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Discours du Pape lors de la rencontre à Assise

Discours du Pape à Assise

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16 novembre 2021

«Il est temps de redonner la parole aux pauvres», parce que «leurs demandes sont restées trop longtemps sans être écoutées»: telle est l’invocation élevée dans la matinée du vendredi 12 novembre par le Pape François à Assise, où il s’est rendu en vue de la journée mondiale des pauvres, qui a été célébrée le dimanche 14 novembre. Au cours de la rencontre de prière et de témoignages qui s’est déroulée dans la basilique Sainte-Marie-des-Anges, le Pape a prononcé le discours suivant:

Chers frères et sœurs, bonjour!

Je vous remercie d’avoir accepté mon invitation — en fait c’est moi qui suis l’invité! — à célébrer ici à Assise, ville de saint François, la cinquième journée mondiale des pauvres, qui sera célébrée après-demain. C’est une idée qui est née de vous, qui a grandi et nous sommes arrivés déjà à la cinquième. Assise n’est pas une ville comme les autres: Assise porte imprimé le visage de saint François. Penser que dans ces rues, il a vécu sa jeunesse inquiète, il a reçu l’appel à vivre l’Evangile à la lettre, est pour nous une leçon fondamentale. Bien sûr, à certains égards, sa sainteté nous fait frissonner, parce qu’il semble impossible de pouvoir l’imiter. Mais ensuite, au moment où nous rappelons certains moments de sa vie, ces «fioretti» qui ont été recueillis pour montrer la beauté de sa vocation, on se sent attiré par cette simplicité de cœur et cette simplicité de vie: c’est l’attrait même du Christ, de l’Evangile. Ce sont des événements de la vie qui valent plus que des prédications.

Je voudrais en rappeler un qui exprime bien la personnalité du Poverello (cf. Fioretti, chap. 13: Fonti Francescane, 1841-1842). Fra Masseo et lui étaient partis en voyage pour rejoindre la France, mais ils n’avaient pas emporté de provisions. A un moment donné, ils ont dû commencer à demander la charité. François alla d’un côté et fra Masseo de l’autre. Mais, comme le racontent les Fioretti, François était de petite taille et ceux qui ne le connaissaient pas le considéraient comme un «clochard»; en revanche, fra Masseo «était un grand et bel homme». C’est ainsi que saint François put à peine recueillir quelques morceaux de pain rassis et dur, tandis que fra Masseo recueillit de beaux morceaux de bon pain.

Quand les deux se retrouvèrent, ils s’assirent par terre et mirent sur une pierre ce qu’ils avaient collecté. En voyant les morceaux de pain collectés par son frère, François dit: «Fra Masseo, nous ne sommes pas dignes de ce grand trésor». Le frère, émerveillé, répondit: «Père François, comment peut-on parler de trésor là où il y a tant de pauvreté et où manquent même les choses nécessaires?». François répondit: «C’est précisément cela que je considère comme un grand trésor, car il n’y a rien, mais ce que nous avons est donné par la Providence qui nous a donné ce pain». Voici l’enseignement que nous donne saint François: savoir se contenter du peu que l’on a et le partager avec les autres.

Nous sommes ici à la Portioncule, l’une des petites églises que saint François pensait restaurer, après que Jésus lui avait demandé de «réparer sa maison». Il n’aurait jamais pensé alors que le Seigneur lui demanderait de donner sa vie pour renouveler non pas l’Eglise faite de pierres, mais celle de personnes, d’hommes et de femmes qui sont les pierres vivantes de l’Eglise. Et si nous sommes ici aujourd’hui, c’est précisément pour apprendre de ce qu’a fait saint François. Il aimait rester longtemps dans cette petite église pour prier. Il se recueillait ici en silence et il se mettait à l’écoute du Seigneur, de ce que Dieu voulait de lui. Nous aussi, nous sommes venus ici pour cela: nous voulons demander au Seigneur d’écouter notre cri, d’écouter notre cri! Et de venir à notre aide. N’oublions pas que la première marginalisation dont souffrent les pauvres est spirituelle. Par exemple, de nombreuses personnes et de nombreux jeunes trouvent un peu de temps pour aider les pauvres et ils leur apportent de la nourriture et des boissons chaudes. C’est très bien et je rends grâce à Dieu pour leur générosité. Mais surtout, cela me réjouit quand j’entends que ces bénévoles s’arrêtent un moment pour parler aux gens, et parfois pour prier avec eux… Oui, le fait de nous trouver ici à la Portioncule nous rappelle la compagnie du Seigneur, qui ne nous laisse jamais seuls, qui nous accompagne toujours à chaque instant de notre vie. Le Seigneur est aujourd’hui avec nous. Il nous accompagne, dans l’écoute, dans la prière, dans les témoignages donnés: c’est Lui, avec nous.

