· Cité du Vatican ·

Discours aux autorités politiques au palais présidentiel

Discours aux autorités

cq5dam.thumbnail.cropped.500.281.jpeg
14 décembre 2021

Dans la matinée du samedi 4 décembre a commencé le voyage du Pape François en Grèce. De l’aéroport international d’Athènes, où il est arrivé de Chypre, le Pape s’est rendu au palais présidentiel. C’est là — après la visite à la présidente de la République, Katerina Sakellaropouloi, et l’entretien avec le premier ministre, Kyriakos Mitsokatis — que s’est déroulée la rencontre avec les autorités et les représentants de la société civile et du corps diplomatique, introduite par les paroles de salut du chef de l’Etat. Nous publions ci-dessous le discours du Pape prononcé à cette occasion:

Madame la présidente de la République,
membres du gouvernement et du corps diplomatique,
distinguées autorités religieuses et civiles,
éminents représentants de la société et du monde de la culture,
Mesdames et Messieurs!

Je vous salue chaleureusement et je remercie Madame la présidente pour les paroles de bienvenue qu’elle m’a adressées en votre nom et au nom de tous les citoyens grecs. C’est un honneur pour moi d’être dans cette ville glorieuse. Je fais miennes les paroles de saint Grégoire de Nazianze: «Athènes, ville d’or et dispensatrice de bienfaits... alors que je cherchais l’éloquence, j’ai trouvé le bonheur» (Oraison 43, 14). Je viens en pèlerin dans ces lieux riches de spiritualité, de culture et de civilisation, pour puiser à ce même bonheur qui enthousiasmait ce remarquable Père de l’Eglise: la joie de cultiver la sagesse et d’en partager la beauté. Un -bonheur non pas individuel ni isolé, mais qui, né de l’émerveillement, tend vers l’infini et s’ouvre à la communauté; un bonheur rempli de sagesse qui, à partir de ces lieux, s’est répandu partout: sans Athènes et sans la Grèce, l’Europe et le monde ne seraient pas ce qu’ils sont. Ils seraient moins sages et moins heureux.

Les horizons de l’humanité se sont élargis à partir d’ici. Je me sens aussi invité à lever les yeux et à poser mon regard sur la partie la plus élevée de la ville, l’Acropole. Visible de loin par les voyageurs qui ont débarqué ici au fil des millénaires, elle offrait une référence incontournable à la divinité, un appel à élargir les horizons vers le haut. Du mont Olympe à l’Acropole en passant par le mont Athos, la Grèce invite les hommes de tous les temps à orienter le voyage de la vie vers les sommets. Vers Dieu, parce que nous avons besoin de la transcendance pour être vraiment humains. Et alors qu’aujourd’hui, en Occident pourtant né ici, le besoin du Ciel tend à être occulté, piégés que nous sommes par la frénésie de mille courses terrestres et par l’avidité insatiable d’un consumérisme dépersonnalisant, ces lieux nous invitent à nous laisser émerveiller par l’infini, la beauté de l’être, la joie de la foi. Les chemins de l’Evangile sont passés par ici, unissant l’Orient à l’Occident, les Lieux Saints à l’Europe, Jérusalem à Rome. Ces Evangiles, pour porter au monde la bonne nouvelle de l’amour de Dieu pour l’homme, ont été écrits en grec, la langue immortelle utilisée par le Verbe — le Logos — pour s’exprimer, la langue de la sagesse humaine, devenue la voix de la Sagesse divine.

