· Cité du Vatican ·

Tous protagonistes pour marcher ensemble

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05 octobre 2021

«Il ne s’agit pas de recueillir des opinions», ni «d’une enquête, mais d’écouter l’Esprit Saint»: c’est ce qu’a souligné l’Evêque de Rome en rencontrant dans la matinée du 18 septembre, les fidèles de son diocèse dans la salle Paul vi , à quelques jours du début du «processus synodal» — «un parcours dans lequel toute l’Eglise est impliquée», a-t-il expliqué — articulé en «trois phases, qui se dérouleront entre octobre 2021 et octobre 2023». Un itinéraire, a-t-il dit, «conçu comme une dynamique d’écoute mutuelle, menée à tous les niveaux de l’Eglise, impliquant tout le peuple de Dieu». Au début de l’audience, le cardinal-vicaire pour le dio-cèse de Rome, Angelo De Donatis, a exprimé au Pape François sa joie pour cette rencontre à laquelle, a-t-il assuré, tout le diocèse de Rome est «spirituellement présent». Nous publions ci-dessous le texte du discours prononcé par le Souverain Pontife.

Chers frères et sœurs, bonjour!

Comme vous le savez, — ce n’est pas une nouveauté — un  processus synodal est sur le point de commencer, un chemin sur lequel toute l’Eglise se trouve engagée autour du thème: «Pour une Eglise synodale: communion, participation, mission»: trois piliers. Trois phases sont prévues qui se dérouleront entre octobre 2021 et octobre 2023. Cet itinéraire a été conçu comme une dynamique d’écoute mutuelle, je veux souligner cela: une dynamique d’écoute mutuelle, menée à tous les niveaux de l’Eglise, impliquant tout le peuple de Dieu. Le cardinal-vicaire et les évêques auxiliaires doivent s’écouter, les prêtres doivent s’écouter, les religieux doivent s’écouter, les laïcs doivent s’écouter. Et ensuite, s’écouter les uns les autres. Ecoutez-vous les uns les autres; parlez-vous les uns aux autres et écoutez-vous les uns les autres. Il ne s’agit pas de récolter des opinions, non. Il ne s’agit pas d’une enquête; mais il s’agit d’écouter l’Esprit Saint, comme on le trouve dans le livre de l’Apocalypse: «Quiconque a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises» (2, 7). Avoir des oreilles, écouter, c’est le premier engagement. Il s’agit d’entendre la voix de Dieu, de saisir sa présence, d’intercepter son passage et son souffle de vie. Il est arrivé au prophète Elie de découvrir que Dieu est toujours le Dieu des surprises, même dans la façon dont il passe et dont il se fait entendre:

«Il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. Aussitôt qu’il l’entendit, Elie se couvrit le visage avec son manteau» (1  Rois 19, 11-13).

C’est ainsi que Dieu nous parle et c’est pour cette «brise légère» — que les exégètes traduisent aussi «douce voix de silence» et quelqu’un d’autre «un fil de silence retentissant» — que nous devons préparer nos oreilles, pour entendre cette brise de Dieu.

La première étape du processus (octobre 2021 – avril 2022) est celle qui concerne les Eglises diocésaines. Et c’est pourquoi je suis ici, en tant que votre Evêque, pour partager, parce qu’il est très important que le diocèse de Rome s’engage sur ce chemin avec conviction. Il serait dommage que le diocèse du Pape ne s’engage pas dans ce sens, non? Dommageable pour le Pape mais aussi pour vous.

Le thème de la synodalité ce n’est pas le chapitre d’un traité d’ecclésiologie, encore moins une mode, un slogan ou un nouveau terme à utiliser ou à exploiter dans nos réunions. Non! La synodalité exprime la nature de l’Eglise, sa forme, son style, sa mission. Et donc on parle d’Eglise synodale, en évitant cependant de considérer qu’elle est un titre parmi d’autres, une manière de la penser qui offre des alternatives. Je ne dis pas cela sur la base d’une opinion théologique, pas même comme une pen-sée personnelle, mais en suivant ce que nous pouvons considérer comme le premier et le plus important «manuel» d’ecclésiologie, qui est le livre des  Actes des apôtres.

