· Cité du Vatican ·

Discours du Pape à des journalistes

Ecouter,

cq5dam.thumbnail.cropped.500.281.jpeg
23 novembre 2021

«Ecouter, approfondir, raconter» sont les «trois verbes» qui caractérisent le «bon journalisme»: c'est ce qu'a dit le Pape François en rencontrant dans la matinée du samedi 13 novembre, dans la salle du Consistoire, un groupe de journalistes accrédités près le Saint-Siège. A l’issue de la rencontre, le Pape a conféré la médaille de chevalier et de dame Grand-Croix de l'Ordre de Pie ix à Philip Pullella et à Valentina Alazraki, qu'il avait reçus auparavant en visite privée. Nous publions ci-dessous le discours du Pape à cette occasion:

Chers amis, bonjour!

Je suis heureux de vous accueillir ici, après nous être rencontrés à maintes reprises dans les couloirs des avions, lors des entretiens en haute altitude, ou de passage lors des diverses célébrations et les divers rendez-vous de pèlerinages apostoliques à travers le monde. Nous sommes compagnons de voyage! Et aujourd’hui, nous fêtons deux journalistes experts, qui ont toujours suivi les Papes, l’information sur le Saint-Siège et plus généralement l’Eglise catholique. L’une est votre «doyenne», Valentina Alazraki: 47 ans quelle participe aux vols pontificaux, qu'elle est journaliste ici: elle est entrée tout de suite après la première communion! Très jeune, -elle était montée pour la première fois dans l’avion qui emmenait saint Jean-Paul ii à Puebla, en 1979, et elle avait offert au Pape un sombrero, c’est-à-dire un de ces chapeaux de Mexicains. L’autre est votre -«doyen», Phil Pullella, lui aussi un vétéran et un protagoniste bien connu de l'information du Vatican. Combien d’expériences partagées, combien de voyages, combien d’événements avez-vous vécu en première personne en les racontant à vos télé-spectateurs et à vos lecteurs! Je ne voudrais pas passer sous silence un nom, et je le porte dans mon cœur parce que c’était un homme bon: un Russe qui nous a quittés, [Aleksei] Bukhalov. A lui aussi va mon souvenir en ce moment. Un bon compagnon de voyage.

A travers les insignes remis à Valentina et à Phil, je veux en quelque sorte rendre hommage aujourd’hui à toute votre communauté de travail; cela pour vous dire que le Pape vous aime, vous suit, vous estime, vous considère comme précieux. On n'arrive pas tant au journalisme en choisissant un métier, mais en se lançant dans une mission, un peu comme le médecin, qui étudie et travaille pour que le mal soit guéri dans le monde. Votre mission est d’expliquer le monde, de le rendre moins obscur, de faire en sorte que ceux qui y vivent en aient moins peur et regardent les autres avec une plus grande conscience, et aussi avec plus de confiance. Ce n’est pas une mission facile. Il est compliqué de penser, de méditer, d’approfondir, de s’arrêter pour recueillir des idées et d’étudier les contextes et les précédents d’une nouvelle. Le risque, vous le savez bien, c’est de se laisser écraser par les nouvelles au lieu de réussir à leur donner un sens. C’est pourquoi je vous encourage à conserver et à cultiver ce sens de la mission qui est à l’origine de votre choix. Et je le fais avec trois verbes qui, me semble-t-il, peuvent caractériser le bon journalisme: écouter, enquêter, raconter.

Ecouter est un verbe qui vous concerne en tant que journalistes, mais qui nous concerne tous en tant qu’Eglise, en tout temps et surtout à présent que le processus synodal a commencé. Ecouter, pour un journaliste, c’est avoir la patience de rencontrer en tête-à-tête les personnes à interviewer, les protagonistes des histoires qui sont racontées, les sources auprès desquelles recevoir des nouvelles. Ecouter va toujours de pair avec voir, avec être là: certaines nuances, sensations, descriptions ne peuvent être transmises aux lecteurs, aux auditeurs et aux téléspectateurs que si le journaliste a écouté et a vu en personne. Cela signifie échapper — et je sais à quel point c’est difficile dans votre travail! — échapper à la tyrannie d’être toujours en ligne, sur les réseaux sociaux, sur internet. Le bon journalisme de l’écoute et de la vision a besoin de temps. Tout ne peut pas être raconté par e-mail, par téléphone ou à travers un écran. Comme je l’ai rappelé dans le message pour la journée des communications de cette année, nous avons besoin de journalistes prêts à «user la semelle de leurs chaussures», à sortir des rédactions, à marcher dans les villes, à rencontrer les personnes, à vérifier les situations dans lesquelles on vit à notre époque. Ecouter est le premier mot qui m’est venu à l’esprit.