Mais dans cette ville, le regard tourné vers le haut est aussi attiré vers l’autre. La mer, qu’Athènes domine, nous le rappelle. Elle oriente la vocation de cette terre placée au cœur de la Méditerranée pour être un pont entre les peuples. De grands historiens ont ici raconté avec passion les histoires de peuples voisins ou éloignés. C’est là aussi, selon l’affirmation bien connue de Socrate, que l’on a commencé à se sentir ci-toyen, non seulement de sa propre patrie, mais du monde entier. Citoyen: l’homme a pris ici conscience d’être «un animal politique» (cf. Aristote, Politique, I, 2) et, en tant que membre d’une communauté, il a vu dans les autres non pas des sujets, mais des citoyens avec lesquels organiser ensemble la polis. Ici est née la démocratie. Le berceau, des millénaires plus tard, est devenu une maison, une grande maison de peuples démocratiques: je pense à l’Union européenne et au rêve de paix et de fraternité qu’elle représente pour tant de peuples.

On ne peut cependant que constater avec inquiétude un recul de la démocratie, et pas seulement sur le continent européen. La démocratie exige la participation et l’implication de chacun, elle demande donc des efforts et de la patience. Elle est complexe, alors que l’autoritarisme est expéditif et que les assurances faciles offertes par les populismes semblent tentantes. Dans de nombreuses sociétés, préoccupées par la sécurité et anesthésiées par le consumérisme, la fatigue et le mécontentement conduisent à une sorte de «scepticisme démocratique». Mais la participation de tous est une exigence fondamentale, non seulement pour atteindre des objectifs communs, mais parce qu’elle répond à ce que nous sommes: des êtres sociaux, uniques et en même temps interdépendants.

Il y a également un scepticisme à l’égard de la démocratie causé par l’éloignement des institutions, la peur de la perte d’identité et la bu-reaucratie. Le remède à cette situation ne réside pas dans une recherche obsessionnelle de popularité, dans une soif de visibilité, dans une proclamation de promesses intenables ou dans une adhésion à une colonisation idéologique abstraite, mais dans une bonne politique. Puisque la politique est une chose bonne, elle doit l’être dans la pratique, en tant que responsabilité suprême du citoyen, en tant qu’art du bien commun. Pour que le bien soit vraiment partagé, une attention particulière, je dirais même une priorité, doit être accordée aux membres les plus faibles de la société. Telle est la direction à prendre qu’un père fondateur de l’Europe a indiquée comme antidote aux polarisations qui animent la démocratie et risquent de l’exaspérer: «On parle beaucoup de qui va à gauche ou à droite, mais ce qui est décisif, c’est d’aller de l’avant, et aller de l’avant signifie aller vers la justice sociale» (A. de Gasperi, Discours prononcé à Milan, le 23 avril 1949). Un changement de rythme en ce sens est nécessaire alors que des peurs, amplifiées par les communications virtuelles, se propagent chaque jour davantage et que des théories sont élaborées pour s’affronter aux autres. Au contraire, aidons-nous à passer de l’esprit partisan à la participation; d’un engagement à soutenir uniquement son propre parti à une implication active pour la promotion de tous.

De l’esprit partisan à la participation. C’est l’état d’esprit qui doit nous animer sur de nombreux fronts: je pense au climat, à la pandémie, au marché commun et surtout à la pauvreté généralisée. Ce sont des défis qui demandent une collaboration concrète et active. La communauté internationale en a besoin pour ouvrir des chemins de paix grâce à un multilatéralisme qui ne soit pas étouffé par des prétentions nationalistes excessives. La politique a besoin de cela pour faire passer les exigences communes avant les intérêts privés. Cela peut ressembler à une utopie, à un voyage sans espoir sur une mer agitée, à une odyssée longue et irréalisable. Et pourtant, la traversée d’une mer agitée, comme nous l’enseigne le grand récit homérique, est souvent la seule voie. Ce voyage mène au but s’il est animé par le désir d’un chez soi, par la recherche d’aller de l’avant ensemble, par le nóstos álgos, par la nostalgie. A cet égard, je voudrais redire mon appréciation du chemin pourtant difficile qui a conduit à «l’Accord de Prespa», signé entre cette République et la République de Macédoine du Nord.

