· Cité du Vatican ·

La première catholique suisse aumônière militaire

Lusia Shammas (coll. privée)

27 juin 2020

Je suis une fille de la montagne, dotée d’une grande résistance physique et mentale au froid et à la grande chaleur. Née dans un village à la frontière entre l’Irak et la Turquie, avec ma famille, nous avons beaucoup déménagé, sans cesse déplacés et recommencé de zéro, comme beaucoup de chrétiens là-bas. A une époque de ma vie, je suis restée 8 ans sans nouvelles de ma famille qui avait quitté le pays. Les guerres successives ont morcelé notre histoire et nous devons sans cesse la recoudre afin de pouvoir unifier, voir sentir nos racines et nos sources de vie, pour ne pas oublier d’où on vient. J’étais une petite fille rebelle, la huitième dans une famille de cinq garçons et cinq filles, et j’avais la réputation de faire justice moi-même, de défendre les plus faibles. Un jour - j’avais 10 ans à peine - je voulais aller jouer avec mes amies, quand mon père m’a dit « non » alors, ma mère a crié fort en disant : « Laisse-la partir, je n’ai pas peur pour Lusia, même si elle va au milieu d’une troupe armée. C’est une fille très forte.»

Les psychiatres vous diront qu’une phrase peut tout changer dans une vie. C’est le cas. Ces mots de ma mère ont eu un immense impact dans mes décisions jusqu’aujourd’hui. Ma mère disait aussi : « L’essentiel dans la vie c’est la foi, tout le reste est éphémère. » Elle a semé la foi et la joie en nous. Elle nous a appris à marcher en dansant, c’est pourquoi je ne puis imaginer une vie sans joie, même au milieu des malheurs. Elle nous disait de ne jamais nous endormir sur une colère.

À 15 ans, pour la première fois, j’ai vu des religieuses et cette vie m’a attirée. Une des raisons de ma vocation religieuse était que l’Église donnait la place à la femme - et à des femmes fortes. Dans les communautés des pays comme l’Irak, les religieuses jouent un grand rôle dans la société, auprès des pauvres, de ceux qui souffrent, pour leur apporter un soutien matériel et témoigner de la grâce de Dieu.

Dans ce chemin d’amour avec le Christ, j’ai appris qu’on peut continuer à aimer l’Église même s’il y a autour de nous des Judas qui livrent le Christ pour quelques pièces d’argent. Car j’avais conscience qu’une certaine forme d’injustice sociale et culturelle m’avait suivie au couvent : pourquoi mes frères ne repassaient-ils pas leur chemise, alors que nous étions aussi étudiantes ? Pourquoi les religieuses cuisinaient-elles pour les prêtres, et jamais la réciproque?

Je suis née dans une Église martyrisée par la persécution et les guerres, et comme ma mère, l’Église m’a appris à ne pas haïr, même si j’avais des raisons pour cela, et à accepter à porter sa croix jusqu’au bout et mourir d’amour. L’Eglise m’a aidé à persévérer dans la foi. Combien de fois avons-nous dû reconstruire nos églises et nos vies sans perdre notre joie ? A l’époque de mon postulat, à Mossoul, ma meilleure amie était une fille musulmane voilée, qui s’appelait Amal et était une poète et intelligente. Un jour quelqu’un m’a jeté des pierres dans la rue parce que je portais la croix et Amal m’a défendue.

Quand je suis arrivée en Suisse, pour ma licence puis ma thèse, j’ai commencé à faire des allers-retours permanents en Irak. Ainsi, je me suis engagée dans plusieurs projets de soutien pour la population irakienne martyrisée par des guerres successives. Au fil de mes déplacements, j’ai senti grandir en moi « la vocation du pont » : je voulais créer un pont entre l’Irak et la Suisse, entre l’Orient et l’Occident, entre ces deux Églises qui ont tant à apprendre l’une de l’autre. De 2006 à 2008, j’ai pris deux ans pour discerner, avec mon père spirituel. Au bout d’un an, il était devenu clair que j’allais quitter la vie communautaire, mais pas la vie de foi. Un de mes amis m’a dit ces mots étonnants : « tu te réduis à l’état laïc ! ».  ces mots m’ont beaucoup attristée mais pas découragée car je cherchais la vérité et la justice, car je sentais très fort en moi cette première vocation, celle pour laquelle Dieu m’avait créée depuis mon enfance ; créer des ponts et rassembler les humains. Ce chemin de foi plein de défis m’a conduit vers celui qui est devenu mon époux, un théologien passionné de Dieu comme moi. Mon mari qui a été ordonnée prêtre chaldéen est devenu bit-rituel et fait partie de ces rares personnes, qui célèbrent à la fois dans l’Église orientale et latine, n’est-ce pas une belle mission pour rassembler les deux églises ?

Être un pont, par-delà les frontières, je le vis aussi à travers l’association humanitaire que j’ai créée en Suisse en 2004, Basmat-al-Qarib, « le sourire du prochain », qui soutient la population irakienne et travaille avec elle sur les questions liées à la famille ainsi qu’aux droits et au statut des femmes.

Cette vocation de pont, menée dans l’intranquillité, m’a mis devant un autre défi : devenir la première femme catholique aumônier de l’armée suisse ! Je ne m’étais jamais intéressée à l’armée, mais après avoir reçu cette proposition, j’ai réfléchi et je me suis dite que c’était peut être la meilleure occasion de remercier la Suisse qui m’avait accueillie et aidée à grandir dans ma vocation et dans mon identité. La spécificité de l’armée suisse comme promotion de la paix à l’étranger a été une révélation pour moi qui avais toujours si peur lorsque je croisais des militaires en Irak. Mais l’idée d’avoir une armée pour promouvoir la paix me touche beaucoup dans mon parcours. En réalité, la Suisse n’est pas seulement neutre, elle continue à contribuer aux accords de paix pour les pays en conflit.

Aujourd’hui, comme aumônière, je partage mon expérience de foi et d’intégration avec les jeunes. En effet, au fil de ce parcours, j’ai compris que je devais changer de peau comme le serpent fait : il doit se coincer entre deux pierres étroites et se frotter très fort pour renouveler sa peau. Cette douleur de la mue est nécessaire pour ne pas mourir de nostalgie. À un moment donné, j’ai compris que ce qui est important ce sont nos sources de vie, nos cultures et identité, c’est elles qui arrosent nos racines qu’on peut toujours planter ailleurs. J’ai donc cessé de chercher « une terre et un pays ». Mon pays est devenu une relation, un cœur, et cela m’a sauvée. C’est ainsi que j’ai découvert que le rêve de Dieu était plus beau que le mien, que Sa volonté allait plus loin que mes plans. Je veux passer ma vie à témoigner de cette grâce en continuant à découvrir la suite de Son rêve pour moi.

Lusia Shammas con Marie Cionzynska