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Nourriture et femme

En général, nous les femmes avons plus de fluidité verbale que les hommes. Et pour autant que cela puisse sembler étrange, on le remarque même dans la préparation de la nourriture. Quand des femmes sont à la cuisine, elles sont beaucoup plus nombreuses que celles que l’on voit. Très vite deviennent présentes trois ou même quatre générations, car l’une dit que sa grand-mère ajoute à cette recette un ingrédient, une autre que sa mère laisse reposer le tout pendant un jour et la maîtresse de maison révèle que sa tante lui a donné une astuce qui fonctionne toujours. Tout cela est beaucoup plus que partager et communiquer, cela signifie créer une communauté avec une histoire et une mémoire communes.

Mattia Preti «Le prophète Elie et la veuve de Sarepta»(1641-1642)

Sans aucun doute, dans la Bible la première connexion de la nourriture avec la femme n’a pas semblé ouvrir une bonne route. L’histoire d’Eve et de l’arbre du bien et du mal (cf. Genèse 3, 1-8) a toujours été interprétée à partir du pire choix, au lieu de voir le risque qu’a couru la femme pour s’engager dans la voie de la connaissance malgré l’avertissement divin. De là, c’est comme si Dieu, connaissant l’avenir qui attendait la femme, imagine un scénario différent où la nourriture et la femme ont une relation plus positive, qui lui a permis d’être un élément essentiel dans l’histoire du salut.

Cette relation entre la nourriture et la femme dépasse de beaucoup la préparation des aliments qui servent pour vivre. Et cela devient réellement une condition pour que, à travers la nourriture, son contexte et son rituel, la femme puisse manifester des attitudes, des comportements et même des intuitions dans le quotidien, mais également dans des situations extraordinaires. Service et pouvoir, passion et plaisir, souvent vie et mort, entrent en jeu dans des actions quotidiennes comme l’acte de manger. La nourriture permet de nous lier de manière différente, selon les occasions, parce qu’elle facilite la communication. Il y a plus, la nourriture est d’une certaine manière comme le sacrement naturel de la communion entre les personnes, qui nous a été donné gratuitement au moment de la création, quand Dieu revêtit la terre.

Nous relions la nourriture, en Israël, presque exclusivement aux rituels religieux, en oubliant que les juifs mangeaient tous les jours comme chaque être humain. Cette nourriture, préparée par les femmes tôt le matin, comme on le lit dans les Proverbes (cf. 31, 15), et ce travail de préférence féminin a permis, en diverses occasions, que l’histoire du salut rencontre moins d’obstacles. Par exemple: que l’accueil soit vécu dans la plénitude; que la foi profonde se manifeste; que l’astuce et la stratégie aient un nom de femme; que la sexualité s’intègre à travers la nourriture dans la vie; que la Sagesse se montre dans un milieu traditionnellement féminin; que certaines femmes deviennent protagonistes de gestes qui, avec le temps, répétés par d’autres, ont acquis une grande importance; ou que la direction spirituelle soit assumée par des femmes.

Avec la nourriture Sara (cf. Genèse 18, 6) et la veuve de Sarepta manifestent l’hospitalité, l’accueil et la foi. A l’ombre de la tente, Sara partage le pain, aliment de base, avec ses hôtes. Le pain partagé, qui est synonyme de prendre part à un repas et d’établir un lien, commence par calmer la faim des hôtes qui, une fois rassasiés, calmeront, par une promesse, la faim de Sara d’être mère, dans une communion réciproque, pour répondre à des nécessités qui auront une répercussion historique.

La veuve de Sarepta (cf. 1 R 17) à Sidon, une terre étrangère à Canaan, où en apparence l’action de Yahveh n’arrive pas, se fie à Dieu à travers la promesse d’Elie et lui donne toute sa nourriture. Matthieu, dans son évangile, nous parle d’une autre cananéenne sans nom qui, avec la même foi que la veuve de Sarepta et se contentant des miettes tombées d’une table, demande de l’aide à Jésus. Foi et confiance qui abondent chez deux étrangères, avec la nourriture comme moyen de relation avec Dieu.

Au cours de l’exode (cf. Exode 16, 1-36) la Sagesse (cf. Sagesse 16, 2) avait donné la nourriture qui transforma les femmes en messagères de mémoire et en mémoire quotidienne la promesse de Yahveh de donner à son peuple une terre où coulent le lait et le miel. Chaque jour, quand à l’aube apparaissait cette chose granuleuse inconnue, la manne, les femmes préparaient de très fines galettes avec celle-ci dont la saveur rappelait le miel et qui accompagnaient les cailles.