Il y a un autre fait important: ici, à la Portioncule, saint François a accueilli sainte Claire, les premiers frères et beaucoup de pauvres qui venaient à lui. Avec simplicité, il les recevait comme des frères et des sœurs, en partageant tout avec eux. Voilà l’expression la plus évangélique que nous sommes appelés à faire nôtre: l’accueil. Accueillir, signifie ouvrir la porte, la porte de sa maison et la porte de son cœur, et permettre à celui qui frappe d’entrer. Et qu’il puisse se sentir à l’aise, pas impressionné, non, à l’aise, libre. Là où il y a un vrai sens de fraternité, il y a aussi l’expérience sincère de l’accueil. Au contraire, là où il y a la peur de l’autre, le mépris de sa vie, alors apparaît le rejet ou, pire, l’indifférence: ce fait de regarder de l’autre côté. L’accueil engendre un sentiment de communauté; au contraire, le rejet enferme sur son propre égoïsme. Mère Teresa, qui avait fait de sa vie un service d’accueil, aimait à dire: «Quel est le meilleur accueil? Le sourire». Le sourire. Partager un sourire avec qui est dans le besoin fait du bien à tous les deux, à moi et à l’autre. Le sourire comme expression de sympathie, de tendresse. Et puis le sourire t’implique, et tu ne pourras pas t’éloigner de la personne à laquelle tu as souri.

Je vous remercie, car vous êtes venus ici de nombreux pays différents pour vivre cette expérience de rencontre et de foi. Je voudrais rendre grâce à Dieu qui a donné cette idée de la journée des pauvres. Une idée née de façon un peu étrange, dans une sacristie. J’allais célébrer la Messe, quand l’un de vous — il s’appelle Etienne — vous le connaissez? C’est un enfant terrible — Etienne m’a suggéré: «Faisons la journée mondiale des pauvres». Je suis sorti et je sentais que l’Esprit Saint, à l’intérieur me disait de la faire. C’est ainsi que cela a commencé: du courage de l’un de vous qui a le courage de faire avancer les choses. Je le remercie pour son travail au cours de ces dernières années et pour le travail des nombreuses personnes qui l’accompagnent. Et je voudrais remercier de sa présence, pardonnez-moi, Eminence, le cardinal [Barbarin]: il est parmi les pauvres, lui aussi a vécu avec dignité l’expérience de la pauvreté, de l’abandon, de la méfiance. Et lui s’est défendu par le silence et par la prière. Merci cardinal Barbarin pour votre témoignage qui édifie l’Eglise. Je disais que nous sommes venus pour nous rencontrer: c’est la première chose, c’est-à-dire d’aller l’un vers l’autre le cœur ouvert et la main tendue. Nous savons que chacun de nous a besoin de l’autre, et que la faiblesse aussi, si elle est vécue ensemble peut devenir une force qui rend le monde meilleur. Souvent, la présence des pauvres est considérée avec agacement et supportée; on entend parfois dire que les responsables de la pauvreté ce sont les pauvres: une insulte de plus! Plutôt que de procéder à un examen de conscience sérieux sur ses propres actes, sur l’injustice de certaines lois et mesures économiques, un examen de conscience sur l’hypocrisie de ceux qui veulent s’enrichir sans mesure, on rejette la faute sur les épaules des plus faibles.

