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Les âmes se reconnaissent en se reniflant

« On raconte que Harim ibn Hayyān rencontra Uways al-Qarani et lui dit : « La paix soit avec toi, Uways ibn ‘Āmir », et que ce dernier répondit : « Et que la paix soit sur toi, Harim ibn Hayyān ». Harim s’émerveilla : « Je t’ai reconnu parce que l’on t’a décrit ; mais toi, comment as-tu fait pour me reconnaître ? ». Uways répondit : « Mon esprit a reconnu le tien, parce que les esprits des croyants se reniflent comme font les chevaux ; ceux qui se reconnaissent se familiarisent affectueusement et ceux qui s’ignorent s’affrontent ». « « Moi je t’aime en Dieu ! » s’exclama Harim. « Je ne pense pas que l’on puisse aimer quelqu’un sinon Dieu » répondit Uways. « Je veux devenir ton ami intime ! » dit Harim. « Je ne pense pas que l’on puisse avoir un ami intime sinon Dieu » répondit Uways (Daylami, Traité sur l’amour mystique, 153).

Calligraphie du nom de Mahomet dans les lettres duquel est inscrite la sourate du Coran appelée « Mahomet » (poster indien)

Les acteurs de ce récit sont deux ascètes de la première période islamique. On peut imaginer que leur première rencontre se soit déroulée sur les bords de l’Euphrate peu après la mort du prophète Mahomet. Beaucoup parlaient de Uways al-Qarani, un homme solitaire d’origine yéménite, sans l’avoir jamais vu. Certains disent que le Prophète lui-même, en ne l’ayant toutefois jamais rencontré, l’entendit décrire par l’ange Gabriel et recommanda à ses compagnons de le chercher pour obtenir son intercession. L’on dit aussi que Uways se convertit à l’islam par inspiration divine directe. Ainsi ce personnage insaisissable est devenu le symbole de qui entre dans la vie mystique sans avoir été initié par un maître vivant. Dans le récit, la rencontre « odorante » entre les deux ascètes se termine par une séparation : Uways est prêt à reconnaître le visiteur, mais ne renonce pas pour lui à sa solitude et à sa recherche.

Le dicton de Uways al-Qarani sur les âmes qui se reconnaissent en se reniflant est une variante rare d’un hadith attribué au Prophète, où au lieu de l’analogie avec des chevaux se trouve une image martiale : « Les esprits sont des soldats en armes ; ceux qui se reconnaissent s’allient et ceux qui s’ignorent s’affrontent ». Cet hadith se voit souvent dans les traités sur l’amour mystique et profane, et soutient la thèse selon laquelle l’amitié gratuite entre les croyants, comme l’amour pur entre un homme et une femme, ont leur origine dans une union primordiale des âmes. La variante dans laquelle la reconnaissance est déterminée par l’odorat, renvoie à la parentèle étymologique entre l’ « esprit » (rūh) et l’ « odeur », dont l’un des noms en arabe est rā’iha, ou également rīh, synonyme de « vent ». On dit qu’émanait d’Uways al-Qarani, un arôme intense de musc, signe de sainteté, autrement caché par son aspect défraîchi : certains parmi le peu de personnes qui le virent de leurs yeux, affirment en effet qu’il était un esclave noir, vêtu de bouts de laine rapiécés, comme les moines et plus tard les soufis (cf. Abu Nu‘aym, L’ornement des saints, ii, 81). D’un autre coté, le parfum renvoyait à l’intensité du désir pour une bien-aimée absente ou pour le paradis. Le poète Jamīl (VIIIème siècle) associe les deux choses parlant de sa bien-aimée Buthayna: « Comme le prophète Idrīs, qui brûlait de désir pour le jardin de l’éternité, ainsi je brûle de désir pour le parfum (rīh) de sa poitrine ».

L’odeur rend perceptible ce que les yeux ne peuvent pas voir. Selon un mystérieux hadith attribué au Prophète, celui-ci aurait dit : « Je sens le souffle du Miséricordieux (nafas al-rahmān) venir du Yémen ». Certains commentateurs voient ici une allusion à Uways al-Qarani, qui à l’époque du Prophète vivait au Yémen. Suggérant que le Prophète avait des nouvelles de Uways par le vent du Sud, le vent de l’ancien Arabia felix, le pays des épices et de la reine de Saba, au temps des origines de l’islam encore siège d’importantes communautés chrétiennes, les commentateurs nous offrent une allusion poétique à l’influence des modèles chrétiens de sainteté sur la formation de la piété musulmane. Cette influence assume dans l’imaginaire musulman une consistance aérienne, dans le même temps concrète et insaisissable, comme les pollens portés par le vent.

