillir d’abord et à reconnaître les semences que Dieu a déjà mises dans son cœur, avant notre arrivée. Souvenons-nous: Dieu nous précède toujours, il précède toujours nos semailles. Evangéliser, ce n’est pas remplir un vase vide, c’est avant tout mettre en lumière ce que Dieu a déjà commencé à accomplir. Et c’est cela, l’extraordinaire pédagogie dont l’Apôtre fait preuve devant les Athéniens. Il ne leur dit pas «vous vous trompez complètement» ni «maintenant je vais vous enseigner la vérité», mais il commence par accueillir leur esprit religieux: «Athéniens, je peux observer que vous êtes, en toutes choses, des hommes particulièrement religieux. En effet, en me promenant et en observant vos monuments sacrés, j’ai même trouvé un autel avec cette inscription: “Au dieu inconnu”» (Ac 17, 22-23). Il prend une richesse des Athéniens. L’apôtre reconnaît la dignité de ses interlocuteurs et accueille leur sensibilité religieuse. Même si les rues d’Athènes étaient pleines d’idoles, ce qui l’avait «exaspéré» (cf. v. 16), Paul accueille le désir de Dieu caché dans le cœur de ces personnes, et il veut avec bonté leur offrir l’émerveillement de la foi. Son style n’impose pas, mais propose. Il n’est pas basé sur un prosélytisme – jamais —, mais sur la douceur de Jésus. Et cela est possible parce que Paul a un regard spirituel sur la réalité: il croit que l’Esprit Saint agit dans le cœur de l’homme, au-delà des étiquettes religieuses. Nous l’avons entendu dans le témoignage de Rokos. A un certain moment, les enfants s’éloignent un peu de la pratique religieuse, mais l’Esprit Saint avait travaillé et continue de travailler, et c’est pourquoi ils croient beaucoup à l’unité, à la fraternité avec le prochain. Souvenons-nous que l’Esprit agit toujours au-delà de ce que l’on voit de l’extérieur! L’attitude de l’apôtre de tous les temps commence donc par l’accueil de l’autre: n’oublions pas que «la grâce suppose la culture, et le don de Dieu s’incarne dans la culture de la personne qui la reçoit», (Evangelii gaudium, n. 115). Il n’y a pas de grâce abstraite qui tournerait au-dessus de nos têtes. La grâce est toujours incarnée dans une culture, elle s’incarne là.

A propos de la visite de Paul à l’Aréopage, Benoît xvi a dit que les personnes agnostiques ou athées doivent beaucoup nous tenir à cœur, mais que nous devons faire attention car «lorsque nous parlons d’une nouvelle évangélisation, ces personnes sont peut-être effrayées. Elles ne veulent pas se voir comme faisant l’objet d’une mission, ni renoncer à leur liberté de pensée et de volonté», (Discours à la Curie romaine, 21 décembre 2009). Aujourd’hui, il nous est demandé, à nous aussi, d’adopter une attitude d’accueil, un style d’hospitalité, un cœur animé par le désir de créer une communion entre les différences humaines, culturelles ou religieuses. Le défi consiste à développer une passion pour l’ensemble, nous conduisant — catholiques, ortho-doxes, frères et sœurs d’autres croyances, et aussi les frères agnostiques, tous, — à nous écouter mutuellement, à rêver et à travailler ensemble et à cultiver la “mystique” de la fraternité (cf. Evangelii gaudium, n. 87). L’histoire passée reste une blessure ouverte sur le chemin de ce dialogue accueillant, mais relevons avec courage le défi d’aujourd’hui!

Chers frères et sœurs, ici, en terre grecque, saint Paul a montré sa confiance sereine en Dieu, et c’est ce qui l’a rendu accueillant envers les aréopagites qui se méfiaient de lui. Grâce à ces deux attitudes, il a annoncé ce Dieu qui était inconnu à ses interlocuteurs. Et il est parvenu à présenter le visage d’un Dieu qui, en Jésus Christ, a semé au cœur du monde le germe de la résurrection, le droit universel à l’espérance qui est un droit humain, le droit à l’espérance. Lorsque Paul annonce cette bonne nouvelle, la majorité se moque de lui et s’en va. Cependant, «quelques hommes s’attachèrent à lui et devinrent croyants. Parmi eux, il y avait Denys, membre de l’Aréopage, et une femme nommée Damaris, ainsi que d’autres avec eux», (Ac 17, 34). La majorité s’en va; un petit nombre rejoint Paul, dont Denys à qui cette cathédrale est dédiée! C’est un petit reste, mais c’est ainsi que Dieu tisse les fils de l’histoire, depuis cette époque jusqu’à vous aujourd’hui. Je vous souhaite de tout cœur de poursuivre l’œuvre de cet historique laboratoire de la foi, et de le faire avec ces deux ingrédients, la confiance et l’accueil, afin de goûter l’Evangile comme une expérience de joie et aussi comme une expérience de fraternité. Je vous porte dans mon cœur et dans la prière. Et, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi. O Theós na sas evloghi! [Dieu vous bénisse !]