Le mot «synode» contient tout ce dont nous avons besoin pour comprendre: «marcher ensemble». Le livre des  Actes est l’histoire d’un chemin qui part de Jérusalem, et, en traversant la Samarie et la Judée, en poursuivant dans les régions de la Syrie et de l’Asie Mineure, et ensuite en Grèce, s’achève à Rome. Cette route raconte l’histoire dans laquelle marchent ensemble la Parole de Dieu et les personnes qui accordent à cette Parole attention et foi. La Parole de Dieu marche avec nous. Tous sont protagonistes, personne ne peut être considéré comme un simple figurant. Il faut bien comprendre cela: tous sont protagonistes. Le Pape, le cardinal-vicaire, les évêques auxiliaires, ne sont plus protagonistes; non. Nous sommes tous protagonistes, et personne ne peut se considérer comme un simple figurant. Les ministères étaient alors encore considérés comme d’authentiques services. Et l’autorité naissait de l’écoute de la voix de Dieu et des gens — ne jamais les séparer! — qui maintenait «en bas» ceux qui la recevaient. Le «bas» de la vie auquel il fallait rendre le service de la charité et de la foi. Mais cette histoire n’est pas en mouvement seulement en raison des lieux géographiques qu’elle traverse. Elle exprime une  inquiétude intérieure continuelle: il s’agit ici d’une parole-clé, l’inquiétude intérieure. Si un chrétien ne sent pas cette inquiétude intérieure, s’il ne la vit pas, quelque chose lui manque; et cette inquiétude intérieure naît de la foi, et nous invite à évaluer ce qu’il est meilleur de faire, ce qu’il faut maintenir ou changer. Cette histoire nous enseigne que rester immobiles ne peut pas être une bonne situation pour l’Eglise (cf. Evangelii gaudium, n. 23). Et le mouvement est une conséquence de la docilité à l’Esprit Saint, qui est le réalisateur de cette histoire dans laquelle tous sont des protagonistes inquiets, jamais immobiles.

Pierre et Paul ne sont pas seulement deux personnes avec leurs caractères, ce sont des visions insérées dans des horizons plus grands qu’eux, capables de se repenser en relation avec ce qui se passe, des témoins d’un élan qui les met en crise — une autre expression à retenir: mettre en crise —, qui les pousse à oser, à se poser des questions, à changer d’avis, à se tromper, et à apprendre de leurs erreurs, surtout d’espérer en dépit des difficultés. Ce sont des disciples de l’Esprit Saint qui leur fait découvrir la géographie du salut divin, en ouvrant les portes et les fenêtres, en abattant les murs, en brisant les chaînes, en libérant les frontières. Alors il peut être nécessaire de partir, de changer de route, de dépasser les convictions qui retiennent et qui empêchent de bouger et de marcher ensemble.

