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Paradigme pour l’Eglise

· Sœur Pereira et le projet pour le Soudan du Sud où vivent et travaillent ensemble des religieuses et des religieux du monde entier ·

« Vraiment, Dieu l’a appelée? » demande en écarquillant les yeux, la nièce de sœur Yudith lorsque sa mère lui raconte l’histoire de cette tante qui vit en Afrique et qui en ce moment, alors qu’elle travaille pendant un certain temps également à Rome, la petite et ses parents sont venus lui rendre visite dans la ville éternelle. Probablement notre regard a dû laisser transparaître un pareil émerveillement, en écoutant le projet sur lequel cette religieuse œuvre depuis quelques années dans un pays désormais déchiré par des conflits et oppositions d’une violence inégalée.

Un projet qui n’a pas d’égal dans l’Eglise catholique; Solidarity with South Sudan représente, en effet, un paradigme inédit pour la vie religieuse: différentes congrégations aussi bien féminines que masculines, provenant de toutes les parties du monde, vivent et collaborent ensemble pour apporter la réponse la plus concrète possible aux nécessités, immenses et urgentes de ce pays africain. On travaille principalement sur la santé, l’instruction, le développement pastoral et la formation agricole. « Scintille lumineuse d’un miracle en cours », comme aime le définir sœur Yudith Pereira Rico, ingénieur agronome de formation (« Ce que j’ai appris à l’université à Madrid je l’applique en permanence dans mon travail missionnaire »).

Commençons par le Soudan du Sud...

C’est le pays le plus jeune du monde, avec moins de trois ans de vie. Auparavant il faisait partie du Soudan et avant encore de l’Egypte. Après trois longues guerres civiles au cours du dernier siècle, qui ont culminé avec l'indépendance obtenue en décembre 2013, la lutte pour le pouvoir politique et économique a déchainé la première guerre civile du nouveau pays, et qui se poursuit encore aujourd’hui. La paix et l’identité nationale n’ont pas eu le temps de se consolider et ainsi l’affrontement pour le pouvoir s’est transformé en une lutte tribale, proche du génocide. Nous parlons de l’Etat le plus fragile de la planète, classé au niveau 3 de l’urgence, le plus élevé; un drame permanent et silencieux que plus de deux cents agences et ONG internationales, parmi lesquelles un grand nombre de Caritas de différents pays cherchent à soulager. Il suffit de quelques données: l’âge moyen est de 16,8 ans et l'espérance de vie est de 55; la mortalité maternelle est parmi la plus élevée du monde: une femme sur 7 meurt lors de l’accouchement; 50% des enfants souffrent de graves problèmes de malnutrition; et si 41,5% fréquentent l’école primaire, seulement 2,3% accèdent au secondaire. Parmi les enfants scolarisés les garçons sont les doubles des filles. 8 femmes sur 10 sont analphabètes, et 40% au moins des femmes subissent des violences domestiques.

Instruction, santé, guerre: de l’enfance à l’âge adulte ce sont toujours les femmes qui paient le prix le plus élevé?

La violence que subissent les femmes au Soudan du Sud, comme dans de nombreux autres lieux du monde, est un problème endémique. C’est une réalité doublement présente: non seulement du fait de la crise croissante et du conflit armé, mais aussi parce que c’est une caractéristique constante et quotidienne dans la culture du pays. Il s’agit d’un problème si profondément enraciné qui a, qui a eu et continuera d’avoir des conséquences dévastatrices sur la santé, le bien être et l’avenir d’entières générations de femmes. Et pourtant, malgré ce scénario de guerre voulu et maintenu par les hommes, les femmes sont les victimes par excellence, elles vont de l’avant avec patience et avec foi, luttant pour survivre. Et pour permettre à leurs familles de survivre.

Que fait l’Eglise?

A travers les laïcs, les prêtres, les religieux et surtout les religieuses, l’Eglise locale travaille en assistant les victimes dans les camps de réfugiés. Elle conduit des programmes qui visent à dépasser les traumatismes et favoriser la réconciliation. Les histoires sont terrifiantes, elles laissent des plaies indélébiles: on cherche à aider les victimes à les surmonter et à vivre avec de manière à devenir à leur tour en mesure de panser les plaies des autres; de nombreux prêtres et religieux doivent aussi participer à ces programmes pour se reprendre. Les Eglises – pas seulement l’Eglise catholique – travaillent directement avec les femmes, réussissant à leur faire redécouvrir leur propre dignité, et à connaitre leurs droits. Il y a encore de nombreux défis pastoraux, comme permettre d’accéder aux sacrements des femmes contraintes au mariage ou à la polygamie. Et pourtant l'espoir existe: les femmes qui ont survécu au conflit, de différentes confessions, se réunissent pour soutenir voisins et membres de la famille. Elles président des colloques parmi les diverses communautés tribales pour promouvoir la guérison et la confiance face à l’insécurité dominante, comme base pour construire la paix. Il est tellement important d’écouter les femmes et de réfléchir avec elles pour trouver ensemble une solution au conflit armé. Leur présence dans les dialogues institutionnels de paix porterait à une différence qualitative: on ne parlerait pas seulement de politique et de pouvoir, mais l’on mettrait aussi en lumière des thèmes clés comme l’éducation, la santé et la justice, des thèmes que les hommes n’abordent pas en général.

C’est dans ce contexte qu'œuvre Solidarity with South Sudan?

