· Cité du Vatican ·

Discours aux évêques, au clergé et aux religieux

Rencontre avec les religieux

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21 septembre 2021

La matinée du lundi 13 septembre s’est conclue dans la cathédrale Saint-Martin, à Bratislava, où François a rencontré les évêques, les prêtres, les religieux , les séminaristes et le catéchistes de Slovaquie. Après le salut du président de la conférence épiscopale, le Pape a prononcé le discours suivant.

Chers frères évêques,
Chers prêtres, religieux, religieuses et séminaristes,
chers catéchistes, sœurs et frères, bonjour!

Je vous salue avec joie et je remercie Mgr Stanislav Zvolenský pour les paroles qu’il m’a adressées. Merci de m’inviter à me sentir chez moi: je viens comme votre frère et je me sens comme l’un des vôtres. Je suis ici pour partager votre cheminement — c’est ce que doit faire l’évêque, le Pape —, vos questions, les attentes et les espérances de cette Eglise et de ce pays.  Et, en parlant du pays, je viens de dire à Madame la présidente que la Slovaquie est une poésie! Partager était le style de la première communauté chrétienne: ils étaient assidus et unanimes, ils marchaient ensemble (cf. Ac 1, 12-14). Ils se disputaient aussi, mais ils cheminaient ensemble.

C’est la première chose dont nous avons besoin: une Eglise qui marche ensemble, qui parcourt les routes de la vie avec le flambeau de l’Evangile allumé. L’Eglise n’est pas une forteresse, elle n’est pas une puissance, un château situé en hauteur qui regarderait le monde avec distance et suffisance.  Ici, à Bratislava, le château est déjà là, et il est très beau! Mais l’Eglise c’est la communauté qui désire attirer au Christ par la joie de l’Evangile — pas le château! —, le levain qui fait fermenter le Royaume de l’amour et de la paix dans la pâte du monde. S’il vous plaît,  ne cédons pas à la tentation de la magnificence, de la grandeur mondaine! L’Eglise doit être humble comme l’était Jésus qui s’est dépouillé de tout, qui s’est fait pauvre pour nous enrichir (cf. 2 Co 8, 9): c’est ainsi qu’il est venu habiter parmi nous et guérir notre humanité blessée.

Qu’elle est belle, une Eglise humble qui ne se sépare pas du monde et qui ne regarde pas la vie avec distance, mais y habite. Habiter à l’intérieur, ne l’oublions pas: partager, marcher ensemble, accueillir les questions et les attentes des personnes. Cela nous aide à sortir de l’autoréférentialité: le centre de l’Eglise… Qui est le centre de l’Eglise? Ce n’est pas l’Eglise! Et quand l’Eglise se regarde elle-même, elle finit comme la femme de l’Evangile: courbée sur elle-même, en regardant son nombril (cf. Lc 13, 10-13). Le centre de l’Eglise n’est pas elle-même. Sortons de l’inquiétude excessive pour nous-mêmes, pour nos structures, pour la façon dont la société sympathise avec nous. Et à la fin, cela nous conduira à une «théologie du maquillage»… Comme on se maquille mieux… Plongeons-nous plutôt dans la vie réelle, la vie réelle des gens et demandons-nous: quels sont les besoins et les attentes spirituels de notre peuple? Qu’attend-on de l’Eglise? Il me semble important d’essayer de répondre à ces questions et je pense à trois mots.

Le premier est liberté. Sans liberté, il n’y a pas de véritable humanité, parce que l’être humain a été créé libre et pour être libre.  Les périodes dramatiques de l’histoire de votre pays sont un grand enseignement: lorsque la liberté a été blessée, violée et éliminée, l’humanité a été dégradée et les tempêtes de la violence, de la coercition et de la privation des droits se sont déchaînées.

