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Le sens chrétien du toucher

La foi chrétienne est une éducation au toucher dans la mesure où elle est centrée sur l’Incarnation. Elle nous invite à peser le poids de notre corps, de nos attraits, et non à nous en croire affranchis, dans une redoutable illusion.

L’air du temps souffle en ce sens : les technologies du « sans-contact », en rien condamnables, sont des symptômes de l’allure que nous voulons nous donner. Efficacité, rapidité, indépendance. L’allure du sans-contact est légère, aérienne : elle accomplit à merveille ce rêve d’une Humanité affranchie de la pesanteur des corps et des risques du contact. N’est-ce pas là un des grands pièges, celui dans lequel tombe en outre si souvent le christianisme, trop prompt à se croire libéré du poids des corps et des pulsions ?

El Greco «Le Christ guérit un aveugle» (1570, détail)

Le christianisme, bien souvent suspecté de mépriser le corps, de le contraindre ou de le dissoudre en métaphores spirituelles, offre pourtant une étonnante ressource pour penser l’articulation du toucher et de l’intangible. En subvertissant la catégorie religieuse d’intouchable, qui trancherait entre le sacré et l’impur, les récits évangéliques nous font expérimenter ce qui, dans notre existence, relève de l’intangible, et se présente non plus comme un interdit mais comme une limite, la condition pour que naissent des relations justes et des paroles vraies, ce à quoi nous initient les traditions spirituelles chrétiennes.

Saturé de discours publicitaires, d’images, de prouesses techniques, notre imaginaire est sans cesse conduit à rêver une existence autre que celle qui nous enracine dans le plus élémentaire de notre condition terrestre. Ne jetons pas pour autant trop vite la pierre à ce monde technico-commercial qui pourrait la relancer dans le jardin de nos conceptions de la vie spirituelle et, plus particulièrement, de la vie chrétienne. Notre vie a du poids et nos contacts sont les premiers à nous le faire sentir. Or le christianisme nourrit précisément un sens tactile, appelons-le ainsi, de l’existence. La foi en Jésus Christ ressuscité peut nous éviter de perdre contact les uns avec les autres, sans évanescence ni prédation. La foi chrétienne exerce le toucher. Cette proposition se heurte, on le pressent d’emblée, à l’objection que l’on pourrait faire au christianisme d’avoir plus écarté le toucher que de l’avoir promu, ou de l’avoir perverti au profit de prédateurs couverts par une institution silencieuse et coupable. Le toucher tient pourtant une position cruciale dans la foi chrétienne. Elle le déplace, le retravaille. Le christianisme offre un certain art d’avancer à travers les encombrements de la vie, et cela, à la fois, à tâtons et avec tact.

Le christianisme souffre encore de sa morale pudibonde où le toucher ne peut venir que d’avoir cédé à la tentation de l’attrait sensuel de la chair et y reconduire. Le toucher dans le christianisme n’est pourtant frappé d’aucun interdit, mais il n’est pas sans limites.

Jésus touche et se laisse toucher. Il touche pour guérir, comme les thaumaturges de son temps. Non seulement, dans un geste ritualisé, il impose les mains, mais il touche les yeux, met les doigts dans les oreilles et touche la langue (Marc 7). Jésus se laisse toucher dans la foule mais aussi dans cette scène, racontée diversement dans les évangiles, dite « l’onction de Béthanie ». Luc l’écrit ainsi : « Survint une femme de la ville qui était pécheresse ; elle avait appris qu’il était à table dans la maison du pharisien. Apportant un flacon de parfum en albâtre et se plaçant par-derrière, tout en pleurs, aux pieds de Jésus, elle se mit à baigner ses pieds de larmes ; elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux du parfum » (Luc 7, 37-38). On sait comment toute une tradition de lecture figurée évite la question du toucher ou réduit ces gestes à des marques d’affection. On sera davantage sensible aujourd’hui à ne pas métaphoriser le sens de cette scène, mais à comprendre la portée symbolique de gestes que le récit évangélique donne pour non figurés. S’il y a bien ici des attitudes de repentir et de conversion, ils s’établissent dans une relation sexuée, entre un homme et une femme, relation clairement exprimée dans le registre du toucher et de l’odorat. L’abondance des baisers et des larmes versées sans retenue et acceptées sans réticence indiquent l’intensité d’une scène où le corps est le premier lieu de la manifestation d’un désir de rencontre.