Curieusement, la relation nourriture-femme est davantage liée à des moments intimes qu’à de grands banquets, bien qu’elle soit aussi présente dans ces derniers. Dans l’anonymat le plus total Noémi (cf. Ruth 1, 1 - 4, 22), dans une version réduite de la tragédie de Job, est une stratège qui transforme l’adversité en possibilité de solution des problèmes familiaux. Une gerbe d’épis servira de nourriture pour elle et pour sa bru Ruth, alors qu’elle alimentera la stratégie qui garantira le prolongement de sa maison, Ruth devenant l’épouse de son libérateur et, fait plus important, la grand-mère du roi David, de la lignée dont naîtra Jésus. Mais il y a aussi des banquets où apparaissent des femmes comme Judith et Esther, et chez qui le courage et la force avec lesquels elles ont agi ont pu sembler des attitudes plus propres à des hommes. De manière différente, Judith et Esther font usage de l’astuce et de la stratégie pour sauver Israël de la destruction. C’est comme si l’audace avait besoin d’un scénario somptueux, avec des lumières et des tachygraphes, s’agissant d’une affaire d’Etat et de justice. Même si Yaël (cf. Juges 4, 17-24), elle aussi avec audace, pour protéger son peuple de Sisara, aura seulement besoin de l’intimité d’une tente et d’un peu de lait pour que celui-ci sombre dans le sommeil, de manière à le tuer. Dans ces épisodes, Noémi, Yaël, Judith et Esther (dont l’entreprise devient une fête qui est arrivée jusqu’à aujourd’hui, celle de Purim) ont tracé le chemin pour que l’histoire du salut y passe.

Manger en famille permet aux femmes d’avoir avec une certaine fréquence une visibilité publique. Les trois filles de Job sont invitées par leurs frères à partager la nourriture (cf. Job 1, 4) et elles participent à la bénédiction de Dieu, manifestée dans l’abondance des aliments.

Giotto «Le noces de Cana» (1303-1305)

Le Cantique des cantiques, livre de rupture parmi ceux de la Bible, considère l’homme et la femme égaux dans leur passion de déguster et de savourer. Lui est comme un fruit doux (cf. 2, 4), elle comme une grenade, du nard, du safran, de la cannelle (cf. 4, 13-14), du lait et du miel (cf. 4, 11) pour l’aimé ; symboles d’Israël qui la transforment en terre promise, dans l’accueil et l’équilibre entre l’harmonie et la passion de la fête des sens.

La relation la plus étroite apparaît quand la femme elle-même devient nourriture, celle qui alimente son enfant. Pendant la grossesse, elle donne déjà au fœtus les éléments nutritifs dont celui-ci a besoin pour se développer. Quand l’enfant naît, allaiter est se donner soi-même et il n’existe pas un lien d’union plus grand entre deux personnes. L’évangeliste Luc mettra dans la bouche d’une femme les paroles qui unissent Jésus et sa mère avec la nourriture comme lien: « Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés! » (11, 27).

Toutefois, la relation entre nourriture et femme ne s’achève pas dans une attitude courageuse, dans la capacité d’accueil, dans la confiance devant la promesse, dans la passion de déguster ou d’être elle-même nourriture. Jésus dira: « Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Matthieu 4, 4). Cette parole de la bouche de Dieu est également un pain que la femme pétrit, car elle aussi transmet la Parole.

Le pain, aliment de base dans la Bible, composé de farine, d’eau et de levain, est celui qui identifie la personne de Jésus, Pain de vie (cf. Jean 6, 35). Sa pâte commença à être travaillée avec le « oui » de Marie. L’histoire du salut est racontée comme un pacte matrimonial et, dans cette histoire, les histoires d’amour commencent près des puits où les femmes vont puiser l’eau, élément primordial dans la nourriture et aliment en lui-même, parce que l’on peut survivre plus longtemps sans manger que sans boire. A côté d’un puits, nous trouvons des couples comme Rebecca et Isaac, Rachel et Jacob, Séphora et Moïse. C’est un fil conducteur. Pourquoi priver Marie de vivre l’expérience de l’annonciation à côté d’un puits comme femme liée à l’histoire du salut, bien que sous une forme particulière? Pourquoi l’ôter du scénario symbolique de l’eau de la vie et, dans son cas, de l’eau de Vie?