Le second, approfondir, le second verbe, est une conséquence de l’écoute et de la vision. Chaque nouvelle, chaque fait dont nous parlons, chaque réalité que nous décrivons nécessite un approfondissement. A une époque où des millions de personnes s’informent et forment leurs opinions sur les réseaux sociaux, où prévaut parfois malheureusement la logique de la simplification et de l’opposition, la contribution la plus importante que le bon journalisme peut apporter, est celle de l’approfondissement. En effet, que pouvez-vous offrir de plus à qui vous lit ou vous écoute, par rapport à ce qu’ils trouvent déjà sur internet? Vous pouvez offrir le contexte, les précédents, des clefs de lecture qui aident à situer le fait qui s’est produit. Vous savez bien que, même en ce qui concerne les informations sur le Saint-Siège, tout ce qui est dit n’est pas toujours «nouveau» ou «révolutionnaire». J’ai essayé de le documenter dans mon récent discours aux mouvements populaires, lorsque j’ai indiqué les références à la Doctrine sociale de l’Eglise sur lesquelles mes appels étaient basés. La Tradition et le Magistère continuent et se développent en se confrontant aux exigences toujours nouvelles de l'époque à laquelle nous vivons et en les éclairant par l’Evangile.

Ecouter, approfondir, et le troi-sième verbe: raconter. Je n’ai pas à vous l’expliquer, à vous qui êtes devenus journalistes précisément parce que vous êtes curieux de connaître la réalité et passionnés de la raconter. Raconter, ne signifie pas se mettre au premier plan, ni encore moins se poser en juge, mais cela signifie se laisser frapper et parfois blesser par les histoires que nous rencontrons, afin de pouvoir les raconter humblement à nos lecteurs. La réalité c’est un grand antidote contre de nombreuses «maladies». La réalité, c’est-à-dire ce qui se passe, la vie et le témoignage des personnes, sont ce qui mérite d’être racontés. Je pense aux petits livres que vous, Valentina, écrivez sur les femmes qui souffrent de la tyrannie de l’abus. Aujourd’hui, nous avons tellement besoin de journalistes et de communicateurs passionnés par la réalité, capables de trouver les trésors souvent cachés dans les plis de notre société et de les raconter, en nous permettant d’être impressionnés, d’apprendre, d’ouvrir toujours plus notre esprit, de saisir des aspects que nous ne connaissions pas auparavant. Je vous suis reconnaissant pour l’effort de raconter la réalité. La diversité des approches, des styles, des points de vue liés aux différentes cultures ou appartenances religieuses est une richesse aussi dans l’information. Je vous remercie aussi pour ce que vous racontez sur ce qui ne va pas dans l’Eglise, pour ce que vous nous aidez à ne pas cacher sous le tapis et pour la voix que vous avez donnée aux victimes d’abus, merci pour cela.

Et, s’il vous plaît, rappelez-vous également que l’Eglise n’est pas une organisation politique qui a la droite et la gauche en son sein comme cela se passe dans les parlements. Parfois, malheureusement, cela se résume à cela dans nos considérations, avec quelque enracinement dans la réalité. Mais non, l’Eglise ce n’est pas cela. Ce n’est pas une grande entreprise multinationale dirigée par des managers qui étudient à leur bureau comment mieux vendre leur produit. L’Eglise ne se construit pas sur la base de son propre projet, elle ne tire pas d’elle-même la force d’aller de l’avant, elle ne vit pas de stratégies commerciales. Chaque fois qu’elle tombe dans cette tentation mondaine — et souvent elle y tombe ou elle y est tombée — l’Eglise, sans s’en rendre compte, croit avoir une lumière propre et elle oublie qu’elle est le «mysterium lunae» dont parlaient les Pères des premiers siècles — c’est-à-dire que l’Eglise n’est authentique qu’à la lumière d’un Autre, comme la lune — et ainsi son action perd de sa vigueur et ne sert à rien. L’Eglise, composée d’hommes et de femmes pécheurs comme tout le monde, est née et existe pour refléter la lumière d’un Autre, la lumière de Jésus, comme la lune le fait avec le soleil. L’Eglise existe pour porter au monde la parole de Jésus et pour rendre possible aujourd’hui la rencontre avec lui, vivant, en se faisant l’intermédiaire de son baiser de miséricorde offert à tous.

Merci, chers amis, pour cette rencontre. Merci et félicitations à nos deux «doyens», qui deviennent aujourd’hui «Dame» et «Chevalier» Grand-Croix de l’Ordre de Pie ix. Merci à vous tous pour le travail que vous faites. Merci pour votre recherche de la vérité, car seule la vérité nous rend libres. Merci!