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La Bible

La Femme Sagesse
dès le principe

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06 février 2021

Tout le monde connaît plus ou moins Salomon. Ne serait-ce que pour le stratagème de vouloir faire couper en deux en enfant que se disputaient deux mères: une histoire racontée dans le premier libre des Rois (3, 16-28). Certains savent peut-être également que la sagesse du Fils de David et de Bethsabée, l’adultère, est devenue proverbiale parce que le règne de Salomon a assuré à Israël non seulement la paix et la stabilité, mais également le contact avec les autres grandes cultures du Proche Orient et, donc, une époque de grande vivacité culturelle et de progrès civil. C’est pourquoi Israël a attribué au roi Salomon toute la réflexion sapientielle qui est à la base de certains livres de la Bible, écrits en réalité à des époques différentes (du ve siècle au iie siècle avant le Christ), qui contiennent les sentences, les orientations et les normes qui ont pour objectif une vie fructueuse et heureuse. Cependant, presque personne ne sait que cette sagesse qui a rendu Salomon célèbre est une figure qui, à côté de deux autres figures, la Loi et le Messie, permet de comprendre pourquoi, mais surtout comment, Dieu se rend présent dans l’histoire de son peuple. Et c’est une figure féminine.

La Femme-Sagesse


Parmi les nombreuses choses dignes d’étonnement apparues grâce à la restauration de la chapelle Sixtine (1980-1994) l’une d’entre elles est, à mon avis, tout autre que marginale. Dans la fresque de la création, qui occupe la voûte, l’attention est capturée par la vigueur d’Adam et par la puissance expressive grandiose avec laquelle Michel-Ange a su rendre compte du rapport de proximité et, dans le même temps, de distance entre le créateur et la créature faite à son image et ressemblance. Pourtant, la restauration a fait réapparaître un détail qui est resté caché pendant trop de siècles: parmi les putti qui entourent et soutiennent Dieu dans son acte créateur, domine une figure féminine que Dieu retient à lui dans une étreinte. Eve? Il est inévitable que beaucoup le soutiennent, même si, en réalité, le peinte consacre à la création d’Eve un panneau spécifique dans les histoires de la Genèse qui ornent la voûte.

Si les historiens de l’art penchent pour l’identification avec Eve, les biblistes hasardent en revanche une autre hypothèse, tout autre que fantaisiste car très bien accréditée par les écrits sapientiels de la Bible. Nous lisons dans le livre des Proverbes: «Yahvé m'a créée, prémices de son œuvre, avant ses œuvres les plus anciennes. Dès l'éternité je fus établie, dès le principe, avant l'origine de la terre. […] Quand il affermit les cieux, j'étais là, quand il traça un cercle à la surface de l'abîme,  […] j'étais à ses côtés comme le maître d'œuvre, je faisais ses délices, jour après jour, m'ébattant tout le temps en sa présence, m'ébattant sur la surface de sa terre et trouvant mes délices parmi les enfants des hommes» (Proverbes  8, 22-31). C’est la sagesse elle-même qui se présente comme celle qui préside à la création, comme la force créatrice qui fait de la création une œuvre que Dieu — c’est ce que nous dit le récit qui ouvre le livre de la Genèse — considère comme une «chose très bonne» (Genèse  1, 31). La réciprocité que Dieu établit avec l’œuvre de ses mains reflète, en somme, le rapport ludique qui existe entre Dieu et la Sagesse. Le discours serait long: il suffit de dire que, bien que la structure sociale d’Israël ait été fortement caractérisée dans un sens patriarcal et bien que cela ait souvent également imposé aux femmes de lourdes restrictions, dans la littérature biblique apparaissent en revanche, bien que de manière latente, des attestations du rôle décisif joué par les femmes dans le déroulement de l’histoire de Dieu  avec son peuple, ainsi que des réflexions, des éléments, des allusions qui révèlent un imaginaire religieux dans lequel la présence féminine joue un rôle  de premier plan. A cet égard, les écrits sapientiels sont une véritable mine.

Le terme français “sagesse”, comme celui grec sofia, peuvent engendrer un malentendu par rapport au terme hébreu hochmah, qui a une histoire très antique et renvoie à une qualité supérieure que certaines personnes possèdent et d’autres pas, l’aspiration présente dans les racines les plus antiques de notre culture à savoir orienter nos attitudes de fond dans le métier de vivre. La sagesse ne s’enseigne pas, mais cela ne signifie pas que la sagesse ne s’apprenne pas: la signification la plus archaïque de hakam est l’homme habile, en particulier l’artisan, le joaillier, celui qui connaît bien un métier.