Mais en même temps, la liberté n’est pas une conquête automatique qui demeure une fois pour toutes. Non! La liberté est toujours un chemin, parfois pénible, à renouveler continuellement, il faut lutter chaque jour pour elle.  Il ne suffit pas d’être libre extérieurement, ou à travers les structures de la société, pour l’être vraiment. La liberté appelle directement à la responsabilité des choix, à discerner, à faire avancer les processus de la vie.  Et cela est difficile, ça nous fait peur.  Il est parfois plus commode de ne pas se laisser provoquer par les situations concrètes et de continuer à répéter le passé, sans y mettre le cœur, sans le risque du choix: mieux vaudrait passer sa vie en faisant ce que d’autres — peut-être la masse ou l’opinion publique ou les choses que les médias nous vendent — décident pour nous. Ça ne va pas. Et aujourd’hui, nous faisons plusieurs fois les choses que les médias décident pour nous. Et on perd la liberté. Souvenons-nous de l’histoire du peuple d’Israël: il souffrait sous la tyrannie du Pharaon, il était esclave.  Il est ensuite libéré par le Seigneur, mais pour devenir vraiment libre, pas seulement délivré de ses ennemis, il doit traverser le désert, un chemin pénible.  Et il lui arrivait de penser: «C’était presque mieux avant, au moins on avait un peu d’oignons à manger…». Une grande tentation : mieux vaudrait un peu d’oignons que la fatigue et le risque de la liberté. C’est l’une des tentations. Hier, en parlant au groupe œcuménique, je rappelais Dostoïevski avec «Le grand inquisiteur». Le Christ revient sur terre en cachette et l’inquisiteur le réprimande pour avoir donné la liberté aux hommes. Un peu de pain et un petit quelque chose suffisent ; de pain et autre chose suffisent. Toujours cette tentation, la tentation des oignons. Mieux vaut un peu d’oignons et de pain que l’effort et le risque de la liberté.  Je vous laisse penser à ces choses.

Parfois, même dans l’Eglise, cette idée peut faire son chemin: mieux vaudrait avoir toutes les choses prédéfinies, des lois à observer, la sécurité et l’uniformité, plutôt que d’être des chrétiens responsables et adultes qui pensent, interrogent leur conscience et se remettent en cause. C’est le début de la casuistique, tout réglementé...  Dans la vie spirituelle et ecclésiale, la tentation existe de chercher une fausse paix qui nous laisse tranquille, plutôt que le feu de l’Evangile qui nous inquiète, qui nous transforme. Les oignons assurés d’Egypte sont plus commodes que les incertitudes du désert. Mais une Eglise qui ne laisse pas de place à l’aventure de la liberté, même dans la vie spirituelle, risque de devenir un lieu rigide et fermé. Certains sont peut-être habitués à cela; mais bien d’autres — surtout parmi les nouvelles générations — ne sont pas attirés par une proposition de foi qui ne leur laisse pas de liberté intérieure, ils ne sont pas attirés par une Eglise où il faut pen-ser tous de la même manière et obéir aveuglement.

Chers amis, n’ayez pas peur de former les personnes à une relation mûre et libre avec Dieu. Cette relation est importante. Cela nous donnera peut-être l’impression de ne pouvoir pas tout contrôler, de perdre force et autorité; mais l’Eglise du Christ ne veut pas dominer les consciences ni occuper les espaces, elle veut être une «fontaine» d’espérance dans la vie des personnes. C’est un risque. C’est un défi. Je le dis surtout aux pasteurs: vous exercez votre ministère dans un pays où beaucoup de choses ont changé rapidement et où de nombreux processus démocratiques ont été engagés, mais la liberté est encore fragile. Elle l’est surtout dans le cœur et dans l’esprit des personnes. C’est pourquoi je vous encourage à les faire grandir, libres d’une religiosité rigide. Qu’elles sortent de cela, et qu’elles grandissent libres! Que personne ne se sente écrasé. Que chacun puisse découvrir la liberté de l’Evangile en entrant graduellement dans la relation avec Dieu, avec la confiance de celui qui sait que, devant lui, il peut porter son histoire et ses blessures sans peur et sans faux-semblants, sans se soucier de défendre sa propre image. Pouvoir dire: «Je suis un pécheur», mais le dire avec sincérité, ne pas nous battre la poitrine et puis continuer à nous croire justes. La liberté. Que l’annonce de l’Evangile soit libératrice, jamais écrasante. Et que l’Eglise soit signe de liberté et d’accueil!

Je suis sûr qu’on ne se saura jamais d’où ça vient. Je vous dis une chose qui s’est produite il y a longtemps. La lettre d’un évêque, parlant d’un nonce. Il disait: «Eh bien, nous avons été 400 ans sous les Turcs et nous avons souffert. Puis 50 sous le communisme et nous avons souffert. Mais les sept ans avec ce nonce ont été pires que les deux autres choses!». Je me demande parfois : combien de personnes peuvent dire la même chose de l’évêque qu’ils ont ou du curé? Combien de personnes? Non, sans liberté, sans paternité rien ne va.

