· Cité du Vatican ·

Femmes precurseurs

Sans habit ni clôture

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29 mai 2021

Avec Mary Ward la première révolution des moniales


Nous sommes en 1595 et à Mulwith, une petite ville du Yorkshire, en Angleterre, une enfant de dix ans s’opposait à la volonté paternelle, qui préparait pour elle un mariage arrangé et prestigieux. Née dans une riche famille anglaise, Mary Ward se laissa guider, dès sa jeunesse, par une foi inébranlable, qui dès lors aurait donné lieu à des oppositions calmes, mais fermes contre quiconque attendait d’elle une vie régimentée selon des sentiers traditionnels. La dernière d’une série de tentatives visant à la marier fut faite par son confesseur, mais elle échoua lorsque, au cours de la célébration de la Messe, le prêtre renversa soudainement la coupe.

En 1609, alors que les persécutions anti-catholiques se faisaient toujours plus pressantes, Mary traversa la Manche pour pouvoir vivre sa vocation religieuse dans le monastère français des clarisses de Saint-Omer. Elle y arriva avec quelques compagnes, et y entra, sans prendre les vœux.

Mais la vie contemplative avait besoin de s’exprimer dans la pratique et c’est ainsi que Mary Ward, en ouvrant une école à Saint-Omer, consacrée de façon spécifique à l’éducation des petites filles, donna vie à la Compagnie appelée « Dames anglaises », étant donné que ses membres étaient toutes des femmes catholiques anglaises : un groupe de femmes consacrées à l’apostolat, qui n’étaient pas liées à une Règle, sans habit, ni clôture. Le lien indissoluble avec la spiritualité ignatienne, la proximité avec le charisme de la Compagnie de Jésus, dont Mary adopta la spiritualité et le style de vie, lui valurent le nom de « Jésuitesses ».

Outre la formation des jeunes femmes, les Dames anglaises apportèrent une aide matérielle et un soutien spirituel aux persécutés et aux prisonniers catholiques, en annonçant Dieu sans revêtir aucun habit religieux, en s’habillant parfois à la mode – pour pouvoir accomplir les œuvres de charité sans se faire remarquer. Conduit par des femmes qui avaient refusé la clôture, cet apostolat innovateur et « actif », au profit de l’éducation des jeunes et de la dignité de la femme dans la société et dans l’Eglise, avait comme centre de rayonnement la spiritualité ignatienne axée sur le discernement.  A travers la méditation et la prière, en effet, le lien de Mary avec Dieu se faisait toujours plus étroit, intime, familier, au point que dans sa biographie, elle put affirmer que « Dieu était très proche de moi et en moi… Je le vis entrer dans mon cœur et s’y cacher ». Sa liberté intérieure naissait précisément de ce rapport « direct » avec le Seigneur, dont elle se sentait « un instrument » : un rapport chanté de façon engagée, mais discrète dans l’une de ses plus belles prières : « O géniteur des géniteurs / Ami de tous les amis / Sans que je Te le demande / Tu m’as pris sous tes ailes / A petits pas tu m’a écartée / de tout ce que Tu n’es pas afin que / je puisse Te voir, T’aimer / … / O heureuse liberté nouvelle / Origine de tout mon bien ».

Le discernement la conduisait de cette façon à réfléchir sur quel était le projet de Dieu sur elle et cette conscience la libérait de toute forme de possible tentation provenant des « choses terrestres » : richesses, honneur, gloire n’effleuraient jamais l’esprit et le cœur de cette pionnière d’une vie religieuse féminine « à contre-courant ». Mary Ward, guidée par l’Esprit, démontra ainsi, dans les faits, que les femmes ne sont pas des créatures faibles et volubiles, à destiner au mariage ou à la vie au couvent, mais qu’elles étaient capables d’action, de prière, de vie dans le monde. Quand, en 1611, au cours d’une extase, elle entendit les paroles « Prends le même que la Compagnie », Mary avait désormais acquis une telle familiarité avec les règles ignatiennes du discernement des esprits qu’elle était prête à en reconnaître la provenance et à quel « étendard » ces esprits appartenaient.

Œuvrant dans la conscience d’être guidée d’en-haut, elle sut tenir tête aux innombrables objections et difficultés contre lesquelles elle se heurta inévitablement. Aux critiques des mauvaises langues qui lui reprochaient de parler ouvertement de choses spirituelles devant des hommes adultes, y compris les prêtres, aux commentaires paternalistes de Thomas Sackville qui considérait les « jésuitesses » comme des femmes volubiles et exaltées (« leur ferveur passera, parce qu’en fin de compte, ce ne sont que des femmes »), Mary, s’adressant à ses compagnes, répondit : « Il n’existe pas entre hommes et femmes une différence telle que les femmes ne puissent pas faire de grandes choses et on s’apercevra que les femmes, à l’avenir, comme je l’espère, feront beaucoup ».

Mais la sainteté de la vie ordinaire de Mary Ward et son projet, trop en avance pour cette époque, continuèrent de se heurter à des obstacles et des méfiances, jusqu’à arriver, en 1632, à la suppression de la part du Pape Urbain VII, de son œuvre désormais diffusée dans divers pays d’Europe. Accusée d’être « hérétique, schismatique et rebelle à la Sainte Eglise », et considérée comme dangereuse en raison de ses efforts pour donner une dignité et un rôle aux femmes dans l’Eglise catholique, elle fut « invitée à séjourner » pendant quelques mois dans le monastère des clarisses de Munich. Mary refusa de signer la déclaration de culpabilité préparée par les inquisiteurs et en 1637, elle entreprit un long voyage pour Rome, pour rencontrer directement le Pape. Lorsque, deux ans plus tard, on lui permit de revenir en Angleterre, elle put ouvrir, avec quelques compagnes, des communautés, d’abord à Londres, puis dans le village d’Heworth, où elle mourut en 1645.

Sa congrégation ne fut approuvée qu’en 1703, tandis que le Saint-Siège approuva de façon définitive son institut de la Bienheureuse Vierge Marie en 1877 seulement, à condition que le nom de Mary Ward n’apparaisse pas. Il fallut attendre le début du vingtième siècle pour que le climat change et qu’elle soit officiellement reconnue comme fondatrice. En 2003, la congrégation prit le nom de « Congregatio Jesu », après avoir reçu du père jésuite Pedro Arrupe les Constitutions ignatiennes adaptées aux femmes, conformément à la volonté de Mary Ward.

Si en 2009, lui fut attribué le titre de Vénérable, le procès pour sa béatification est actuellement en cours pour la pratique héroïque des vertus qu’elle exerça au cours de sa vie.

Elena Buia Rutt