Nous pouvons voir l’Esprit qui pousse Pierre à aller dans la maison de Corneille, le centurion païen, en dépit de ses hésitations. Rappelez-vous: Pierre avait eu une vision qui l’avait troublé, et dans laquelle il lui était demandé de manger des choses considérées comme impures, et malgré l’assurance que ce que Dieu purifie ne doit plus être considéré comme impur, il était perplexe. Il cherchait à comprendre, et voici les hommes envoyés par Corneille. Lui aussi avait reçu une vision et un message. C’était un officier romain pieux, sympathisant du judaïsme, mais cela ne suffisait pas encore pour être pleinement juif ou chrétien: aucune «douane» religieuse ne l’aurait laissé passer. C’était un païen, et pourtant, il lui est révélé que ses prières sont parvenues à Dieu, et qu’il doit envoyer quelqu’un pour dire à Pierre de se rendre chez lui. Dans cet intervalle, d’un côté Pierre avec ses doutes, et de l’autre Corneille qui attend dans cette zone d’ombre, c’est l’Esprit qui dénoue les résistances de Pierre et qui ouvre une nouvelle page de la mission. C’est ainsi que se meut l’Esprit: ainsi. La rencontre des deux scelle l’une des plus belles phrases du christianisme. Corneille est allé à sa rencontre, s’est jeté à ses pieds, mais Pierre le relevant lui dit: «Lève-toi: moi aussi je suis un homme!» (Actes  10, 26), et cela nous le disons tous: «Je suis un homme, je suis une femme, nous sommes humains» et nous devrons tous le dire, même les évêques, nous tous : Lève-toi: moi aussi je suis un homme!». Et le texte souligne qu’il s’est entretenu avec lui d’une façon familière (cf. v. 27). Le christianisme doit toujours être humain et humanisant, concilier différences et distances, les transformer en familiarité, proximité. Un des maux de l’Eglise, voire une perversion, est ce cléricalisme qui éloigne le prêtre, l’évêque des gens. L’évêque et le prêtre détachés des gens sont des fonc-tionnaires, pas des pasteurs. Saint Paul vi aimait citer la maxime de Térence: «Je suis un homme, je ne considère rien de ce qui est humain comme étranger à moi». La rencontre entre Pierre et Corneille a résolu un problème, elle a favorisé la décision de se sentir libres de prêcher directement aux païens, avec cette conviction — selon les paroles de Pierre — «que Dieu ne fait pas acception de personnes» (Actes 10, 34). Au nom de Dieu, on ne peut pas faire de discrimination. Et la discrimination est un péché aussi entre nous: «Nous sommes les purs, nous sommes les élus, nous appartenons à ce mouvement qui sait tout, nous sommes…» Non. Nous sommes Eglise tous ensemble.

Et vous voyez, on ne peut pas comprendre la «catholicité» sans se référer à ce champ large et hospitalier, qui ne marque jamais les frontières. Etre Eglise c’est une manière d’entrer dans cette  ampleur de Dieu. Ensuite, pour revenir aux  Actes des apôtres, il y a les problèmes qui naissent à propos de l’organisation du nombre croissant de chrétiens, et surtout pour subvenir aux besoins des pauvres. Certains signalent le fait que les veuves sont négligées. La manière dont la solution sera trouvée sera de rassembler l’assemblée des disciples, et de prendre ensemble la décision de désigner ces sept hommes qui se seraient engagés à plein temps dans la  diakonia, en servant aux tables  (Actes 6, 1-7). Et ainsi avec le discernement, avec la nécessité, avec la réalité de la vie et la force de l’Esprit, l’Eglise va de l’avant, elle marche avec tous, elle est synodale. Mais il y a toujours l’Esprit qui est le grand protagoniste de l’Eglise.

En outre, il y a aussi la confrontation entre des visions et des attentes différentes. Nous n’avons pas à craindre que cela arrive encore aujourd’hui. Si nous pouvions discuter ainsi! Ce sont des signes de docilité et d’ouverture à l’Esprit. Il peut aussi y avoir des affrontements qui atteignent des sommets dramatiques, comme cela s’est produit face au problème de la circoncision des païens, jusqu’à la délibération de ce que nous appelons le Concile de Jérusalem, le premier Concile. Comme cela arrive aujourd’hui aussi, il existe une façon rigide de considérer les circonstances, qui mortifie la  makrothymía  de Dieu, c’est-à-dire cette patience du regard qui se nourrit de visions profondes, de visions larges, de visions longues: Dieu voit loin, Dieu n’est pas pressé. La rigidité est une autre perversion qui est un péché contre la patience de Dieu, c’est un péché contre cette souveraineté de Dieu. Cela arrive aujourd’hui encore.

