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Message à l’Organisation internationale pour les migrations à l’occasion du 70 e anniversaire de son institution

On ne peut exploiter la souffrance

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07 décembre 2021

Les migrants ne sont pas une monnaie d’échange mais des personnes réelles; on ne peut donc pas exploiter la souffrance et le désespoir à des fins politiques. C’est ce que dénonce une fois de plus le Pape François dans le message écrit à l’occasion du 70e anniversaire de l’Organisation internationale pour les migrations ( oim ), dont le siège est à Genève. C’est le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’Etat, qui l’a lu en ligne dans l’après-midi du 29 novembre à travers une liaison vidéo.

Genève, 29 novembre 2021

M. le directeur général,
Madame la présidente,
Mmes et MM. les participants,

Je voudrais exprimer mes félicitations à l’Organisation internationale pour les migrations pour ses 70 ans de service aux migrants. Cette événement important dans l’histoire de l’Organisation, malgré les multiples défis posés par la pandémie de Covid-19, offre l’occasion de renouveler notre vision et notre engagement à travers une ré-ponse plus digne au phénomène migratoire.

Il y a dix ans, lors de la 100e session de ce Conseil, sur la décision de mon bien-aimé prédécesseur, le Pape -Be-noît- xvi, le Saint-Siège, conformément à sa nature, à ses principes et à ses normes spécifiques, a choisi de devenir un Etat membre de cette Organisation. Les motivations de base qui ont motivé une telle décision continuent aujourd’hui encore à être valables et urgentes1:

1. Affirmer la dimension éthique des déplacements de population.

2. Offrir, à travers son expérience et son réseau consolidé d’associations sur le terrain à travers le monde, la collaboration de l’Eglise catholique avec les services internationaux consacrés aux personnes déracinées.

3. Fournir une assistance intégrale en fonction des besoins, sans distinc-tion, basée sur la dignité inhérente à tous les membres de la même famille humaine.

Le débat sur la migration ne concerne pas véritablement les migrants. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas que de migrants: il s’agit plutôt de nous tous, du passé, du présent et de l’avenir de nos sociétés2. Nous ne devons pas être surpris par le nombre de migrants, mais bien plus les rencontrer tous en tant que personnes, en voyant leurs visages et en écoutant leurs histoires, en essayant de répondre le mieux possible à leurs situations personnelles et familiales particulières. Cette réponse demande beaucoup de sensibilité humaine, de justice et de fraternité. Il faut éviter une tentation très courante aujourd’hui: celle de se débarrasser de tout ce qui est gênant3. C’est précisément la «culture du rebut» que j’ai si souvent dénoncée.

Dans la plupart des principales traditions religieuses, y compris le christianisme, nous trouvons un enseignement qui nous exhorte à traiter les autres comme nous voulons être traités et à aimer notre prochain comme nous-mêmes. D’autres enseignements religieux insistent sur le fait que nous devons dépasser cette norme et ne pas négliger l’hospitalité envers l’étranger, car c’est «grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, hébergèrent des anges» (He 13, 2). Sans aucun doute, ces valeurs universellement reconnues doivent guider notre façon de traiter les migrants dans la communauté locale et au niveau national.

On entend souvent parler de ce que font les Etats pour accueillir les migrants. Mais il est tout aussi important de se demander: quels avantages les migrants apportent-ils aux communautés qui les accueillent et comment les enrichissent-elles? D’une part, sur les marchés des pays à revenu moyen-élevé, la main-d’œuvre migrante est très demandée et accueillie comme un moyen de compenser le manque de main-d’œuvre. D’autre part, les migrants sont généralement rejetés et soumis à des attitudes de ressentiment de la part d’un grand nombre de leurs communautés d’accueil.

Malheureusement, ce double standard découle de la prédominance des intérêts économiques sur les besoins et la dignité de la personne humaine. Cette tendance était particulièrement évidente lors des «confinements» du Covid-19, lorsque de nombreux travailleurs «essentiels» étaient des migrants, mais ne bénéficiaient pas des avantages des programmes d’aide économique prévus pour le Covid-19 ni de l’accès aux soins de santé de base ou aux vaccins.