Solidarity est une association de congrégations masculines et féminines – actuellement les membres qui soutiennent l’association sont plus de deux cents – qui a répondu à l’appel des évêques locaux qui demandaient aux religieuses et aux religieux présents dans le pays de faire quelque chose, en particulier au niveau des hôpitaux et des écoles. C’est la première fois qu’existe officiellement un projet commun fruit d’un accord formel et substantiel de la part de l’union générale des supérieurs masculins et de l’union générale des supérieures féminines. On trouve en Espagne quelques formes de collaboration dans le travail en faveur des migrants, mais il ne s’agissait pas d’un projet qui partait des sommets. A la suite de la demande des évêques, il y a eu – et elle a duré quelques années – une phase préparatoire poussée, tournée vers l’étude des situations et possibilités: vu que l’issue était positive, le projet a été officiellement lancé en 2008. Notre travail est avant tout de construire des centres et des écoles de formation pour enseignants, infirmiers, obstétriciens, agents pastoraux et personnel agricole. Notre travail est d’empowerment des personnes, de les préparer à intervenir. Solidarity qui dispose actuellement de cinq communautés mixtes inter-congrégationnelles qui servent le peuple du Soudan du Sud, a été capable d’imaginer et de réaliser une forme prophétique de vie religieuse pour répondre aux besoins du pays. Nous sommes ensemble! Je vous donne un exemple simple: ici lorsque nous partons en voyage, nous prions notre fondateur de nous assister; avec Solidarity nous disons « que tous nos fondateurs nous assistent ».

Religieuses et religieux qui vivent, décident et travaillent ensemble: une grande nouveauté!

Solidarity ne réunit pas seulement les forces des différentes congrégations collaborant avec les évêques dans leur mission d'évangélisation, mais c’est aussi une communauté qui apporte un témoignage réel d’unité dans la diversité, d’inclusion et de parité entre hommes et femmes. Un témoignage important pour l’Eglise et, surtout, pour la société divisée et discriminatoire du Soudan du Sud. Certes en général dans les missions en Afrique, les ordres collaborent beaucoup (tandis qu’en Europe, milieu que je connais, c’est très diffèrent). Et de toute façon, Solidarity accomplit un pas supplémentaire. Africains, américains, asiatiques et européens: hommes et femmes vivent, collaborent et travaillent ensemble aussi bien au niveau de gouvernement que dans les communautés. A partir de Rome nous nous occupons de communications, de relations avec les autres congrégations, agences, recherche de fonds, recrutement; par contre toute la partie décisionnelle se fait là. C’est un miracle effectivement. Nous travaillons ensemble et nous travaillons bien ensemble! C’est un modèle, un paradigme de vie religieuse qui fonctionne. Nous sommes vraiment complémentaires. Ce qui est un problème pour nous, ne l’est pas pour les religieux, et vice-versa: vivant et travaillant ensemble nous apprenons tous, par exemple, à relativiser. Nous apprenons chaque jour. Tous nous faisons tout: il n’y a pas de rôles pour les hommes et des rôles pour les femmes. Même les religieux cuisinent (certains sont des cuisiniers exceptionnels), nous partageons tout le travail domestique et d’entretien de nos maisons. Bien sûr on doit apprendre à vivre ensemble. Mais je suis convaincue que la formation religieuse aide beaucoup dans ce cas: à la différence des prêtres, lorsqu’un homme entre dans un ordre religieux, normalement on lui apprend à cuisiner, à nettoyer; comme religieux, personne ne te sert, et tu dois apprendre! Je crois, du reste, que la première qualité pour pouvoir vivre ensemble est d'être heureux dans sa vocation, avec ce que l’on fait.

Comment a été accueillie votre diversité au sein de la population locale?

Le fait que nous soyons religieuses et religieux est vraiment un avantage à bien des égards. Avant tout parce que nous avons des origines différentes, du monde entier. Considérez qu’au Soudan du Sud il existe d’énormes problèmes tribaux, donc paradoxalement notre diversité finit par être une valeur. Une diversité présente également au niveau des volontaires laïcs, hommes et femmes (nous en avons grand besoin!). Bien sûr, la population a dû apprendre à nous connaître: mais la méfiance des débuts dépassée, la réponse a été très positive. L'idée du reste est de remettre, à la fin, le projet à l’Eglise locale, non d'être là pour toujours. Peut-être ensuite nous pourrons importer le modèle dans d’autres pays!

Pour conclure, quel est aujourd’hui selon vous le problème le plus urgent?

Le vrai problème – en occident comme en Afrique – est celui de la peur. Si la peur existe, la foi manque. La prudence est quelque chose de diffèrent, je parle de la peur qui conduit à la sorcellerie et au « dévotionnisme ». Nous devons nous en libérer. Il existe deux moyens de vivre la foi: penser devoir la mériter ou découvrir d'être aimés. En découvrant que tu es aimée, tu rends grâce. Choisir de croire et accepter que Dieu t’aime. Benoît XVI nous a écrit une encyclique: Dieu est amour!

Religieuse espagnole de Jésus-Marie, Yudith Pereira Rico a vécu 17 ans en Afrique occidentale dirigeant des projets éducatifs, pastoraux et de promotion des femmes en Guinée et au Cameroun. Depuis janvier 2014 elle est responsable du Bureau international de Solidarity with South Sudan.

Giulia Galeotti

EDITION PAPIER

 

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19 novembre 2019

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