Ce mois-ci - les lieux

Avec les yeux de Sara

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06 mars 2021

Dans la plaine d’Ur, terre d’Abraham et de son épouse


Quand Abraham partit d’Ur pour aller vers la terre de Canaan, il n’était pas seul; à ses côtés se trouvait une très belles femme, choisie, comme cela n’était pas coutume, à l’extérieur du clan. Mélange de silences et de passions, d’attentes et de frustrations, d’entreprises et de tromperies, l’histoire de Sara, à partir des pages bibliques qui nous la transmettent, semble se refléter dans les vies de nombreuses femmes d’aujourd’hui.

Il n’y a pas de place sur le chemin de Sara pour la fierté d’avoir été choisie. Introduite dans la famille d’Abraham, elle se retrouve très vite empêtrée dans un système de relations opprimantes, instaurées par le narcissisme de son beau-père.

Dans le surnom par lequel on l’appelle est inscrit le signe de cette situation: ce n’est pas «Sara», la «princesse», mais «Sarai», où le final en «i» indique le possessif «mon» qui, l’enfermant dans la possession d’un autre, lui ôte sa dignité et sa capacité de réaction. Ce n’est pas seulement elle, en tant que femme, qui est concernée, son mari l’est aussi; mais alors que celui-ci absorbe la modalité relationnelle dans laquelle il est plongé  jusqu’à la faire sienne et à la répliquer, Sara en souffre jusqu’à manifester dans son corps les douleurs de l’âme et à devenir stérile.

C’est une tragédie. C’est la tragédie de tant de femmes que celle de Sara: au début vécue en sourdine, dans l’espérance que cela ne soit pas vrai, dans l’incrédulité que cela ait pu arriver précisément à elle; dans l’illusion, peut-être, de trouver ailleurs sa propre réalisation; dans l’incompréhension de l’homme qui marche à ses côtés et qui finit par la traiter comme une sœur. Elle est aimée, oui, mais elle n’est pas désirée. Ainsi Sara, une présence longtemps muette à côté de son mari, accomplit le même chemin que lui, accumulant la colère et la frustration. Si, au début, elle le laisse décider à son sujet, lui qui va jusqu’à la céder, en échange de sécurité et de biens, au harem du pharaon, à un certain moment elle explose. La vie lui présente le compte de nombreuses années de concessions: lésée dans sa dignité, utilisée, elle ne se sent plus "femme". Sans enfants et sans avenir, à partir de quoi pourra-t-elle reconstruire son existence? Dans la recherche d’un coupable à qui imputer un échec trop lourd à supporter, Sara accuse Dieu.

Mais pas seulement: elle essaye tout. Le manque devient une obsession. Avec un esprit d’entreprise dont elle n’avait jamais fait preuve auparavant, Sara cherche une solution humaine à son malaise et pousse entre les bras d’Abraham une femme égyptienne, l’une de ses esclaves. Elle espère de cette manière se procurer un enfant, sur lequel elle projette sa réalisation comme femme. Tentative désespérée qui minera profondément l’unité du couple,  cette solution, culturellement acceptée dans la Mésopotamie du iie millénaire avant Jésus Christ et qui n’est substantiellement pas différente des procédures médicales actuelles, ne fonctionne cependant pas: Agar l’égyptienne, une fois enceinte, n’est plus disponible pour respecter l’accord et veut garder son fils et la position acquise. La solution imaginée pour remédier à la douleur finit par accroître le tourment. Le fils qui naîtra, Ismaël, sera le fils d’Abraham et d’Agar, pas de Sara. La situation se retournant contre elle, Sara défie Dieu d’être le garant de son droit. Ce n’est pas une prière que formule Sara, mais le produit maladroit de l’animosité de celle qui ne se sent pas considérée par ce Dieu de la vie avec qui son mari est en profonde intimité; ce n’est pas une invocation, pourtant elle sera accueillie. Sara devient mère à un âge tardif, bien qu’elle ait atteint la limite physique de la vieillesse, bien qu’elle ait franchi la limite spirituelle de celle qui a perdu l’espérance et enterré le désir. L’intervention de Dieu pour Sara est la guérison des relations. Abraham commence à l’appeler par son vrai nom, Sara en ressort transformée. Elle n’est plus la femme haineuse et aigre, en colère avec Dieu et avec le monde, qui se sent exclue de la vie et qui se démène pour se sentir femme, en utilisant les autres et créant de ses propres mains les bases de son malheur; elle n’est plus non plus la femme âgée déçue et désenchantée qui se sent désormais consumée, usée et abandonnée comme un vieux vêtement élimé et qui rit quand la parole de la promesse touche la limite de sa foi impalpable. L’intervention de Dieu en a fait éclore les potentialités génératives: de même que son corps est rendu capable de concevoir une vie, son attitude et ses paroles révèlent la tendresse et l’accueil. Avec la naissance d’Isaac, Abraham et Sara retrouvent l’harmonie, entre eux et avec le Seigneur.

Unique femme biblique dont on connaît la durée de la vie, Sara meurt à cent-vingt-sept ans, un chiffre qui évoque une plénitude surabondante. Sa vie est une vie paradoxalement ordinaire dans son caractère extraordinaire. De nombreuses “Sara” de toutes les époques vivent pendant de longues années dans le silence, à l’ombre d’un ou de plusieurs hommes; elles s’éteignent dans les milieux qui étouffent l’individualité et la libre expression de leur propre identité; elles s’adaptent et supportent, jusqu’à atteindre la limite et à en porter les signes dans leur corps; elles sont disposées à tout pour avoir un enfant; elles découvrent à un âge avancé des potentialités de vie; elles vivent leur foi, entre les difficultés, les incohérences et les protestations, comme un chemin tourmenté. Sara leur offre une espérance: la visite de Dieu se réalise comme un parcours d’authenticité  et de plénitude, qui ramène à la propre identité et rend la vie bouillonnante.

Laura Invernizzi
Auxiliaire diocésaine (Milan), bibliste, enseignante à la Faculté de théologie de l’Italie du Nord et à l’Université catholique du Sacré-Cœur