Il est encore plus déplorable que les migrants soient de plus en plus utilisés comme monnaie d’échange, comme des pions sur l’échiquier, victimes de rivalités politiques. Comme nous le savons tous, la décision d’émigrer, d’abandonner sa terre natale ou son territoire d’origine, est sans aucun doute l’une des plus difficiles de la vie.

Comment la souffrance et le désespoir peuvent-ils être exploités pour faire avancer ou défendre des agendas politiques? Comment les considérations politiques peuvent-elles prévaloir lorsque la dignité de la personne humaine est en jeu? Le manque fondamental de respect humain aux fron-tières nationales nous diminue tous dans notre «humanité». Au-delà des aspects politiques et juridiques des situations irrégulières, nous ne devons jamais perdre de vue le visage humain de la migration et le fait qu’au-delà des divisions géographiques des frontières, nous faisons partie d’une unique famille humaine.

Je voudrais profiter de cette occasion pour faire quatre observations:

1. Il est urgent de trouver des voies dignes pour sortir des situations irrégulières. Le désespoir et l’espérance l’emportent toujours sur les politiques restrictives. Plus il existe de voies légales, moins il sera probable que les migrants soient entraînés dans les réseaux criminels des trafiquants de personnes ou dans l’exploitation et les abus pendant le trafic.

2. Les migrants rendent visible le lien qui unit toute la famille humaine, la richesse des cultures et la ressource pour les échanges en matière de développement et les réseaux commerciaux qui constituent les communautés de la diaspora. En ce sens, la question de l’intégration est fondamentale; l’intégration implique un processus à double sens, fondé sur la connaissance mutuelle, l’ouverture réciproque, le respect des lois et de la culture des pays d’accueil dans un véritable esprit de rencontre et d’enrichissement mutuels.

3. La famille migrante est une composante essentielle des communautés de notre univers mondialisé, mais dans trop de pays, les travailleurs migrants se voient refuser les avantages et la stabilité de la vie familiale en raison d’obstacles juridiques. Le vide humain laissé lorsqu’un père ou une mère émigre seul est un rappel brutal du dilemme accablant d’être contraint de choisir entre émigrer seul pour nourrir sa famille ou jouir du droit fondamental à rester dans son pays d’origine avec dignité.

4. La communauté internationale doit affronter d’urgence les conditions qui donnent lieu à la migration irrégulière, faisant ainsi de la migration un choix éclairé et non une nécessité désespérée. Afin que la majorité des personnes qui peuvent vivre dignement dans leur propre pays d’origine ne se sentent pas obligées d’émigrer de façon irrégulière, des efforts urgent sont nécessaires pour «créer de meilleures conditions économiques et sociales [..] afin que l’émigration ne soit pas la seule option pour ceux qui recherchent la paix, la justice, la sécurité et le plein respect de la dignité humaine»4.

En définitive, la migration n’est pas seulement une histoire de migrants mais d’inégalités, de désespoir, de dégradation de l’environnement, de changement climatique, mais aussi de rêves, de courage, d’études à l’étranger, de regroupement familial, de nouvelles opportunités, de sécurité et de protection et de travail dur mais décent.

En conclusion, la réalisation d’une gestion mondiale adéquate des mouvements migratoires, une com-préhension positive de ceux-ci et une approche efficace du développement humain intégral peuvent apparaître comme des objectifs à long terme. Cependant, nous ne devons jamais oublier qu’il ne s’agit pas de statistiques, mais de personnes réelles dont la vie est en jeu. Enracinée dans son expérience séculière, l’Eglise catholique et ses institutions poursuivront leur mission d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer des personnes qui se déplacent.

Je vous remercie de tout cœur et j’invoque sur vous tous, sur les pays que vous représentez et sur les migrants et leurs familles, la bénédiction du Seigneur.

Fraternellement,

François

1Cf. Déclaration du Saint-Siège, 100e session du Conseil de l’Organisation internationale pour les migrations, 5 décembre 2011.

2Cf. Message pour la 105e journée mondiale des migrants et des réfugiés, 29 septembre 2019.

3Cf. Discours à la session conjointe du Congrès des Etats-Unis, Washington D.C., 24 septembre 2015.

4Cf. Message pour la 100e journée mondiale du migrant et du réfugié, 5 août 2014.