La scène ne conduit pourtant à aucun autre débordement que celui du pardon que prononce le Christ. Loin de la condamner par la Loi ou de la retenir dans ses bras, le Christ rend cette femme à son intégrité sans la toucher, ni faire d’elle une intouchable. Le pardon advient dans l’espace retrouvé de ma liberté, signifiée ici par la passivité du Christ : en se laissant toucher, il délie. Sans imposition des mains, ni aucun autre contact, par une seule parole libératrice parce que le Christ se tient à la place où il s’est reconnu respecté par cette femme à la réputation de pécheresse. Sans céder à la sensualité que pouvaient éveiller ses gestes – ils le font dans le regard du pharisien –, le Christ rend à cette femme sa capacité d’aimer librement. Le toucher n’est pas à interpréter métaphoriquement, mais comme lieu où l’expérience sensorielle, ambivalente ou indéterminée, passe à des relations bienfaisantes et salutaires. Le toucher corporel fait sens. Les paroles du Christ le symbolisent. En touchant, cette femme ne se perd plus : le Christ ne la tient pas par là où elle se faisait prendre. Par lui, elle découvre la porte par où passe sa liberté : « Va ! »

Transportons-nous après la Résurrection. Deux scènes nous retiennent : l’apparition à Marie de Magdala et la rencontre avec Thomas. Elles s’enchaînent l’une à l’autre dans l’évangile de Jean, au chapitre 20, par la première rencontre du Ressuscité avec les disciples, groupe dont Thomas est alors absent. Une séquence se dessine. À Marie qui se retourne vers lui, Jésus dit : « Cesse de me retenir ». Noli me tangere. Puis, les disciples ayant été prévenus par Marie Madeleine, ils rencontrent Jésus qui leur montre ses mains et ses plaies. Thomas, absent lors de cette première rencontre, avait déclaré qu’il ne croirait pas tant qu’il ne mettrait pas sa main dans le côté du Christ, ce que Jésus, revenant une deuxième fois, invite Thomas à faire : « Porte ton doigt ici et vois mes mains, porte tes mains et place-les dans mon côté ». Le contraste entre ces deux scènes empêche de dire que le Christ ressuscité ne pourrait être touché. S’il semble que Marie ne puisse pas retenir le Ressuscité, Thomas est invité à le toucher. La Résurrection ne réintroduit pas l’interdit du toucher, comme si la divinisation de la chair la rendait intouchable. Ce serait retrouver l’autre fonction de l’intouchable, ne désignant plus l’impur cette fois mais le divin, le sacré. Puisque Jésus ressuscité invite Thomas à enfoncer ses doigts dans sa plaie, le toucher reste de l’ordre du possible et du permis. Mais le toucher, dans ces deux scènes, est suspendu. Thomas, en entendant Jésus parler, qui l’invite en même temps à le toucher et à cesser d’être incrédule, n’enfoncera pas sa main dans la plaie. Il s’exclamera : « Mon Seigneur et mon Dieu », véritable proclamation de la foi en la résurrection de Jésus. Quant à Marie, elle laisse, en effet, Jésus s’en aller et peut partir elle-même. Poursuivons ce fil qui fait passer de l’abolition de l’intouchable à l’expression de l’intangible.

Tiziano Vecellio «Ne me touche pas » (1485-1490, détail)

Thomas, sans que le Christ ne retienne sa main, ne touche pas : il pose de lui-même une limite à son toucher. Il s’abstient. Que n’a-t-il pas touché ? Les plaies, les stigmates, les signes par lesquels est reconnu celui qui a été mis à mort mais dont le corps, qui parle, est celui d’un vivant. Le discours du Ressuscité à Marie Madeleine avait explicité cette signification. Le Vivant ne se retient pas. La vie est passage qui peut conduire à l’accomplissement. La limite de la mort, marquée par les plaies dans le corps qu’il serait possible de toucher, n’est plus clôture de l’existence individuelle mais passage. « Ne me touche pas ! Car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu ». Retenir le Ressuscité en le tenant empêcherait le passage de s’accomplir, passage qui n’est pas celui de Jésus seul, mais celui de ses frères et de ses sœurs. L’intangible est la condition de réalisation de l’accomplissement, la possibilité du mouvement auquel le toucher qui retient ferait obstacle.

Par l’articulation du touchable et de l’intangible est signifié ce qui compte seul : non pas la présence du corps du Ressuscité, visible, touchable, mais le passage auquel le Christ entraîne par son corps et sa parole. La foi au Ressuscité nous fait découvrir que nous ignorons la portée de notre corps : le corps est plus que ce que l’on en voit et touche. Il nous conduit vers le Père, là où se manifeste que nous sommes appelés à des relations de fraternité.

Occulté dans une certaine vulgate du christianisme, le corps est pourtant bien le lieu de naissance de la parole croyante. Le corps qui se laisse affecter parle à Dieu mais aussi parle de lui.