Le « souffle du Miséricordieux » devient un terme technique dans le lexique d’Ibn ‘Arabi, qui se sert de cette expression pour indiquer la réalité intermédiaire entre Dieu et le monde. Comme Ibn ‘Arabi l’explique dans le chapitre des Illuminations de La Mecque, « l’origine du souffle du Miséricordieux provient de l’amour pour les créatures, desquelles il désire se faire connaître ». Comme un amant dont le souffle exhale la substance subtile dans laquelle apparaît l’image de la personne aimée, ainsi Dieu exhale un nuage qui extériorise son mystère insondable. Cette substance primordiale est le réceptacle de toutes les possibilités, auxquelles Dieu transmet l’existence en acte, les animant de la parole créatrice dans laquelle s’articule le souffle. Toutes les possibilités, sont les manifestations du mystère divin, mais le reflet le plus complet de l’essence divine est la forme humaine.

Origine de l’univers, le « souffle du Miséricordieux » est aussi l’objet de la nostalgie de toutes les créatures : « Il n’est ni esprit ni corps ; aucune limite le définit, mais il est l’objet éternel du désir ; toutes les créatures le cherchent, et personne ne se l’approprie » ( Illuminations, 49)

Ibn ‘Arabi médite sur le lien entre le « souffle du Miséricordieux » et un autre hadith du Prophète : « Trois choses de votre monde m’ont été agréables, les femmes, le parfum (tīb) et la prière ». Le mot qui dans ce dicton indique le parfum est lié étymologiquement à tayyib, « bon », qui est aussi un des noms de Dieu. Ibn ‘Arabi explique que le Prophète aime le parfum parce qu’à travers la bonne odeur l’on perçoit le souffle du Miséricordieux qui est à l’origine des choses et pénètre tout l’univers. Tandis que d’autres commentateurs musulmans réduisent la portée de ces dictons de Mahomet en les reliant aux circonstances extérieures de sa vie, Ibn ‘Arabi les ramène à leur prégnance symbolique, laissant resurgir les résonances de ces images avec le Cantique des cantiques : « Ton nom est une huile qui s’épanche » (1, 3) ; « vient vent du sud, souffle sur mon jardin, et que ses baumiers exsudent! » (4, 16).

 « La lumière de Mahomet », manuscrit du Livre de la guérison de Qadi ‘Iyād (1900 env.)

Ibn ‘Arabi commente longuement le dicton sur les femmes, le parfum et la prière dans le dernier chapitre du Livre des chatons de sagesse, où il expose la « sagesse » cachée dans la figure de Mahomet. La structure formelle de ce dicton renvoie selon Ibn ‘Arabi, à la nature médiatrice du parfum, cet élément ni entièrement physique ni totalement spirituel qui est lié dans le même temps au monde corporel et au monde divin. Le parfum, en effet, occupe la place centrale entre la femme et la prière parce qu’il est lié aussi bien à la première qu’à la dernière et révèle le lien entre les deux : l’étreinte de l’aimée est « le plus délicieux des parfums », et la femme, comme la miséricorde créatrice, a le pouvoir de transmettre le « parfum de l’existence » ; la prière est le mot « bon », ou « parfumé », à travers lequel le croyant se trouve face à face avec Dieu. Le souffle qui est la matrice de la vie et le souffle émis sous forme de paroles sont une unique substance exhalée par Dieu, elle-même bonne et parfumée.

D’où vient alors la distinction entre bonne et mauvaise odeur ? Dans une page dense, Ibn ‘Arabi affronte la question de l’unde malum, un des grands nœuds de sa philosophie monastique, dans une perspective olfactive. La chose n’est pas étrange, vu qu’en arabe, comme dans d’autres langues sémitiques, bien et mal sont liés étymologiquement et sémantiquement avec la bonne et la mauvaise odeur. Ibn ‘Arabi considère la question du point de vue physique et du point de vue moral. Dans le monde physique, la différenciation entre odeurs agréables et désagréables dépend des différents tempéraments des vivants dotés de l’odorat (anges, hommes et animaux), et est donc relative. Aucune substance n’est mauvaise ou malodorante dans l’absolu. Le mal appartient totalement au domaine moral, il vient donc des actions volontaires et des paroles des hommes. Les actions et les paroles ont une odeur immatérielle qui coïncide avec leur signification, c’est-à-dire avec l’intention avec laquelle elles sont accomplies ou dites. Pour percevoir l’odeur de cette intention il faut un flair divin.

Le lien entre Mahomet et le parfum est un aspect important de la dévotion populaire pour sa personne. Une légende raconte que lors de l’ascension céleste de Mahomet quelques gouttes de sa transpiration tombèrent à terre et de là est née la première rose. Dans l’iconographie populaire, Mahomet est souvent représenté comme une rose, ou comme une figure de lumière de laquelle s’irradient des fleurs. Rumi le grand poète persan, interprète le sens de ces symboles en opposant le parfum du Prophète à ses miracles, à savoir les manifestations visibles de la puissance divine qui contraignent les incrédules à se soumettre : « Les miracles servent à conquérir les ennemis, l’arôme à attirer les cœurs. La foi ne se base pas sur les miracles. Un doux parfum attire les abeilles qui donnent le miel ».

Samuela Pagani

EDITION PAPIER

 

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23 août 2019

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