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Sans tact

Comme nous l’enseignent les commentaires aux évangiles d’une part et la psychanalyse de l’autre, le toucher, qui occupe une place décisive au sein de l’enseignement évangélique, constitue un facteur essentiel dans notre façon de connaître la vérité et de communiquer avec les autres. C’est un sens caché, mais très puissant, qui touche les aspects les plus profonds de la psyché humaine. Le fait que depuis quelques années, à la suite du scandale des abus, le toucher est devenu un type de contact impraticable pour les prêtres et les religieux à l’égard d’enfants et de femmes ne constitue pas seulement une nouvelle forme de bonne conduite et une forme de prudence élémentaire pour éviter les soupçons (même non fondés), mais une véritable mutilation de la vie de relation, de la communication humaine, de l’apostolat dans la communauté chrétienne. A un moment historique où l’Eglise traverse déjà une grave crise dans sa capacité de transmettre le message évangélique, cœur du message chrétien, l’impossibilité de donner une caresse à un enfant, de serrer les mains d’une femme qui souffre ou qui est agitée, constitue un vulnus grave. En niant la possibilité d’utiliser le toucher comme forme de communication, il devient presque impossible de comprendre la capacité du sujet concerné à affronter la réciprocité du rapport, l’intimité, l’identité de l’autre personne. En substance, la réalité profonde d’un rapport humain.

Sandro Botticelli «La Lamentation sur le Christ mort» (1495-1500, détail)

On ne peut certes nier qu’il s’agit d’une mutilation méritée, mais il s’agit néanmoins d’une mutilation.

Pour retrouver la liberté de donner une caresse, de prendre par la main, de poser un bras sur l’épaule – la charité est faite aussi de cela – il faut trouver un moyen de sortir du scandale des abus.

Chaque geste est devenu suspect parce que la signification simple, bonne, affectueuse de tant de gestes a été utilisée non pas pour rassurer et confirmer un autre, mais pour violer l’intimité d’un enfant, d’une femme, c’est-à-dire d’une personne faible.

Le Pape François a donné l’interprétation la plus forte et radicale de cette crise : il ne s’agit pas d’être tombé dans la tentation de la chair, de péchés sexuels, mais d’abus de pouvoir, un abus qui naît d’une interprétation perverse du rôle sacerdotal, d’un mal qu’il a appelé la cléricalisation.

Si, en effet, on peut remédier au péché de la chair par la conversion individuelle, l’abus de pouvoir, le cléricalisme, exige en revanche un changement plus profond, une révision complète de la culture catholique et de la préparation des futurs prêtres, elle exige de revenir aux origines du message évangélique, qui parle toujours de service et non de pouvoir. On comprend alors bien que le discours de François suscite de nombreuses oppositions, et que la structure ecclésiastique complexe oppose encore de nombreuses résistances à son discours, à sa demande de purification radicale.

Nous le voyons surtout si nous examinons l’une des deux composantes du groupe des victimes des abus, les femmes. Tandis que pour les mineurs, l’admission et la condamnation qui s’ensuit sont obligées, à partir du moment où elles partent d’une transgression reconnue par le code pénal, pour les femmes, le discours est plus complexe et touche précisément le cœur de l’analyse du Pape, le pouvoir.

Dans les transformations des lois établies dans les pays occidentaux, la violence sexuelle à l’égard des femmes et celle à l’égard des mineurs sont toujours étroitement liées. Prenons l’exemple italien : le code Rocco, en vigueur jusqu’en 1996, punissait tout type de violence sexuelle – sur des femmes et sur des mineurs – en tant que « crime contre la morale publique et les bonnes mœurs ». C’est-à-dire qu’il protégeait un bien collectif et non la victime, qui disparaissait, presque coupable elle aussi d’avoir enfreint une loi morale.

