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Voilà, Agathe

· La sainte du mois racontée par Pietrangelo Buttafuoco ·

Tirés de leurs lits, ils accourent tous dans la rue. La nuit est encore noire. Ils ne portent que l'aube blanche et la calotte noire. Les hommes et les femmes, les enfants et les petites vieilles, tiennent un cierge à la main et circulent dans tous les sens. L'évêque est aussi avec eux. Et également le maire.

Voilà, Agathe. Sacrée avant encore d'être sainte. Catane la vénère et le présage de ses vertus commence déjà à partir de 246, année de sa naissance, sous le règne de Quintien. Proconsul de Rome, Quintien fut l'homme qui lui manifesta son amour — jamais partagé — et son désir charnel jusqu'à la livrer à la lascivité de deux grandes dames et d'Afrodisia, une courtisane, afin qu'elles en corrompent la vertu, mais en vain. Cet amour qui ne fut jamais partagé a été raconté dans une tragédie par Antonio Aniante. Quintien, précisément. Une œuvre des années trente du siècle dernier, une bouture d'avant-garde dans corps solide de l'hagiographie confiée à Turi Giordano, un acteur.

Piero della Francesca, «Sainte Agathe» (XVe siècle)

Voilà, Agathe. Une jeune fille à l'éducation excellente, cultivée selon la coutume de l'aristocratie, qui l’accompagna jusque dans les bras de la torture pour en soutenir le souffle et lui faire proclamer, à la manière d'un hidalgo, «je ne suis pas seulement libre de naissance, mais je proviens d'un haut lignage».

Vêtue d'une solide richesse, elle parla devant les autorités du palais prétorien. Et avec la conscience de son rang, elle ajouta: «De même qu'à vous tous est connue, étant ici présente, toute ma noble parentèle».

Agathe, dont le nom se trouve parmi les plus antiques du martyrologe de l'Eglise orthodoxe et de la Sainte Eglise Romaine, subit la torture alors qu'une main pleine de pitié en protégea la pudeur en la couvrant d’un voile qui, encore aujourd'hui — en 2014 —, réussit à apaiser la fournaise de l'Etna, toujours prête à engloutir la ville. En 252, un an après sa mort (qui eut lieu le 5 février, la date où nous la célébrons), la lave déborda du cratère du volcan jusqu'à avancer entre les maisons. Ce fut ce voile qui en arrêta la course. Le même miracle se répéta en 1886. Dans le cône volcanique, une nouvelle bouche s'ouvrit et la lave se précipita, cherchant une voie facile dans sa descente.

C'était le 24 mai et le cardinal Dusmet montait de Catane en procession, le long de la même trajectoire. Il portait le voile avec lui et toute cette mort brûlante fut obligée de s'arrêter malgré la loi de la gravité et s'éteignit là. Un autel le rappelle aujourd'hui encore. Conduit en procession, le voile protégea le peuple du terrible tremblement de terre de 1169. Ainsi que de la peste, de la furie des sarrasins qui, sur la côte de Catane uniquement — craignant d'offenser Agathe —, arrêtèrent les massacres et les pillages; Frédéric ii de Souabe, prêt à incendier Catane, permit que l'on célèbre une dernière messe en l'honneur d'Agathe, il y participa lui-même mais — dit la légende — dans son bréviaire il lut un avertissement qui s'y trouvait et il l'épargna. Noli offendere patriam Agathae quia ultrix iniuriarum est.

Pas un instant Catane n'est restée orpheline d'Agathe et, en juillet 1943, quand de leurs forteresses aériennes les Américains bombardèrent minutieusement chaque lieu, également les hôpitaux, ils ne trouvèrent que ce voile comme unique bouclier placé pour servir de défense antiaérienne. Ce fut ce voile qui sut ensuite les garder éloignés et c'est ainsi que les reliques sacrées, plus que saintes, ne devinrent pas alors des gravats parmi les gravats.

Agathe, symbole d'autorité royale, appelle à elle les anges et le bleu des cieux pour attester de l'unicité de Dieu. Sainte protectrice de Palerme qui l'honore aux Quattro Canti, au sommet des quatre quartiers de la très heureuse caput regni et sedes regis, et donc aux côtés des quatre rois et des autres saintes — Christine, Ninfa et Oliva —, Agathe est la patronne de Catane qui devient comme du magma à ses pieds.