Voilà ce qui arrivé alors: certains, convertis du judaïsme, estimaient, dans  leur auto-référence qu’il ne pouvait y avoir de salut sans se soumettre à la Loi de Moïse. On contestait ainsi Paul, qui proclamait directement le salut au nom de Jésus: s’opposer à son action aurait compromis l’accueil des païens, qui entre-temps se convertissaient. Paul et Barnabé ont été envoyés à Jérusalem chez les apôtres et les anciens. Cela n’a pas été facile: face à ce problème les positions semblaient inconciliables, on a longuement discuté. Il s’agissait de reconnaître la liberté de l’action de Dieu, et qu’il n’y avait aucun obstacle qui puisse l’empêcher d’atteindre le cœur des gens, quelle que soit leur situation d’origine, morale ou religieuse. La situation a été débloquée par -l’adhésion à cette évidence que «Dieu, qui connaît les cœurs», le cardiognosta, connait les cœurs; lui-même soutenait la cause en faveur de la possibilité que les païens puissent être admis au salut, «leur accordant aussi l’Esprit Saint, comme à nous» (Actes  15, 8), concédant ainsi également aux païens l’Esprit Saint, comme à nous. C’est ainsi que l’a emporté le respect de toutes les sensibilités, en tempérant les excès; on a fait trésor de l’expérience que Pierre a eue avec Corneille: ainsi, dans le document final, nous trouvons le témoignage du rôle de l’Esprit dans ce chemin de décisions, et de la sagesse qu’il est toujours capable d’inspirer: «Il a semblé bon, à l’Esprit Saint et à nous, de ne vous imposer aucune autre obligation» que celle qui est nécessaire  (Ac  15, 28). «Nous»: dans ce synode, nous nous engageons sur la voie de pouvoir dire «il a semblé à l’Esprit Saint et à nous», car vous serez en dialogue continu les uns avec les autres sous l’action de l’Esprit Saint. N’oubliez pas cette formule: «Il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous de ne pas vous imposer d’autre obligation»: il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous. C’est ainsi que vous devez essayer de vous exprimer, dans ce chemin synodal. Si l’Esprit n’est pas là, ce sera un parlement diocésain, mais pas un synode. Nous ne faisons pas un parlement diocésain, nous ne faisons pas une étude sur ceci ou cela, non: nous faisons un parcours d’écoute mutuelle et d’écoute de l’Esprit Saint, de discussion et aussi de discussion avec l’Esprit Saint, ce qui est une manière de prier.

«Le Saint-Esprit et nous». Au contraire, il y a toujours la tentation de faire cavalier seul, en exprimant une ecclésiologie substitutive, — il y a tant d’ecclésiologie substitutive — comme si, étant monté au Ciel, le Seigneur avait laissé un vide à combler, et nous le remplissons nous. Non, le Seigneur nous a laissé l’Esprit! Mais les paroles de Jésus sont claires: «Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet pour rester avec vous pour toujours. […] Je ne vous laisserai pas orphelins» (Jn  14, 16.18). Pour l’accomplissement de cette promesse, l’Eglise est un sacrement, comme le dit  Lumen gentium n. 1: «L’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain». Dans cette phrase, qui recueille le témoignage du Concile de Jérusalem, il y a le désaveu de ceux qui s’obstinent à prendre la place de Dieu, prétendant modeler l’Eglise sur leurs propres convictions culturelles, historiques, la forçant à des frontières armées, à des douanes culpabilisantes, à une spiritualité qui blasphème la gratuité de l’action bouleversante de Dieu. Lorsque l’Eglise est témoin, en paroles et en faits, de l’amour inconditionnel de Dieu, de sa largeur hospitalière, elle exprime vraiment sa propre catholicité. Et elle est  poussée, intérieurement et extérieurement, à traverser les espaces et les temps. L’impulsion et la capacité viennent de l’Esprit: «Vous allez recevoir la force du Saint-Esprit qui descendra sur vous , et vous serez mes témoins  à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux  extrémités de la terre» (Ac 1, 8). Recevez la force de l’Esprit Saint pour être témoins: telle est notre chemin en tant qu’Eglise, et nous serons Eglise si nous allons sur ce chemin.

