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Militantes

Christianisme, liberté
et égalité

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29 mai 2021

Dorothy Day, le Discours des béatitudes comme manifeste


« Nous imprimerons les paroles du Christ qui est toujours avec nous… Aime tes ennemis, fais du bien à ceux qui te haïssent, et prie pour ceux qui te persécutent et te calomnient, de sorte que tu pourras être fils de ton Père au Paradis, qui fait naître le soleil sur ce qui est bon et ce qui est mauvais, et envoie la pluie sur les justes et sur les injustes ». Ces paroles sont signées par une activiste américaine libertaire et engagée politiquement : Dorothy Day. Nous sommes en 1942 quand elle signe ces lignes indélébiles dans un éditorial sur le Catholic Worker : « Nous sommes encore pacifistes. Nous continuerons notre résistance chrétienne pacifiste. Notre pacifisme est le Discours sur la montagne, c’est pourquoi nous ne prendrons pas part à des guerres armées ni à la fabrication de munitions, et nous n’achèterons pas de titres d’Etat pour poursuivre la guerre, et nous n’exhorterons pas d’autres à accomplir ces efforts ».

Dorothy Day a été pendant des décennies la figure la plus dérangeante du catholicisme américain du siècle dernier. Elle fut même – selon l’historien David O’Brien – « la figure la plus importante, intéressante et influente dans l’histoire du catholicisme américain » : si importante que le Fbi la considérait comme dangereuse. Devenue catholique en 1927, elle fonda en 1935 avec Peter Maurin The Catholic Worker, une revue catholique qui passa en deux ans de 2.500 à 150.000 copies, qui est encore publié aujourd’hui et qui est devenu l’épicentre du vaste mouvement du Catholic Worker. Une perspective non seulement éditoriale, mais fondée sur deux niveaux d’intervention : la clarification de la pensée avec la presse, la création de maisons d’accueil et de communes agricoles après avoir pris les traits d’une community constellée de centres de solidarité. Un mouvement qui voulait servir les pauvres, les marginalisés, et dans le même temps, affronter les structures à l’origine de tant d’inégalités, parallèlement à l’engagement pacifiste sur divers fronts : la guerre froide, la terreur nucléaire, Cuba, le Vietnam.

Née le 8 novembre 1897 au 71 Pineapple Street à Brooklyn, à deux pas du célèbre pont, Dorothy Day est restée toute sa vie une femme d’action. Elle n’a jamais cessé de protester contre l’injustice sociale et l’a fait en tant que croyante catholique et mystique. C’est elle qui fut citée par le Pape François en 2015 à Washington au siège du Congrès parmi les figures qui « ont donné forme à des valeurs fondamentales et qui resteront pour toujours dans l’esprit du peuple américain » avec Martin Luther King, Abraham Lincoln et le trappiste Thomas Merton. Et c’est probablement elle qui a représenté l’engagement majeur dans l’application des enseignements sur la justice économique et sociale et sur le mal de la course aux armements. Une croyante militante aux côtés des chômeurs et des sans abris. Toujours aux côtés de cette humanité vulnérable que la crise économique de 1929 et la grande dépression avaient fait exploser. Voilà qui est Dorothy Day, une sorte de conscience radicale de l’Eglise catholique américaine pas seulement de cette époque, et qui ne ralentit pas même avec l’âge. Une vie d’action et de pensée qui se conclut à 83 ans. Marquée par le dynamisme de la charité, et par une dimension mystique en raison de sa relation constante avec le Christ. Empreinte par le discours des Béatitudes. Son aventure est celle inoubliable d’une femme de foi qui ne fut pas exempte d’inquiétudes. Mais qui ne douta jamais d’une foi qui appelle tous à son service.