En regardant encore la Méditerranée, cette mer qui nous ouvre à l’autre, je pense à ses rivages fertiles et à l’arbre qui pourrait en être le symbole: l’olivier dont les fruits viennent à peine d’être récoltés et qui unit les différentes terres qui bordent cette mer unique. Il est triste de voir comment, ces dernières années, de nombreux oliviers centenaires ont brûlé, consumés par des incendies souvent provoqués en raison de conditions météorologiques défavorables, elles-mêmes causées par le changement climatique. Face au paysage meurtri de ce merveilleux pays, l’olivier peut symboliser la volonté de lutter contre la crise climatique et ses ravages. Après le Déluge, cataclysme primordial relaté par la Bible, une colombe revient vers Noé portant «dans son bec un rameau d’olivier tout frais» (Gn 8, 11). C’était le symbole d’un nouveau départ, de la force de recommencer en changeant de mode de vie, en renouvelant les relations avec le Créateur, les créatures et la Création. En ce sens, j’espère que les engagements pris dans la lutte contre le changement climatique ne seront pas qu’une façade, mais qu’ils seront de plus en plus partagés et sérieusement mis en œuvre. Qu’aux paroles succèdent les faits, afin que les fils ne paient pas l’énième hypocrisie de leurs pères. C’est en ce sens que résonnent les paroles qu’Homère met sur les lèvres d’Achille: «Celui qui cache sa pensée dans son âme et ne dit point la vérité m’est plus odieux que le seuil d’Hadès» (Iliade, ix, 312-313).

L’olivier, dans les Ecritures, représente également une invitation à la solidarité, en particulier avec ceux qui n’appartiennent pas à son propre peuple. «Lorsque tu auras récolté tes olives, tu ne retourneras pas chercher ce qui reste. Laisse-le pour l’immigré, l’orphelin et la veuve» (Dt 24, 20). Ce pays, disposé à l’accueil, a reçu sur certaines de ses îles un nombre de frères et de sœurs migrants plus élevé que celui des habitants eux-mêmes, augmentant ainsi leurs difficultés alors qu’ils ressentent encore les conséquences de la crise économique. L’Europe, pourtant, persiste à tergiverser: la Communauté européenne, déchirée par les égoïsmes nationalistes, apparaît parfois bloquée et non coordonnée, au lieu d’être un moteur de solidarité. Si, à une certaine époque, les différences idéologiques ont empêché la construction de ponts entre l’Est et l’Ouest du continent, aujourd’hui, la question migratoire a ouvert des brèches entre le Sud et le Nord. Je voudrais exhorter une fois de plus à une vision globale et communautaire de la question migratoire, et inciter à prêter attention aux plus démunis afin que, selon les possibilités de chaque pays, ils soient accueillis, protégés, promus et intégrés dans le plein respect de leurs droits humains et de leur dignité. Plus qu’un obstacle pour le présent, il s’agit là d’une garantie pour l’avenir, un signe de coexistence pacifique avec ceux qui, de plus en plus nombreux, sont contraints de fuir en quête d’un foyer et d’espoir. Ce sont eux les protagonistes d’une terrible odyssée moderne. J’aime rappeler que lors-qu’Ulysse débarqua à Ithaque, il ne fut pas reconnu par les seigneurs locaux qui avaient usurpé sa maison et ses biens, mais par ceux qui avaient pris soin de lui. Sa nourrice comprit que c’était lui en voyant ses cicatrices. Les souffrances nous réunissent, et reconnaître que nous appartenons à la même humanité fragile nous aidera à construire un avenir plus intégré et plus pacifique. Transformons en une audacieuse opportunité ce qui semble être une épreuve malheureuse!