Une Eglise synodale signifie une Eglise sacrement de cette promesse, — c’est-à-dire que l’Esprit sera avec nous — qui se manifeste en cultivant l’intimité avec l’Esprit et avec le monde à venir. Il y aura toujours des discussions, grâce à Dieu, mais il faut chercher des solutions en donnant la parole à Dieu et à ses voix parmi nous; prier et ouvrir les yeux sur tout ce qui nous entoure; pratiquer une vie fidèle à l’Evangile; en interrogeant la Révélation selon une  herméneutique pèlerine  qui sait  sauvegarder  le chemin commencé dans les  Actes des Apôtres. Et cela est important la manière de comprendre d’interpréter. Une herméneutique pèlerine, c’est-à-dire qui est en chemin. Le chemin qui a commencé après le Concile? Non. Il a commencé avec les premiers apôtres, et il se poursuit. Lorsque l’Eglise s’arrête, elle n’est plus Eglise, mais une belle et pieuse association parce qu’elle emprisonne l’Esprit Saint. L’herméneutique pèlerine sait sauvegarder le chemin commencé dans les Actes de apôtres. Sinon, on humilierait l’Esprit Saint. Gustav Mahler — cela je l’ai dit en d’autres occasions — soutenait que la fidélité à la tradition ne consiste pas à adorer les cendres mais à conserver le feu. Je vous demande: «Avant de commencer ce voyage synodal, qu’êtes-vous plus enclins à faire: garder les cendres de l’Eglise, c’est-à-dire de votre association, de votre groupe, ou con-server le feu? Etes-vous plus enclins à adorer vos propres choses, qui vous enferment — je suis de Pierre, je suis de Paul, j’appartiens à cette association, tu appartiens à l’autre, je suis prêtre, je suis évêque — ou vous sentez-vous appelés à con-server le feu de l’Esprit? C’était un grand compositeur, ce Gustav Mahler, mais il est aussi un maître de sagesse avec cette réflexion.  Dei Verbum  (n. 8), citant la  Lettre aux Hébreux, affirme: «Dieu, qui de nombreuses fois et de différentes ma-nières dans les temps anciens a parlé aux pères ne cesse de parler avec l’Epouse de son Fils». Il y a une heureuse formule de saint Vincent de Lérins qui, en comparant l’être humain en croissance et la Tradition qui se transmet d’une génération à l’autre, affirme que le «dépôt de la foi» ne peut être conservé sans le faire progresser: «en se consolidant avec les années, en se développant avec le temps, en s’approfondissant avec l’âge» (Commonitorium primum, 23, 9). «ut annis consolidetur dilatetur tempore sublimetur aetate». Tel est le style de notre chemin: les réalités, si elles ne marchent pas, sont comme l’eau. Les réalités théologiques sont comme l’eau: si l’eau ne s’écoule pas et stagne, elle est la première à croupir. Une Eglise stagnante commence à croupir.

Vous voyez combien notre Tradition est une pâte levée, une réalité en fermentation où nous pouvons reconnaître la croissance, et dans la pâte une communion qui s’accomplit en mouvement: marcher ensemble réalise la vraie communion. C’est encore le livre des  Actes des apôtres  qui nous aide, en nous montrant que la communion ne supprime pas les différences. C’est la surprise de la Pentecôte, quand les différentes langues ne sont pas des obs-tacles: bien qu’étrangers les uns aux autres, grâce à l’action de l’Esprit «chacun entend parler de sa propre langue maternelle» (Ac  2, 8). Se sentir à la maison, différents mais solidaires sur ce chemin. Excusez-moi pour la longueur, mais un synode est une chose sérieuse, et c’est la raison pour laquelle je me suis permis de parler…