Tous sont tirés de leur lit et tout cet écoulement de feu — chacun portant son cierge — transforme les rues, de noires qu'elles sont, sombres de la pierre de lave, en une masse de clarté et de dévotion. Plus sacrée que sainte, Agathe de Catane reprend les attributs d'Isis, l'antique divinité de la Méditerranée sacrée. La religion est vraiment re-ligere, relier ensemble le temps et les lieux, les âmes et l'éternel.

Voilà, Agathe. Elle est vierge et martyre. Belle de toutes les beautés – dans le culte qui lui est encore rendu comme patronne originaire de l'Etna, à Galatea, à Gallipoli, à Malte et dans la libre République de Saint-Marin –, Agathe confirme tout ce que la déesse vouée à la foi en Horus, le René, a déjà dispensé au cours des millénaires: rendre égal le pouvoir des femmes et des hommes. Et faire de la lune un soleil vif, faire de la douleur un réconfort et transformer ainsi la tombe en un infini sublime où l'ex-voto d'un enfant réchappé à un cancer foudroyant coexiste avec le besoin – pour un père de famille – de voir rendu définitif son contrat à terme dans l'administration de la Région de la Sicile.

Tout un échange de prière et de miséricorde est déjà tangible aux coins des rues, face à la mer, où tous — vêtus dans l'obscurité de la nuit, avec le petit chapeau noir sur la tête —, en édifiant les édicules votives et ensuite en sortant dans la rue et en invoquant sa présence, répètent l'appel du 17 août quand Gilberto et Goselmo, deux soldats, réussirent à ramener le corps d'Agathe qui avait été dérobé et emporté à Constantinople en 1040.

Tout se répète donc et la municipalité tout entière est en pyjama: tous les citoyens accourent à la nouvelle. Même les mafieux. Mais ces derniers l'attendent pour se vanter, obligeant le reliquaire à effectuer un arrêt sous le balcon de leur maison. Il arriva une fois que dans la nuit du 4 février 1993, près de via Plebiscito, un homme de mauvaise vie voulut arrêter par orgueil l'un des douze chars portant les bougies, cherchant ainsi à s'approprier de l'instant de présence d'Agathe. Mais le père Alfio Spampinato, aumônier militaire des parachutistes, en administrant la bénédiction avec le signe de la croix, gifla cet homme orgueilleux au visage, pour qu'il s'agenouille et laisse avancer les dévots, finalement libres de ne plus devoir subir cet abus et de continuer, parmi les cierges et les chœurs, la fête d'Agathe.

Tout un échange de mondes et d'époques, aujourd'hui encore. Dans le triomphe de sa sa statue, florissante de vie, dans l'orgueil du sein d'Isis elle apportait le réconfort aux personnes. Des sables de l'Egypte jusqu'au temple érigé en son honneur par les vierges de Bénévent, sous Dioclétien, Isis — conduite en triomphe — donnait en nourriture son corps mystique sous le signe de la douceur d'un sein, multiplié dans le bonheur de donner la vie. De même que la vie est donnée par cette idée de gastronomie devenue ensuite, avec Giuseppina Torregrossa, Il Cunto delle Minne: les petits gâteaux de Catane en forme de seins, dont les tétons sont faits de massepain. Ceux qui sont offerts par les grands-mères aux jeunes filles. Et toujours deux par deux. Isis reprit le culte de Déméter, elle fut ensuite transfigurée dans la Vierge — on lui plaça l'enfant dans les bras — et de même Agathe, comme archétype, est rendue souveraine par saint Pierre qui lui rendit visite en prison, pour lui apporter le réconfort avant qu'on ne lui arrache les seins.

Couronnée, Agathe est assise dans la gloire de la foi en Christ, le Ressuscité, et elle procure donc aux dévots d'abondantes bénédictions et intercessions auprès de Dieu, le terme ultime d'un domaine où les marées, les mouvements de la croûte terrestre et les cauchemars eux-mêmes sont transformés en rêves; en pentes remplies de genêts — sur cette terre où les plantes semblent percer la pierre — et ensuite encore en écume parfumée dont la rumeur, dans les vagues, répète la prière d'Agathe.

Journaliste et écrivain, Pietrangelo Buttafuoco (Catania, 1963) écrit pour quotidiens «Il Foglio» et «La Repubblica». Parmi ses livres, Le uova del drago (2005), L’ultima del diavolo (2008), Il lupo e la luna (2011), Fuochi (2012), Il dolore pazzo dell’amore (2013).

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9 décembre 2018

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