La sagesse biblique traditionnelle n’a donc pas la prétention d’être le fruit d’une révélation divine, c’est pourquoi elle a été définie comme une sagesse laïque. Et les livres sapientiels ne contiennent pas des récits mythiques et ne sont pas non plus des œuvres philosophiques ou spéculatives, comme celles des grands penseurs grecs. Ils sont la quintessence d’un savoir pratique et de réflexions sur la réalité vécue, où l’on ne trouve pas de discours édifiants et encore moins d’exhortations pieuses. La sagesse ne transmet pas non plus un moralisme religieux facile, mais elle demande plutôt, et en termes très exigeants du point de vue humain, de savoir réfléchir et prendre position à l’égard d’enseignements qui sont même parfois contradictoires entre eux. C’est pourquoi la valeur de la sagesse est inestimable.

Un exemple éloquent


La division du livre des Proverbes en sept sections pourrait rappeler la déclaration qui ouvre le c. 9 «La Sagesse a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes» et faire ainsi allusion au fait que celui qui lit les proverbes, et les discours d’avertissement contenus dans le livre, accueille l’invitation de la sagesse qui demande à être reçue dans sa maison. Il y aurait beaucoup à dire sur des aspects indubitablement misogynes présents dans le texte, mais il ne faut pas non plus oublier que, plus encore que dans le texte, l’androcentrisme a été l’une des dominantes de l’histoire de son interprétation. D’où la profonde méfiance en particulier à l’égard d’un passage comme l’éloge de la femme forte (31, 10-31) qui apparaissait comme une véritable exaltation de la femme idéale qui vit seulement en fonction de son homme et de ses enfants. Le chapitre est intitulé Paroles de Lemuèl, roi de Massa, «qu’il apprit de sa mère» et l’on doit donc supposer qu’il s’agit d’enseignements que la mère d’un roi transmet à son fils. On n’est pas étonné que le chapitre de la femme forte qui scelle le livre ait été également interprété pendant longtemps comme un recueil de suggestions de sa mère au futur roi, pour qu’il choisisse une épouse appropriée. Cependant, si l’on regarde bien, ce petit poème se termine en mettant en cause directement l’une de ses “nombreuses filles ” et cela laisse supposer de manière légitime que, si la première partie du discours de la mère est adressée au futur roi, la dernière partie est en revanche l’éloge d’une fille qui «a accompli des choses excellentes», envers laquelle il faut être «reconnaissants du fruit de ses mains» et dont il faut faire l’éloge public «aux portes de la ville». Bien loin d’être l’éloge d’une future belle-fille de la part d’une belle-mère illustre, le passage contient donc les enseignements fonctionnels à l’idéal d’éducation du prince Lemuèl et d’une princesse dont on ne cite pas le nom, mais qui est directement interpellée.  Des études archéologiques et historico-sociales ont ensuite mis en lumière que les femmes, à l’époque, étaient propriétaires terrières et qu’elles étaient actives dans tous les domaines mentionnés dans notre texte, du commerce à la production et à la vente de tissus de luxe, c’est-à-dire bien loin de l’idéal ménager qui en faisait la reine du foyer. Sans dire, enfin, que les tissus précieux de ses vêtements (v. 22), le lin et la pourpre, sont les mêmes qui décorent l’arche qui guide le peuple dans le désert ou qui habillent les prêtres du Temple et que dans toute la Bible, en dehors d’elle, seul Yahweh les revêt enveloppé de puissance (Psaume 93, 1).

Décrite avec les traits caractéristiques de l’époque, la femme forte, avec laquelle l’auteur du livre des Proverbe scelle son écrit, est donc la Femme-Sagesse, la personnification de la Sagesse de Dieu. C’est à elle que doit se lier le roi, comme le montre la prière extraordinaire pour obtenir la sagesse qui, ce n’est pas un hasard, est attribuée au roi Salomon (Sagesse  9, 1-18). Ce n’est pas la femme au foyer, mais celle qui, ayant construit sa maison, «a aussi dressé sa table. Elle a dépêché ses servantes et proclamé sur les buttes, en haut de la cité: "Qui est simple? Qu'il passe par ici!" A l'homme insensé elle dit: "Venez, mangez de mon pain, buvez du vin que j'ai préparé! Quittez la niaiserie et vous vivrez, marchez droit dans la voie de l'intelligence"»  (Proverbes 9, 3-6).

Marinella Perroni
Bibliste, Université pontificale Saint-Anselme