Pour en revenir au processus synodal, la phase diocésaine est très importante, car elle implique l’écoute de la totalité des baptisés, sujet du  sensus fidei  l’infaillible  in credendo. Il y a beaucoup de résistances pour surmonter l’image d’une Eglise qui distingue rigidement entre chefs et subordonnés, entre ceux qui enseignent et ceux qui doivent apprendre, en oubliant que Dieu aime renverser les positions: «Il a renversé les puissants de leurs trônes, il a exalté les humble» (Lc  1, 52), a dit Marie. Marcher ensemble découvre l’horizontalité plutôt que la verticalité comme sa ligne. L’Eglise synodale restaure l’horizon d’où surgit le Christ soleil: ériger des monuments hiérarchiques, c’est les recouvrir. Que les pasteurs marchent avec le peuple: nous pasteurs marchons avec le peuple, parfois devant, parfois au milieu, parfois derrière. Le bon pasteur doit se mouvoir ainsi: devant pour guider, au milieu pour encourager et ne pas oublier l’odeur du troupeau, derrière car le peuple a aussi du «flair». Il a le flair pour trouver de nouveaux chemins pour le chemin, ou pour retrouver la route perdue. Je tiens à le souligner, ain-si qu’aux évêques et aux prêtres du diocèse. Dans leur parcours synodal, qu’ils se demandent: «Mais suis-je capable de marcher, de me déplacer, devant, au milieu et derrière, ou suis-je seulement dans ma chaire, portant la mitre et la crosse?». Des pasteurs qui se mélangent, mais des pasteurs: le troupeau sait que nous sommes des pasteurs, le troupeau fait la différence. Devant pour montrer le chemin, au milieu pour entendre ce que les gens ressentent, et derrière pour aider ceux qui sont un peu en retard et pour laisser les gens voir avec leur flair où se trouvent les meilleures herbes.

Le  sensus fidei  qualifie  tous  dans la dignité de la fonction prophétique de Jésus Christ (cf.  Lumen gentium, 34-35), de façon à pouvoir discerner quelles sont les voies de l’Evangile au présent.  C’est le «flair» des brebis, mais prenons garde que, dans l’histoire du salut, nous soyons tous des brebis par rapport au Pasteur qui est le Seigneur.  L’image nous aide à comprendre les deux dimensions qui contribuent à ce «flair». L’une personnelle et l’autre communautaire: nous sommes des brebis et nous faisons partie du troupeau, qui dans ce cas représente l’Eglise.  Nous lisons dans le bréviaire, dans l’office des lectures, le «De pastoribus» d’Augustin, et là on peut lire: «Avec vous je suis pécheur, pour vous je suis pasteur». Ces deux aspects, personnel et ecclésial,  sont inséparables: il ne peut pas y avoir de sensus fidei sans participation à la vie de l’Eglise, qui n’est pas seulement l’activisme catholique, il doit y avoir avant tout ce «sentir» qui se nourrit des «sentiments du Christ» (Ph  2, 5).

L’exercice du  sensus fidei  ne peut pas être réduit à la communication et à la comparaison des opinions que l’on peut avoir sur telle ou telle question, sur tel seul aspect de la doctrine, ou sur telle règle de discipline. Non, ceux-là sont des instruments, ce sont des expressions dogmatiques où disciplinaires. Mais l’idée de distinguer majorités et minorités  ne doit pas prévaloir: c’est ce que fait un parlement. Combien de fois les «rejets» sont devenus la «pierre angulaire» (cf.  Ps  118, 22; Mt  21, 42), les «lointains» sont devenus «proches» (Ep 2, 13). Les marginaux, les pauvres, les sans espérance ont été élus sacrement du Christ (cf. Mt 25, 31-46). L’Eglise est comme ça. Et quand certains groupes ont voulu se démarquer davantage, ces groupes ont toujours mal fini, même dans la négation du Salut, dans les hérésies. Pensons à ces hérésies qui prétendaient faire avancer l’Eglise, comme le pélagianisme, puis le jansénisme. Chaque hérésie a mal fini. Le gnosticisme et le pélagianisme sont des tentations constantes pour l’Eglise. Nous sommes si préoccupés, à juste titre, que tout puisse honorer les célébrations liturgiques, et cela est une bonne chose — même si nous finissons souvent par ne réconforter que nous-mêmes — mais saint Jean Chrysostome nous avertit: «Tu veux honorer le corps du Christ? Ne permets pas qu’il soit un objet de mépris dans ses membres, c’est-à-dire dans les pauvres, sans vêtements pour se couvrir. Ne l’honore pas ici dans l’Eglise avec des tissus de soie, tandis qu’à l’extérieur tu le négliges quand il souffre du froid et de la nudité. Celui qui a dit: «Ceci est mon corps», confirmant le fait par la parole, a également dit: «Tu m’as vu affamé et tu ne m’as pas nourri» et: «Chaque fois que tu n’as pas fait ces choses à l’un des plus petits d’entre eux, tu ne l’as même pas fait non plus à moi» (Homélies sur l’Evangile de Matthieu, 50, 3). «Mais, Père, que dites-vous? Les pauvres, les mendiants, les jeunes drogués, tous ceux que la société met au rebut, font-ils partie du synode?». Oui, mon cher, oui, ma chère: ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Seigneur qui le dit: ils font partie de l’Eglise. Au point que si vous ne les appelez pas, nous verrons de quelle manière, ou si vous n’allez pas les voir pour passer un peu de temps avec eux, pour entendre non pas ce qu’ils disent mais ce qu’ils ressentent, même les insultes qu’ils vous adressent, vous ne faites pas bien le synode. Le synode est au-dessus des limites, il inclut tout le monde. Le synode, c’est aussi faire place au dialogue sur nos pauvretés, les pauvretés que j’ai en tant que votre évêque, les pauvretés qu’ont les évêques auxiliaires, les pauvretés qu’ont les prêtres et les laïcs et ceux qui appartiennent à des associations; prenez toutes ces pauvretés! Mais si nous n’incluons pas les pauvres — entre guillemets — de la société, ceux qui sont mis au rebut, nous ne pourrons jamais prendre en charge notre pauvreté. Et ceci est important: que dans le dialogue nos propres pauvretés puissent émerger, sans justification. N’ayez pas peur!