La lecture du Cantique des cantiques a nourri une longue tradition chrétienne : Bernard de Clairvaux, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, pour n’en citer que les plus célèbres. Le langage d’amour du Cantique s’invente au ras du corps qui s’éveille au contact de la création et des amants. « Colombe au creux d’un rocher », gazelle, faon, chèvres, brebis, tourterelles, mais aussi pommier, lis, vigne. Plus qu’un répertoire, la profusion des métaphores engendre un rythme : la puissance de la sensation ne s’effondre pas en un chaos des sens mais fait lever une parole de reconnaissance entre les amants. L’explosion des sens s’ordonne à l’énoncé du sens : le désir est « aussi fort que la mort », mots sur lesquels se clôt le poème pour affirmer son caractère indestructible. Ce livre biblique, comme les poètes mystiques s’en souviendront, frappe par ces résonances sexuelles. A l’intérieur de la chambre, la jeune femme rêve : « Mon bien-aimé avance sa main par la fente et mes entrailles s’en émeuvent. Je me lève moi-même pour ouvrir à mon bien-aimé. Et mes mains distillent de la myrrhe, et mes doigts de la myrrhe onctueuse sur les paumelles du verrou » (Cantique 5, 4-5). L’exégète Jean-Pierre Sonnet écrit à ce propos : « Les métaphores amoureuses, parce qu’elles puisent à même le désir, gardent le langage au plus près de l’imaginaire, de l’affectif et du corps ; la parole en devient motivante de manière extrême. Si les amants du Cantique sont des poètes, c’est pour sauver leur amour, pour le rendre riche de promesses, et pour irriguer celles-ci du désir. En d’autres mots, c’est pour le rendre fort comme la mort ».

Pourquoi diable avoir retenu ce livre dans les Écritures ? Les rabbins juifs au premier siècle de notre ère en ont eu l’intelligente sagesse pour souligner une donnée essentielle de la relation à Dieu : parfums, couleurs, sensations ne se congédient pas de l’expérience de Dieu. On peut le comprendre ainsi : la foi accueille ce qui se joue au plan humain. Rien de notre existence n’a lieu hors de notre condition charnelle et sensible. Les évangiles, comme nous l’avons vu, ne négligent rien de cela, avant et après la Résurrection. Ce dont témoigne ici le Cantique, mais ailleurs de si nombreuses œuvres chrétiennes, c’est que cette condition charnelle est le socle de l’expression chrétienne, son terreau, son humus. On ne prend pas congé du corps dans l’expérience spirituelle.

Que les amants du Cantique recourent à leur expérience sensible de la création, dans la jubilation de son abondance, pour inventer une parole qui sauve leur amour, relève du plus fondamental de l’existence humaine. Cela manifeste la liberté et l’espérance que l’un et l’autre reçoivent de leur amour. La foi chrétienne initie à cette liberté. « Je me lève moi-même pour ouvrir à mon bien-aimé », disait la bien-aimée du Cantique : nul ne forcera la porte pour aimer en vérité.

Il est plus qu’urgent de percevoir les encombres de notre vie intérieure et de tracer notre chemin où s’engage notre liberté. Se manifestant à moi comme le Vivant qui se laisse toucher, le Christ invite à sentir dans le plus grand secret intérieur ce qui me lie, m’attire et m’entraîne pour y laisser surgir l’espace de ma liberté. Ce n’est ni en réprouvant le toucher ni en le laissant aller à ses propres impulsions que ma vie se dessine. Le toucher est débordé par l’expérience de l’intangible, qui n’est pas la promulgation d’objets ou de personnes intouchables, pas même Dieu. Les évangiles révèlent ce qui, dans nos existences, est intangible et excède l’expérience du toucher comme acte de saisir. Je ne saisis pas autrui, mais le découvre dans le mouvement qui oriente mon existence. Pour la foi chrétienne, cette orientation est donnée par l’appel de Dieu qui tient à nous sans nous retenir, comme un Père heureux de voir ses fils et ses filles aller leur propre vie. « Va ! ta foi t’a sauvée », déclare Jésus à la femme qui, dans la foule, a sollicité de lui son salut : « Si seulement je touche son manteau, je serai sauvée. » L’ayant entendue, Jésus ne la retint pas. Le monde qui m’est donné à sentir et à goûter palpite de rencontres, sensibles et parlantes. Je le reçois en partage. Qui ne mesure pas ses pesanteurs ne pourra se rendre libre et respecter autrui avec grâce.

Patrick Goujon
Le texte intégral de l’article a été publié dans le numéro du mois de novembre dernier du mensuel « Etudes »

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