Dorothy Day commence cette aventure en 1927, quand elle vit une profonde crise, prise entre son désir de vivre la foi en se consacrant aux personnes victimes de l’injustice sociale et une Eglise catholique qui ne semble pas laisser de place pour cela, comme si elle avait peur de se salir les mains avec les derniers. Le 8 décembre 1932, elle se rend donc au sanctuaire de l’Immaculée Conception de Washington et prie. La réponse ne tarde pas. Le lendemain, à son retour de New York, un certain Peter Maurin l’attend, un catholique d’origine française ayant en tête l’idée de créer un mouvement social catholique aux Etats-Unis et à la recherche d’une personne sachant bien écrire et partageant ses idées et son projet. C’est de cette rencontre providentielle que naît le Catholic Worker Movement, qui commence avec sa revue, distribuée le 1er mai 1933 à Union Square à Manhattan, en pleine dépression. Le journal est vendu au prix symbolique d’un cent, et il a gardé aujourd’hui encore le même prix, poursuivant sa ligne de soutien des travailleurs et des syndicats, faisant référence aux premières encycliques sociales, tandis qu’avec un grand réalisme et clairvoyance, en avance sur son temps, il est fortement critique à l’égard de certains aspects de l’industrialisation qui produit des rebuts et du consumérisme, contraires à la formation saine de la personne. Parallèlement à l’accueil des sans-abris dans la maison de Manhattan, plusieurs fermes sont achetées où, dans une communauté de familles, sont valorisés le travail manuel et le contact avec la nature. D’autres maisons d’accueil, suite à la rapide diffusion du journal dans les divers diocèses et paroisses, sont ouvertes partout aux Etats-Unis.

Dans les années soixante, Dorothy Day se rend trois fois en Italie, deux fois au cours de la période du Concile Vatican ii pour soutenir en 1963 la requête d’une forte prise de position des pères conciliaires en faveur de la paix, et une fois en 1967, lorsqu’elle reçoit la communion des mains de Paul vi. Preuve de l’estime dont elle jouit dans le monde catholique américain, en 1976, elle tient un discours au Congrès eucharistique de Philadelphia, tandis que l’année suivante, pour son 80e anniversaire, elle reçoit les vœux personnels de Paul vi. En 1979, elle reçoit à New York la visite de Mère Teresa de Calcutta.

Dans son autobiographie, elle avait écrit : « Quand je mourrai, j’espère que les gens diront que j’ai essayé de faire mémoire de ce que Jésus nous a raconté – ses histoires merveilleuses – et j’ai cherché à vive selon son exemple et en suivant également la sagesse d’écrivains et d’artistes comme Dickens, Dostoïevski et Tolstoï, qui vécurent en pensant toujours à Jésus ». Une sainte pour notre époque ? « Ne m’appelez pas sainte. Je ne veux pas être éloignée aussi facilement », dit-elle un jour.

Actuellement, sa cause de canonisation est en cours, soutenue par le diocèse de New York. « Je ne veux pas avoir sur la conscience le fait de ne pas avoir accompli quelque chose que Dieu voulait », avait dit le cardinal John O’Connor quand il instruisit la cause en 2000. Mais depuis, elle ne semble pas avoir avancé.

Dans la chapelle du cimetière à Staten Island, sur les vitraux représentant des saints américains, son profil est déjà présent. Et elle reste certainement un témoin crédible, un exemple vers lequel se tourner dans un monde où l’écart entre riches et pauvres a atteint des proportions encore plus invraisemblables que lorsqu’elle le dénonçait, et un témoin prophétique à la lumière des dernières encycliques Laudato si’ et Fratelli tutti de l’actuel Successeur de Pierre. Surtout pour avoir été guidée par les Béatitudes dans tout ce qu’elle faisait.  

Le 29 novembre 1980, malade de cœur, Dorothy Day meurt à Maryhouse, la maison d’accueil pour femmes de New York. De nombreux journalistes étaient présents à ses funérailles. L’un d’eux écrivit : « Elle a vécu comme si la vérité était effectivement vraie ». Et un autre demanda à Peggy Sherer, rédactrice du Catholic Worker, si le mouvement allait continuer sans sa fondatrice : « Nous avons perdu Dorothy – répondit-elle – mais nous avons encore l’Evangile ».

Dorothy Day fut enterrée à Staten Island, dans un pré qui donne sur l’océan, non loin de la plage où eut lieu sa conversion. Sur la petite pierre tombale décorée avec un dessein de pains et de poissons qui était souvent utilisé pour le Catholic Worker, sont gravés les deux seuls mots choisis par Dorothy : Deo Gratias

 Stefania Falasca
Journaliste d’Avvenire