Deuxième mot — le premier était la liberté —: la créativité. Vous êtes les fils d’une grande tradition. Votre expérience religieuse trouve sa source dans la prédication et le ministère des figures lumineuses des saints Cyrille et Méthode. Ceux-ci nous enseignent que l’évangélisation n’est jamais une simple répétition du passé. La joie de l’Evangile c’est toujours le Christ, mais les voies qui permettent à cette bonne nouvelle de se frayer un chemin dans le temps et dans l’histoire sont diverses. Les voies sont toutes différentes. Cyrille et Méthode ont parcouru ensemble cette partie du continent européen et, brûlants de passion pour l’annonce de l’Evangile, ils sont arrivés à inventer un nouvel alphabet pour traduire la Bible, les textes liturgiques et la doctrine chrétienne.  C’est ainsi qu’ils sont devenus des apôtres de l’inculturation de la foi auprès de vous. Ils furent des inventeurs de nouveaux langages pour transmettre la foi, ils ont été créatifs dans la traduction du message chrétien, ils ont été si proches de l’histoire des peuples qu’ils rencontraient qu’ils ont parlé leur langue et assimilé leur culture. La Slovaquie n’a-t-elle pas encore besoin de cela aujourd’hui? Je me demande. N’est-ce pas là la tâche la plus urgente de l’Eglise auprès des peuples de l’Europe: trouver de nouveaux «alphabets» pour dire la foi ? Nous avons en arrière-plan une riche tradition chrétienne, mais, pour la vie de nombreuses personnes aujourd’hui, elle reste dans le souvenir d’un passé qui ne parle plus et qui n’oriente plus les choix de l’existence.  Face à la perte du sens de Dieu et de la joie de la foi, il ne sert à rien de se lamenter, de se retrancher dans un catholicisme défensif, de juger et d’accuser le monde de mauvais, non, la créativité de l’Evangile est nécessaire. Faisons attention! L’Evangile n’a pas encore été fermé, il est ouvert! Il est en vigueur, il est en vigueur, il va de l’avant. Rappelons-nous ce que firent ces hommes qui voulaient porter un paralytique devant Jésus et qui ne réussissaient pas à passer par la porte d’entrée. Ils ouvrirent une brèche sur le toit et le descendirent d’en haut (cf. Mc 2, 1-5). Ils furent créatifs! Face à la difficulté — «Mais comment faisons-nous? Ah, faisons cela» —, devant, peut-être, une génération qui ne croit pas, qui a perdu le sens de la foi, ou qui a réduit la foi à une habitude ou à une culture plus ou moins acceptable, ouvrons un trou et soyons créatifs! Liberté, créativité... Qu’il est beau de savoir trouver des voies, des façons et des langages nouveaux pour annoncer l’Evangile! Et nous pouvons aider avec la créativité humaine, même chacun de nous a cette possibilité, mais le grand créateur est l’Esprit Saint! C’est Lui qui nous pousse à être créatifs! Si, par notre prédication et par notre pastorale, nous ne parvenons plus à entrer par la voie ordinaire, cherchons à ouvrir des espaces différents, expérimentons d’autres voies.

Et j’ouvre ici une parenthèse. La prédication. Quelqu’un m’a dit que dans «Evangelii gaudium», je me suis trop arrêté sur l’homélie, parce que c’est l’un des problèmes de ce temps. Oui, l’homélie n’est pas un sacrement, comme le prétendaient certains protestants, mais c’est un sacramental! Ce n’est pas un sermon de carême, non, c’est autre chose.  Elle est au cœur de l’Eucharistie.  Et pen-sons aux fidèles, qui doivent entendre des homélies de 40 minutes, 50 minutes, sur des sujets qu’ils ne comprennent pas, qui ne les touchent pas... S’il vous plaît, prêtres et évêques, pensez bien à la façon de préparer l’homélie, à la façon de la faire, pour qu’il y ait un contact avec les gens et qu’ils prennent inspiration du texte biblique. Une homélie ne doit normalement pas dépasser dix minutes, parce que les gens perdent l’attention après huit minutes, à condition qu’elle soit très intéressante.  Mais le temps devrait être 10-15 minutes, pas plus.  Un professeur que j’ai eu en homilétique, disait qu’une homélie doit avoir une cohérence interne: une idée, une image et une affection; que les gens s’en aillent avec une idée, une image et quelque chose qui a bougé dans leur cœur. L’annonce de l’Evangile est simple! Et ainsi prêchait Jésus qui prenait les oiseaux, qui prenait les champs, qui prenait ceci... les choses concrètes, mais que les gens comprenaient. Excusez-moi de revenir sur cela, mais je m’inquiète... [Applaudissements] Je me permets une malignité: les applaudissements ont commencé par les sœurs, qui sont victimes de nos homélies!