Il faut se sentir membre d’un seul grand peuple, destinataire des promesses divines, ouvert à un avenir qui attend chacun pour participer au banquet préparé par Dieu pour tous les peuples (cf.  Is  25, 6). Et ici je voudrais préciser que même sur le concept de «peuple de Dieu» il peut y avoir des herméneutiques rigides et antagonistes, restant piégées dans l’idée d’exclusivité, d’un privilège, comme cela s’est produit pour l’interprétation du concept d’«élection» que les prophètes ont corrigée, indiquant comment elle doit être correctement comprise. Etre le peuple de Dieu, il ne s’agit pas d’un privilège, être le peuple de Dieu, mais d’un don que quelqu’un reçoit… Pour lui-même? Non: pour tous, le don est fait pour être donné: voilà la vocation. C’est un don que quelqu’un reçoit pour tous, que nous avons reçu pour les autres, c’est un don qui est aussi une res-ponsabilité. La responsabilité de témoigner dans les faits et pas seulement en paroles des merveilles de Dieu qui, si elles sont connues, aident les gens à découvrir son existence et à accueillir son salut. L’élection est un don, et la question est: mon être chrétien, ma confession chrétienne, comment l’offrir, comment la donner? La volonté salvifique universelle de Dieu est offerte à l’histoire, à toute l’humanité par l’incarnation du Fils, afin que tous, par la médiation de l’Eglise , deviennent ses enfants et frères et sœurs entre eux. C’est ainsi que se réalise la réconciliation universelle entre Dieu et l’humanité, cette unité de tout le genre humain dont l’Eglise est signe et instrument (cf.  Lumen gentium, n. 1). Avant même le Concile Vatican ii, la réflexion, élaborée sur l’étude attentive des Pères, avait mûri que le peuple de Dieu tend la main vers la réalisation du Royaume, vers l’unité du genre humain créé et aimé par Dieu. L’Eglise, comme l’a dit saint Paul vi, est une maîtresse d’humanité qui a aujourd’hui pour objectif de devenir une école de fraternité. Et l’Eglise telle que nous la connaissons et la vivons, dans la succession apostolique, cette Eglise doit se sentir liée à cette élection universelle  et pour cela mener à bien sa mission. C’est dans cet esprit que j’ai écrit Fratelli tutti. L’Eglise, comme l’a dit saint -Paul vi, est une maîtresse d’humanité qui a aujourd’hui pour objectif de devenir une école de fraternité.