La pandémie est, en revanche, la grande épreuve. Elle nous a fait redécouvrir que nous sommes fragiles et que nous avons besoin des autres. Dans ce pays aussi, elle est un défi qui suppose une action appropriée de la part des autorités — je pense à la nécessité d’une campagne de vaccination — et de nombreux sacrifices de la part des citoyens. Au milieu de tant d’efforts, cependant, un remarquable sens de la solidarité a émergé, auquel l’Eglise catholique locale est heureuse de pouvoir continuer à contribuer, convaincue qu’il s’agit là d’un héritage à ne pas perdre, alors que la tempête se calme lentement. Certaines phrases du serment d’Hippocrate semblent avoir été écrites pour aujourd’hui, comme l’engagement à «réguler le niveau de vie pour le bien des malades», à «s’abstenir de causer du tort et de l’offense» à autrui, à sauvegarder la vie à tout moment, notamment dans le sein maternel (cf. Serment d’Hippocrate, texte ancien). Le droit aux soins et aux traitements pour tous doit toujours être privilégié, afin que les plus faibles, notamment les personnes âgées, ne soient jamais rejetés: que les personnes âgées ne soient pas les personnes privilégiées de la culture du rejet. Les personnes âgées sont le signe de la sagesse d’un peuple. La vie est en effet un droit, et non la mort, qui doit être accueillie et non administrée.

Chers amis, certains oliviers méditerranéens sont si anciens, qu’ils auraient même précédé la venue du Christ. Centenaires et durables, ils ont résisté à l’épreuve du temps et nous rappellent l’importance de préserver des racines solides, irriguées de mémoire. Ce pays peut être défini comme la mémoire de l’Europe — vous êtes la mémoire de l’Europe —, et je suis ravi de le visiter vingt ans après la visite historique du Pape Jean-Paul ii, et à l’occasion du bicentenaire de son indépendance. La phrase du général Colocotronis est bien connue: «Dieu a apposé sa signature sur la liberté de la Grèce». Dieu appose volontiers sa signature sur la liberté humaine, toujours et partout. C’est son don le plus grand, celui qu’à son tour, il apprécie le plus de notre part. En effet, il nous a créés libres, et ce qui le réjouit le plus, c’est que nous l’aimions librement, lui et notre prochain. Tout ceci est rendu possible par les lois, mais aussi par l’éducation à la responsabilité et par le développement d’une culture du respect. A ce propos, je souhaite renouveler ma gratitude pour la reconnaissance publique de la communauté catholique. Je vous assure de sa volonté de promouvoir le bien commun de la société grecque, en orientant dans ce sens l’universalité qui la caractérise, avec l’espoir que, dans la pratique, les conditions nécessaires pour qu’elle puisse bien remplir son service lui soient toujours garanties.

Il y a deux cents ans, le Gouvernement provisoire du pays s’adressait aux catholiques avec ces mots touchants: «Le Christ a commandé l’amour du prochain. Mais qui est plus proche de nous que vous, nos concitoyens, même s’il y a quelques différences dans les rites? Nous avons une seule Patrie, nous sommes d’un seul peuple; nous, chrétiens, sommes frères — frères par les racines, frères dans la croissance et dans les fruits — par la Sainte Croix». Etre frères sous le signe de la Croix, dans ce pays béni par la foi et par ses traditions chrétiennes, est un appel pour les croyants au Christ à cultiver la communion à tous les niveaux, au nom de ce Dieu qui étreint chacun de sa miséricorde. C’est pourquoi, chers frères et sœurs, que je vous remercie pour votre engagement et que je vous exhorte à faire avancer ce pays dans l’ouverture, l’inclusion et la justice. De cette ville, de ce berceau de la civilisation, un message a surgi et surgira toujours, un message qui oriente vers le Haut et vers l’autre; qui répond aux séductions de l’autoritarisme par la démocratie; qui oppose à l’indifférence individualiste l’attention à l’autre, au pauvre et à la Création, qui sont les pierres angulaires essentielles d’un humanisme renouvelé, dont notre époque et notre Europe ont besoin. O Theós na euloghi tin Elládha! (Que Dieu bénisse la Grèce!).