Marie se trouvait peut-être à côté d’un puits quand elle avait senti que le Pain commençait à prendre forme dans son sein; ce Pain est né à Bethléem, qui signifie « maison du pain »; sa mère l’a nourri d’elle-même quand il était enfant; il a grandi en mangeant la nourriture normale préparée par Marie; étant adulte, il semble qu’il aimait manger et boire, parce qu’il est accusé d’être « un glouton et un ivrogne » (Matthieu 11, 19); et, à la fin de sa vie, il devient Pain rompu. A sa mère manque toutefois un aspect commun aux femmes d’Israël. Les mères s’occupaient des garçons jusqu’à douze ans, lorsqu’ils commençaient à dépendre directement des pères. Jusqu’à ce moment-là, Marie aura-t-elle alimenté Jésus enfant sur le plan spirituel? Rappelons-nous que Marie continuera à le suivre très longtemps après l’accomplissement de ses douze ans et qu’aux noces de Cana, elle liera sa figure à l’eau et au vin, quand elle s’adressera à son fils pour conserver une atmosphère de joie durant le banquet, image par excellence du Royaume, où l’on ne peut pas être tristes et habillés en deuil, comme le rappellera fréquemment Jésus lui-même.

Marie joyeuse et attentive, unissant le vin, boisson par excellence, et l’eau, éléments liés à la symbologie du fils: calice de vin lors de la dernière cène et eau qui sort de son côté lors de la crucifixion.

Que les femmes n’apparaissent pas dans la dernière cène ne signifie pas qu’elles n’étaient pas présentes, étant donné que certaines d’entre elles l’auront certainement préparée. Peut-être les auteurs les ont-ils laissées au second plan, étant évident que tous étaient au courant de leur présence pendant la cène rituelle la plus importante. C’est pourquoi, le geste de partager l’aliment de base, le pain, bien qu’il ait une signification plus profonde dans la dernière cène, reflète l’image de la communauté de vie entre hommes et femmes présente chez Sara, chez la veuve de Sarepta, chez les filles de Job, chez les amants du Cantique des cantiques, et qui concerne tout le monde parce que nous ne pouvons pas oublier les paroles de Jésus: « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi » (1 Corinthiens 11, 25). Cette alliance est pour tous.

Dans l’Evangile de Jean, nous voyons la signification « pratique » de cette cène dans le lavement des pieds. Un geste que, peu auparavant, une femme avait accompli dans le contexte d’un banquet, en versant du parfum sur Jésus, qui prophétisa qu’en raison de ce geste on aurait fait mémoire d’elle. Une relation différente entre la nourriture et la femme, dans un rituel quotidien mais à la signification profonde. Le geste de celle-ci acquiert profondeur et importance à cause des paroles et du geste de Jésus.

Le levain est un élément du pain. Les femmes du Nouveau Testament agiront comme le levain qui permet la croissance du Royaume. Nous ne les verrons pas tant liées à l’acte de pétrir ou de cuisiner, qu’au fait de partager et de soigner les personnes, des gestes qui font partie de l’action de nourrir. Marthe, la femme affairée à laquelle Jésus recommande un peu de tranquillité (cf. Luc 11, 38-42), sera chargée de proclamer publiquement sa foi et son image se redimensionnera comme levain pour la communauté désignée dans le texte (cf. Jean 11, 27).

Paul présente des femmes qui se comportent comme de véritables ministres de la nouvelle alliance (cf. 2 Corinthiens 3, 6). Phœbé est l’une d’elle et rien n’empêche de penser qu’elle ne guidait pas une Eglise domestique, ce qui impliquait de devoir s’occuper de tout ce dont la communauté pouvait avoir besoin: sans aucun doute de la nourriture qui nourrit le corps, mais aussi de celle qui nourrit l’esprit.

Dans la Bible, nourriture et femmes signifient donc une culture de relations ample et différemment vécue, matériellement et spirituellement partagée dans le pain, aliment de base, et dans le pain, parole de vie.

Cristina Inogés Sanz

L’auteure

Cristina Inogés Sanz, cattolica, a complété ses études à la Faculté de théologie protestante Seut de Madrid et elle travaille à l’archevêché de Saragosse. Pendant dix ans (2004-2014), elle a écrit pour « Predicaciones », section en langue espagnole de la Faculté de théologie de Göttingen, en Allemagne, et elle collabore avec « Reflexiones diarias », publication de la Iglesia Evangélica del Río de la Plata (Argentina) et avec le mensuel « 21 la revista cristiana de hoy ». Parmi ses publications: Viacrucis de la misericordia (ppc Editorial, 2016), Charitas Pirckheimer. Una vela encendida contra el viento (Editorial San Pablo, 2017), El Cantar de los Cantares. Don, compromiso y regalo (ppc Editorial, 2017); La sinfonía femenina (incompleta) de Thomas Merton (ppc Editorial, 2018).

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23 octobre 2019

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