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Le parfum de la vie consacrée

« Que serait le monde sans parfum? Comme je crois que sans parfum l’âme se désespérerait, brûlons des épices de myrte en conclusion du shabbat », lit-on dans la partie qui commente l’Exode à l’intérieur du livre hébraïque du Zohar (20a). Et «que serait le monde s’il n’y avait pas les religieux?» (Thérèse d’Ávila, Vie, 32, 11). Ces deux phrases me sont venues à l’esprit, en repensant à la vie consacrée comparée par Jean-Paul II à la scène du parfum de Béthanie (cf. Jean 12, 1-8): « Cette vie “répandue” sans compter diffuse un parfum qui remplit toute la maison. Aujourd’hui non moins qu’hier, la maison de Dieu, l’Eglise, est ornée et enrichie par la présence de la vie consacrée »: c’est pourquoi l’Eglise « ne peut absolument pas renoncer à la vie consacrée, parce que celle-ci exprime de manière éloquente son intime nature “sponsale” » (Vita consecrata, 104). Peut-être est-ce la première fois que le magistère a eu recours à cette analogie, mais le rapprochement est certainement très suggestif, et elle est ensuite répétée dans le même texte, quand la « surabondance de gratuité et d’amour » est évoquée (ibid., 105).

Le caractère hardi, mais également l’originalité de la métaphore, m’a convaincu à l’époque d’intituler mon commentaire à l’exhortation apostolique « Le parfum de Béthanie » (Editions Dehoniane, Bologne): c’était vraiment quelque chose de nouveau. Certes, dans la lecture spirituelle, en particulier celle mystique, l’icône de Béthanie — parfois superposée à celle de la femme sans nom dans la maison de Simon le lépreux: cf. Marc 14, 3-9; Matthieu 26, 6-13; Luc 7, 36-50 — revient avec une certaine fréquence, en soulignant ici et là des détails. Comme le fait par exemple Thérèse de Lisieux, qui donne de l’importance au vase « brisé », et donc à la perte totale du parfum, irrécupérable.

A bien y penser, l’odorat renvoie immédiatement aux parfums, et ceux-ci à un monde sensuel aux connexions complexes et aux miroitements qui donnent le vertige. C’est pourquoi l’odorat pourrait être considéré peu adapté à la vie religieuse et à la religion elle-même. En revanche, la Bible est un livre rempli de parfums, parfois avec des noms mystérieux, d’autres fois plus familiers. « Parfum et encens réjouissent le cœur » lit-on dans le livre des Proverbes (27, 9). A son tour, le Cantique des cantiques — une référence classique des mystiques et de la vie consacrée — est le livre le plus vertigineusement exposé à des sens corporels et même érotiques, et peut-être est-il pour cette raison également le plus parfumé. Le jeu réciproque de se rencontrer et de se chercher, de se connaître et de s’aimer, entre l’aimé et l’aimée, est mélangé avec les parfums du corps et de la nature.

L’odorat est le plus énigmatique des cinq sens, et nous connaissons peu son fonctionnement. Mais l’industrie des parfums a toujours été très active, pleine d’expérimentations et de curiosités, également chez les religieux. Un exemple classique, aujourd’hui encore considéré comme un pionnier et un maître, est le religieux français Louis Feuillée (1660-1732), de l’ordre des minimes, botaniste, géographe, voyageur pour le compte de Louis XIV. Et les monastères sont depuis toujours des lieux d’alchimie et d’essences, depuis la mystérieuse cénobie de Qumran jusqu’à aujourd’hui. Combien de parfums, de crèmes, de distillats, d’essences, les moines et les moniales n’ont-ils pas inventés!

Un commentaire hébraïque des Ecritures affirme que l’odorat est l’unique des cinq sens qui n’a pas participé au péché des origines et pour cette raison il possède une noblesse au service de l’âme. Le messie qui viendra lui aussi « respire la crainte de Yahvé » (Isaïe 11, 3). Dans la Bible, il y a sans cesse des références à la joie des parfums et à leurs variétés, mais également à des conséquences contraires, comme la puanteur, pour celui qui s’éloigne du Seigneur. On trouve une véritable fête du parfum dans les Evangiles. Les rois mages commencent par la myrrhe donnée à Jésus nouveau-né, et l’on termine par la tristesse des myrophores, les femmes qui portent des parfums pour oindre le corps du maître le matin qui suit le samedi, et qui deviennent en revanche des témoins privilégiées de la résurrection.

Autour de la mort du maître, il y a un excès de parfums: il y en a bien trente-deux kilos apportés par Nicodème pour la sépulture et au moins trois pots d’aromates par les trois Marie à l’aube de Pâques. Nous pouvons comparer cette concentration de parfums sur le nouveau sacrifice et sur le nouveau temple comme un rèach nichòach, un « parfum qui inspire la sérénité ». C’est en effet ainsi qu’était défini ce mélange aromatique et fumant qui envahissait le temple lors des sacrifices et qui étourdissait (cf. Isaïe 6, 4).

De nombreux siècles plus tard, Paul invitera les chrétiens de Corinthe à être « pour Dieu, la bonne odeur du Christ parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent » (2 Corinthiens 2, 15). Et en répondant à la générosité de la communauté chrétienne de Philippes, l’apôtre reconnaît aussi un «parfum de bonne odeur» (Philippiens 4, 18). En conclusion de la Bible, l’Apocalypse dégage un parfum avec une abondance d’essences odorantes, dans des « coupes d’or pleines de parfums » (5, 8), une expression qui fait écho au Pentateuque (cf. Nombres 7, 86).

Pour revenir au point de départ, comment ne pas sentir la vie religieuse comme ce « parfum qui inspire la sérénité » avec son engagement total, son service qui recherche de nouvelles formes de proximité de l’autre, l’ardeur d’un amour « sponsal et gratuit », la délicatesse d’une proximité qui se fait tendresse et miséricorde, la luminosité de tant d’anciens que les sacrifices et la générosité ont transfigurés dans la sérénité? Nous avons tous connu de ces personnes, transparentes et diaphanes, non grâce à un maquillage forcé, mais en raison d’une sérénité et d’une lumière mystérieuse qui émane de l’intérieur. Lumière, mais également parfum: celui qui s’appelle « odeur de sainteté», qui va de pair avec l’«odeur des brebis » dont parle le Pape François, en pensant aux prêtres qui se laissent imprégner par la vie et les difficultés de leur peuple, dont ils reconnaissent également, et respectent, le « flair » pour s’orienter, c’est-à-dire l’instinct de la foi (cf. Evangelii gaudium 119).

Bruno Secondin

EDITION PAPIER

 

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18 août 2019

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