Cyrille et Méthode ont ouvert cette nouvelle créativité, l’ont fait et nous disent ceci: l’Evangile ne peut pas croître s’il n’est enraciné dans la culture d’un peuple, c’est-à-dire dans ses symboles, dans ses interrogations, dans ses paroles, dans sa manière d’être. Les deux frères ont été beaucoup gênés  et persécutés, vous le savez. Ils étaient accusés d’hérésie parce qu’ils avaient osé traduire la langue de la foi. Voilà l’idéologie qui naît de la tentation d’uniformiser. Derrière le désir d’être uniforme, il y a une idéologie. Mais l’évangélisation est un processus d’inculturation: elle est une semence féconde de nouveauté, la nouveauté de l’Esprit qui renouvelle toute chose. Le paysan sème — dit Jésus —, puis il rentre chez lui et dort. Il ne se lève pas pour voir si ça pousse, si ça germe... C’est Dieu qui donne la croissance. Ne contrôlons pas trop en ce sens la vie: laissons que la vie grandisse, comme l’ont fait Cyrille et Méthode. Il nous revient de bien semer et de garder comme pères, cela oui. Le paysan garde, mais il ne va pas là tous les jours voir comment ça grandit. S’il fait ça, il tue la plante.

Liberté, créativité, et enfin, le dialogue. Une Eglise, qui forme à la liberté intérieure et responsable, qui sait être créative en s’immergeant dans l’histoire et dans la culture, est aussi une Eglise qui sait dialoguer avec le monde, avec ceux qui confessent le Christ sans être «des nôtres», avec ceux qui vivent la fatigue d’une recherche religieuse, même avec ceux qui ne croient pas. Elle n’est pas sélective d’un petit groupe, non, elle dialogue avec tout le monde: avec les croyants, avec ceux qui font progresser la sainteté, avec les tièdes et avec les non-croyants. Elle parle à tout le monde. C’est une Eglise qui, à l’exemple de Cyrille et de Méthode, unit et maintient ensemble l’Orient et l’Occident, des traditions et des sensibilités différentes. Une communauté qui, en annonçant l’Evangile de l’amour, fait germer la communion, l’amitié et le dialogue entre les croyants, entre les différentes confessions chrétiennes et entre les peuples.

L’unité, la communion et le dialogue sont toujours fragiles, surtout quand il y a derrière une histoire de souffrances qui a laissé des cicatrices. Le souvenir des blessures peut entraîner le ressentiment, la méfiance, et même le mépris,  en incitant à élever des barrières devant ceux qui sont différents de nous.  Mais les blessures peuvent être des brèches, des ouvertures qui, en imitant les plaies du Seigneur, font passer la miséricorde de Dieu, sa grâce qui change la vie et nous transforme en artisans de paix et de réconciliation.  Je sais que vous avez un proverbe: «A celui qui te jette une pierre, toi, donnes un pain». Ça nous inspire. Ceci est très évangélique! C’est l’invitation de Jésus à briser le cercle vicieux et destructeur de la violence, en présentant l’autre joue à ceux qui nous frappent, pour vaincre le mal par le bien (cf. Rm 12, 21). Je suis frappé par un détail de l’histoire du cardinal Korec. C’était un cardinal jésuite, persécuté par le régime, emprisonné et obligé à travailler durement jusqu’à ce qu’il tombe malade. Quand il est venu à Rome pour le Jubilé de l’An 2000, il est allé dans les catacombes et a allumé un luminaire pour ses persécuteurs, en invoquant pour eux la miséricorde. Voilà l’Evangile! Voilà l’Evangile! Il grandit dans la vie et dans l’histoire à travers l’amour humble, à travers l’amour patient.

Chers amis, je rends grâce à Dieu d’être parmi vous, et je vous remercie de tout cœur pour ce que vous faites et pour ce que vous êtes, et pour ce que vous ferez en vous inspirant de cette homélie, qui est aussi une graine que je sème... Voyons si les plantes poussent! Je vous -souhaite de poursuivre votre chemin dans la liberté de l’Evangile, dans la créativité de la foi et dans le dialogue jaillissant de la miséricorde de Dieu qui nous a rendus frères et sœurs, et nous appelle à être artisans de paix et de concorde. Je vous bénis de tout cœur. Et, s’il vous plaît, priez pour moi.

Merci!