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Le theme du mois

Le charisme
de la provocation

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03 juillet 2021

Les rebelles prophétiques: des femmes qui osent et changent l’histoire

Pourquoi la prophétie inquiète-t-elle celui qui l’exerce? Est-ce parce qu’elle provoque de la crainte chez les autorités constituées? Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans le fait que ce n’est pas une charge institutionnelle gérée par les autorités, mais un libre don de l’Esprit qui s’adresse à quiconque, sans discriminations d’âge, de sexe et de condition sociale, signe des temps messianiques, comme l’avait annoncé le prophète Joël (Jl 3,1-2) et comme l’avait bien compris la communauté des origines (Actes  2, 17-18): «Il se fera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes. Et moi, sur mes serviteurs et sur mes servantes je répandrai de mon Esprit». L’Esprit donne donc la capacité à chacun de prophétiser, c’est-à-dire de parler avec liberté et d’oser défier le sentiment commun au nom d’une compréhension plus profonde des desseins de Dieu.

Il n’est pas toujours facile d’identifier et d’accepter la voix prophétique, souvent interprétée comme une rébellion; cela ne l’a pas été surtout pour les femmes dont les actions et les paroles ont été si souvent contrariées, car entendues comme illicitement transgressives. Pourtant la Bible est riche de récits de femmes protagonistes de leur destin, qui ont su défier les préjugés et les pouvoirs: qui ont osé transgresser les lois humaines, comme Sara et Rebecca qui interviennent dans la ligne de la descendance et de la promesse en changeant son parcours; comme les nourrices  qui sauvent Moïse, en désobéissant aux décisions injustes du pharaon qui voulait la mort des enfants juifs ou comme Esther, qui aide son peuple à se sauver d’une extermination certaine, en défiant les commandements de l’empereur persan Assuérus. Des femmes qui ont osé s’opposer à l’autorité masculine, comme Myriam qui revendique à l’égard de Moïse son propre rôle prophétique, ou comme Judith qui tue par la ruse l’ennemi Holopherne en détruisant ses projets de domination. Ou bien de femmes qui ont osé plier les lois masculines en défense de leurs propres droits, comme Tamar et Ruth qui ont su interpréter la loi du lévirat en mettant en sécurité leur identité et leur dignité féminines. Sans parler des femmes que Jésus rencontre et qui ébranlent ses certitudes, comme la syro-phénicienne, ou qui l’incitent à une réflexion sur les hypocrisies sociales, comme l’adultère et la prostituée.

Etre audacieuses, transgressives, rebelles est un trait qui accompagne l’histoire des femmes et en particulier de celles qui consciemment se sont senties chargées d’une mission prophétique. Et la prophétie, on le sait, n’est pas un charisme à vivre en privé, mais c’est un don que l’Esprit accorde pour édifier, exhorter ou consoler la communauté (1Co 12,28). C’est un charisme ministériel avec une dimension publique et politique marquée qui guide le groupe des croyants vers le bien commun (1Co 14, 4) et, dans le même temps, c’est un don spirituel, parce qu’il descend directement de la Ruah de Dieu. C’est pourquoi dans l’histoire du christianisme, nous trouvons tant de femmes qui ont eu la force de parler avec liberté, avec ce que les grecs appelaient la parrhèsia, la franchise de s’exprimer même devant les puissants, en défiant souvent les fondations établies du pouvoir constitué.

Ce fut une autonomie consciente que celle de Claire d’Assise qui, en défendant le privilège de la pauvreté, opposa sa propre conscience à Innocent iii : «A aucune condition et jamais, pour l’éternité, je ne désire être dispensée de la sequela du Christ» (Légende de Claire, 14). Ce fut une vocation pastorale que celle de Domenica Narducci qui, devant l’évêque de Florence, défendit au début du XVIe siècle son rôle de prédicatrice, consciente que l’Eglise a besoin des femmes et que Dieu appelle quiconque il le souhaite, également le genre féminin, à parler de manière prophétique en son nom et à annoncer sa parole.