Il est temps en revanche de redonner la parole aux pauvres, parce que leurs demandes sont restées trop longtemps sans être écoutées. Il est temps d’ouvrir les yeux pour constater l’état d’inégalité dans lequel vivent tant de familles. Il est temps de se retrousser les manches pour restaurer la dignité en créant des emplois. Il est temps de recommencer à se scandaliser devant la réalité des enfants souffrant de la faim, réduits en esclavage, ballottés sur les eaux en proie au naufrage, victimes innocentes de toutes sortes de violences. Il est temps que cesse la violence à l’égard des femmes et qu’elles soient respectées et non traitées comme une monnaie d’échange. Il est temps de briser le cercle de l’indifférence pour redécouvrir la beauté de la rencontre et du dialogue. Il est temps de se rencontrer. C’est le moment de la rencontre. Si l’humanité, si nous les hommes et les femmes n’apprenons pas à se rencontrer, nous allons vers une fin très triste.

J’ai écouté avec attention vos témoignages, et je vous dis merci pour tout ce que vous avez manifesté avec courage et sincérité. Courage, parce que vous avez voulu les partager avec nous tous, bien qu’elles fassent partie de votre vie personnelle; sincérité, parce que vous vous montrez tel que vous êtes et vous ouvrez votre cœur au désir d’être compris. Il y a des choses que j’ai particulièrement aimées et que j’aimerais reprendre d’une certaine manière, pour les faire miennes encore plus et pour les laisser se déposer dans mon cœur. Tout d’abord, j’ai perçu un grand sentiment d’espérance. La vie n’a pas toujours été indulgente avec vous, au contraire, elle vous a souvent montré un visage cruel. La marginalisation, la souffrance de la maladie et de la solitude, le manque de tant de moyens nécessaires ne vous ont pas empêchés de regarder avec des yeux pleins de gratitude pour les petites choses qui vous ont permis de résister.

Résister. C’est la deuxième impression que j’ai reçue et elle vient justement de l’espérance. Que signifie résister? Avoir la force de continuer malgré tout, aller à contre-courant. Résister, ce n’est pas une action passive, au contraire, cela demande le courage d’entreprendre un nouveau chemin en sachant que cela portera du fruit. Résister veut dire trouver des raisons de ne pas baisser les bras face aux difficultés, en sachant que l’on ne les vit pas seul, mais ensemble, et que ce n’est qu’ensemble qu’on peut les surmonter. Résister à toute tentation de lâcher prise et de tomber dans la solitude ou la tristesse. Résister, en s’agrippant à la petite ou au peu de richesse que nous pouvons avoir. Je pense à la jeune femme d’Afghanistan et à sa phrase lapidaire: mon corps est ici, mon âme est là-bas. Résister avec la mémoire, aujourd’hui. Je -pense à la maman roumaine qui a parlé en dernier: douleurs, espérance, et l’on ne voit pas l’issue, mais l’espérance est forte dans ses fils qui l’accompagnent et lui redonnent la tendresse qu’ils ont reçue d’elle.

Demandons au Seigneur de toujours nous aider à trouver la sérénité et la joie. Ici à la Portioncule, saint François nous enseigne la joie qui vient de regarder ceux qui sont proches de nous comme un compagnon de voyage qui nous comprend et nous soutient, de la même façon que nous le sommes pour lui ou pour elle. Que cette rencontre nous ouvre le cœur à tous pour nous rendre disponibles les uns aux autres, ouvrir notre cœur pour faire de notre faiblesse une force qui nous aide à continuer le chemin de la vie, pour -transformer notre pauvreté en une richesse à partager, et ainsi améliorer le monde.

La journée des pauvres. Merci aux pauvres qui ouvrent leur cœur pour nous donner leur richesse et guérir notre cœur blessé. Merci pour ce courage. Merci Etienne, d’avoir été docile à l’inspiration de l’Esprit Saint. Merci pour ces années de travail; et aussi pour «l’obstination» pour amener le Pape à Assise! Merci! Merci Eminence pour votre soutien, pour votre aide à ce mouvement d’Eglise — nous disons «mouvement» parce qu’ils bougent! — et pour votre témoignage. Et merci à tous. Je vous porte dans mon cœur. Et, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi. parce que j’ai mes pauvretés, et elles sont nombreuses! Merci.