Pourquoi je vous dis ces choses? Parce que sur le chemin synodal, l’écoute doit tenir compte du  sensus fidei, mais ne doit pas négliger tous ces «pressentiments» incarnés là où on ne s’y attendrait pas: il peut y avoir un «flair sans citoyenneté», mais non moins efficace. L’Esprit Saint, dans sa liberté, ne connaît pas de frontières, et ne se laisse pas non plus limiter par les appartenances. Si la paroisse est la maison de tous dans le quartier, pas un club exclusif, je vous le recommande: laissez portes et fenêtres ouvertes, ne vous limitez pas à prendre en con-sidération ceux qui [la] fréquentent ou pensent comme vous — qui seront 3, 4 ou 5%, pas plus. Permettez à tous d’entrer… Permettez-vous d’aller à leur rencontre et laissez-vous interroger, que leurs questions soient les vôtres, permettez-nous de marcher ensemble: l’Esprit vous conduira, ayez confiance en l’Esprit. N’ayez pas peur d’entrer en dialogue et de vous laisser impliquer dans le dialogue: c’est le dialogue du salut.

Ne soyez pas désenchantés,  préparez-vous à des surprises. Il y a un épisode du livre des Nombres (ch. 22) qui parle d’une ânesse qui deviendra prophète de Dieu. Les Hébreux terminent le long voyage qui les conduira à la terre promise. Leur passage effraie le roi Balak de Moab, qui s’appuie sur les pouvoirs du magicien Balaam pour bloquer ces personnes, en espérant éviter une guerre. Le magicien, croyant à sa manière, demande à Dieu ce qu’il doit faire. Dieu lui dit de ne pas aider le roi, mais il insiste, puis il cède et monte sur une ânesse pour accomplir l’ordre reçu. Mais l’ânesse change de direction car elle voit un ange avec une épée dégainée qui se tient là pour signifier que Dieu est contraire. Balaam la tire, la bat, sans réussir à la remettre sur la route. Jusqu’à ce que l’ânesse se mette à parler, entamant un dialogue qui ouvrira les yeux du magicien, transformant sa mission de malédiction et de mort en une mission de bénédiction et de vie.

Cette histoire nous enseigne à avoir confiance que l’Esprit fera toujours entendre sa voix. Même une ânesse peut devenir la voix de Dieu, ouvrir nos yeux et faire changer nos mauvaises directions. Si une ânesse peut le faire, combien plus un baptisé, une baptisée, un prêtre, un évêque, un Pape… Il suffit de s’en remettre à l’Esprit Saint qui se sert de toutes les créatures pour nous parler: il nous demande seulement de laver nos oreilles pour bien entendre.

Je suis venu ici pour vous encourager à prendre au sérieux ce processus synodal et pour vous dire que l’Esprit  Saint a besoin de vous. Et c’est vrai: le Saint-Esprit a besoin de nous. Ecoutez-le en vous écoutant mutuellement. Ne laissez personne dehors ou en arrière. Cela fera du bien au diocèse de Rome et à toute l’Eglise, qui ne se fortifie pas seulement en réformant les structures — c’est la grande tromperie! —, en donnant des instructions, en proposant des retraites et des conférences, ou à force de directives et de programmes — c’est bien, mais comme partie d’autre chose — mais si l’on redécouvre que l’on est un peuple qui veut marcher ensemble, entre nous nous et avec l’humanité. Un peuple, celui de Rome, qui contient la variété de tous les peuples et de toutes les conditions: quelle richesse extraordinaire, dans sa complexité! Mais il faut sortir des 3-4% qui représentent les plus proches, et aller plus loin pour écouter les autres, qui parfois vous insulteront, vous chasseront, mais il faut entendre ce qu’ils pensent, sans vouloir imposer nos choses: laisser  l’Esprit nous parler.

En ce temps de pandémie, le Seigneur pousse la mission d’une Eglise qui soit un sacrement du soin. Le monde a élevé son cri, il a manifesté sa vulnérabilité: le monde a besoin de soin.

Courage et allons de l’avant! Merci!