Ce fut la défense de sa pensée révolutionnaire que manifesta l’indomptable Marguerite Porete, qui ne se plia pas à l’ordre de l’Inquisition d’abjurer sa foi dans une Eglise des âmes simples qui vivent directement une expérience d’amour avec Dieu, ainsi que la fière Jeanne d’Arc qui refusa de se soumettre aux juges par fidélité aux voix intérieures qui l’avaient poussée à libérer la France de la domination anglaise.

Ce fut une auto-conscience méditée que celle de Thérèse d’Avila, jugée “femme tourmenté, vagabonde, désobéissante et indocile” à cause de sa détermination de femme consciente de la dureté des temps et des limitations injustes imposées au genre féminin.

Ce fut un appel au droit pour les femmes que celui de la poétesse Juana Inés de la Cruz, la moniale mexicaine obligée d’abjurer devant le tribunal de l’Inquisition pour avoir demandé l’accès à la connaissance pour tous ceux qui avaient du talent et des vertus. Et la liste pourrait continuer longtemps en signalant ces femmes regardées avec soupçon, marginalisées, censurées, exécrées car considérées comme de misérables femmes rebelles, désobéissantes et même hérétiques, par l’institution de l’Eglise qui a dû souvent revenir sur ses dures positions de condamnation ou ses simples préjugés.

Il est cependant opportun de rappeler certaines figues plus proches de nous, interprètes sensibles des signes des temps. Rappelons-nous des accusations lancées à Maria Montessori pour sa méthode pédagogique considérée comme néfaste par de nombreux catholiques, parce qu’elle abattait les principes immuables de la pédagogie de l’époque. Maria, bien que ne prenant pas une position nette contre la hiérarchie catholique qui la poussa à émigrer à l’étranger, resta ferme dans sa vision positive et joyeuse de l’être humain finalisée à la construction d’une humanité fondée sur des relations de paix et d’amour. Trois fois candidate au Prix Nobel de la paix, elle souffrit beaucoup de l’incompréhension de la part de catholiques qui dénigrèrent injustement sa méthode qui plaçait l’enfant au centre de son projet éducatif, à l’intérieur d’une vision prophétique de “renouveau cosmique ”.

Tout aussi combattives ont été certaines femmes invitées au Concile Vatican ii au titre d’auditrices. La mère Mary Luke Tobin, présidente de la Conférence des supérieures majeures des Instituts féminins des Etats-Unis, a été particulièrement entreprenante pour solliciter les pères conciliaires à des instances de changement pour la vie religieuse féminine, et elle ne se laissa pas non plus intimider par l’obstructionnisme de certains cardinaux. Elle défendit toujours avec force ses positions et ne renonça jamais à son engagement civil, également après le conclave, en prenant position contre les guerres, en défense des droits humains et pour une plus grande valorisation des ministères féminins dans l’Eglise.

La mexicaine Luz Maria Longoria, présidente, avec son mari José Icaza Manero, du Mouvement de la Famille chrétienne, a également beaucoup osé. Luz Maria n’hésita pas, en présence d’évêques et d’experts stupéfaits, à s’opposer aux positions traditionnelles sur la réalité matrimoniale, en les définissant hors de la réalité et en proposant une nouvelle image de la famille reposant sur l’amour conjugal et sur la responsabilité parentale. Après le concile, elle continua elle aussi, avec son mari, à s’engager en défense des droits humains et à être active dans la théologie de la libération bien souvent en contraste avec le clergé mexicain.

La parole ne fut pas accordée à l’espagnole Pilar Bellosillo, présidente de l’Union mondiale des organisations féminines catholiques, elle aussi auditrice à Vatican ii, bien qu’à deux reprises elle ait été indiquée comme porte-parole du groupe des auditeurs: il n’était en effet pas permis aux femmes de parler dans l’assemblée conciliaire. Ensuite, elle osa défier le Pape Paul vi et la commission d’étude sur les ministères, en n’acceptant pas que la liberté de recherche et d’expression des participantes soient limitées.

C’est peut-être cette spiritualité anti-dogmatique et anti-autoritaire qui a effrayé les autorités ecclésiastiques. C’est peut-être de là que dérive une difficulté à accepter la liberté des femmes et à reconnaître, même avec les temps dilués de l’histoire, leur voix prophétique, anticipatrice des temps nouveaux.

Adriana Valerio