En 1996, grâce aux pressions du mouvement féministe, on obtient enfin une nouvelle loi : le viol devient ainsi un crime contre la personne, qui a droit à l’intangibilité sexuelle, et par conséquent, la législation renouvelée établit que l’activité sexuelle doit être le fruit d’un libre choix individuel, parce qu’elle rentre dans le droit propre de l’individu. La liberté sexuelle, en tant que liberté personnelle, s’élève ainsi au rang de bien primaire, et le viol devient donc un crime contre la personne.

La protection individuelle s’étend également aux mineurs c’est-à-dire à ceux qui ont moins de quatorze ans. Avant, en revanche – et cela était le cas également en partie pour les femmes – il devenait crucial en vue d’établir la gravité du crime d’évaluer la conduite de vie du mineur, et n’étaient protégés que ceux qui étaient considérés comme des « mineurs non corrompus ». Avec la nouvelle loi, à présent, tous les mineurs sont protégés, parce que l’on protège la valeur de la personne, au point que le mineur est protégé également contre sa volonté.

Mais la situation des femmes demeure très ambiguë et surtout au sein de l’institution ecclésiastique, des siècles de culture centrée sur la femme dangereuse et tentatrice poussent à classifier ces violences, même si elles sont dénoncées, comme des transgressions sexuelles librement commises par les deux parties. Voilà alors que l’analyse sur les abus faite par le Pape François vient une fois de plus à notre aide : si l’on pointe du doigt le pouvoir, le cléricalisme, les abus sur les religieuses revêtent un autre aspect et peuvent être enfin reconnus pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire un acte de domination dans lequel le toucher devient violation de l’intimité personnelle. La différence de pouvoir, la difficulté de dénoncer à cause de la crainte – sérieusement motivée – de rétorsions non seulement sur soi, mais également sur l’ordre d’appartenance, expliquent le silence qui, pendant des années, a entouré cette acte de domination.

C’est ce que révèle également l’histoire récente : vers la fin des années quatre-ving-dix, sœur Maura O’Donohue et sœur Marie McDonald ont eu le courage de présenter des dénonciations précises et circonstanciées, des enquêtes approfondies et des analyses des situations les plus exposées à ce type de domination. Le silence est tombé sur leurs dénonciations, et on sait bien que le silence contribue de fait à conférer une certaine sécurité aux violeurs, toujours plus sûrs de leur impunité.

Au cours de la dernière année, de nombreux journaux ont levé à nouveau le voile sur cette tragédie, et de nombreuses religieuses, du tiers-monde mais également des pays développés, ont commencé à parler, à dénoncer : elles savent qu’elles ont le droit d’être respectées, elles savent que la condition des femmes, dans l’Eglise aussi, doit changer. Et elles savent que pour réaliser ce changement, il ne suffit pas de nommer quelques femmes dans les commissions. Si l’on continue à fermer les yeux sur ce scandale – rendu encore plus grave par le fait que l’abus sur les femmes comporte la procréation, et est donc à l’origine du scandale des avortements imposés et des enfants non reconnus par les prêtres – la condition d’oppression des femmes dans l’Eglise ne changera jamais.

La perspective dans laquelle le Pape François a encadré le problème des abus est donc juste, et elle croise une autre de ses requêtes à l’Eglise : que l’on reconnaisse aux femmes le rôle qui leur revient. En effet, c’est sur cet évident manque de reconnaissance des femmes que se greffe la culture des abus, qui rend possible une pratique massive de domination indigne de tout chrétien. La dénonciation de cette situation est arrivée récemment du cardinal Marx, à travers une intervention publiée dans notre numéro de janvier, et elle a été répétée, dans un entretien à L’Osservatore Romano, par le cardinal Ouellet : en ce qui concerne la question de la femme, « ne pas prendre acte de la "transformation qui a eu lieu dans la société" et des "progrès" des cinquante dernières années représenterait un "échec" pour l’Eglise, qui est déjà "en retard" dans cette perspective ».

Une question de tact, donc. A affronter avec le tact nécessaire, mais également avec le courage que nous demande le Pape François.

Lucetta Scaraffia

EDITION PAPIER

 

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20 octobre 2019

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