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La voix des femmes

Nous publions de larges extraits de la rencontre qui s'est tenue le 1er avril dernier à la rédaction de «L’Osservatore Romano», consacré aux thèmes abordés dans l'ouvrage La voce delle donne. Pluralità e differenza nel cuore della Chiesa, [La voix des femmes. Pluralité et différence au cœur de l'Eglise] de Sabina Caligiani (Milan, Edizioni Paoline, 2019, 224pp., 17,00 euros). Cet essai rassemble dix-sept voix de femmes qui œuvrent dans le monde ecclésial, historique et philosophique. Angela Ales Bello, Cettina Militello, Serena Noceti, Marinella Perroni, Cristina Simonelli, Adriana Valerio, Francesca Brezzi, Yvonne Dohna Schlobitten sont quelques-unes des biblistes, historiennes, philosophes, artistes qui, à travers les pages de cet ouvrage, ouvrent une voie d'accès sur la pensée féminine et sur la contribution que celle-ci a offerte à la pensée et à l'Eglise, du Concile Vatican II jusqu'à aujourd'hui. En plus de plusieurs de ces auteures, diverses autres femmes et spécialistes ont participé pour débattre, à partir des thèmes du livre, sur la manière d'interagir avec le quotidien du Saint-Siège ouvert à une libre confrontation entre les visions “plurielles et différentes” sur le monde et sur le rôle de la femme dans l'Eglise.

Sabina Caligiani — Pourquoi La voix des femmes? Je ressentais depuis longtemps le besoin (intellectuel, intérieur) d'approfondir une série de thèmes relatifs à la question féminine, en privilégiant les instruments de l'anthropologie chrétienne. J'étais en pleine période de recueil et d'étude de documents sur sur la différence de genre, quand je suis tombée sur le texte d'une philosophe et théologienne allemande, Beate Beckmann Zöller. Les femmes “bougent-elles” les Papes? s'est demandée l'auteure. Ont-elles été en mesure, malgré les hiérarchies rigides de l'Eglise au cours de l'histoire, d’influencer un monde dominé par les hommes? La réponse est oui, et elle devient le titre du livre: Les femmes bougent les Papes (“Die Frauen bewegen die Päpste). Elle en ont été capables. Six portraits exemplaires de femmes, ayant vécu sur une période de plusieurs siècles, du moyen-âge à l'époque contemporaine, de Hildegarde de Bingen à Edith Stein, des “prophétesses”, qui à travers leur magistère de pensée et d'action, exercé à des époques différentes et de manières diverses, ont posé les bases du débat actuel sur la différence de genre, théologique et pas seulement, et de la construction d'une théologie “au féminin”. L’inspiration d'un livre peut naître, naît souvent, non seulement d'une expérience concrète de vie, mais également d'autres livres. Qui sont eux-mêmes des expériences vitales, distillées et concentrées. La voix des femmes naît ainsi. Je me suis dit: pourquoi ne pas aller chercher, dans une sorte de voyage intellectuel et vital, qui mélange la théorie et l'approche concrète, personnelle, la suite idéale moderne de ce parcours tracé par Beate Beckmann Zöller? J'ai été fascinée par l'idée d'hypothétiser que le fil robuste de l'histoire puisse établir une généalogie et une continuité entre ces femmes extraordinaires du passé et les nombreuses femmes d'aujourd'hui qui sont au travail sur ces mêmes thèmes, dans les défis du changement lancés par la modernité. Au point de me pousser à accomplir une sorte de voyage, de voyage réel, fait d'entretiens, à la recherche de religieuses et de laïques qui font revivre aujourd'hui, en le développant, l’héritage du passé. J'en ai choisi quelques-unes, porteuses d'histoires et d'expériences significatives, toutes différentes entre elles, en les rencontrant sur leurs lieux de travail et en particulier dans les universités pontificales, où, surtout après le vent nouveau de Vatican II, elles ont eu la possibilité d'enseigner et de rechercher. Je les ai interviewées selon une approche journalistique, plus que théorique et doctrinale. Chacune de ces spécialistes m'a ouvert des horizons inimaginables, d'un intérêt extraordinaire. J'ai préféré que la La voix des femmes parle à travers leurs voix. La théologie a dialogué en direct avec la philosophie, l'histoire, la sociologie, la bioéthique, l’art, la communication. L’empathie qui nous a unies nous a offert la possibilité de construire ensemble des entretiens, dont à la fin est ressortie non seulement l'élaboration théorique, mais la théorie dissoute dans le dialogue et l'entretien, dans la biographie et dans la vie. Lors de la rédaction de ce travail, en mettant en ordre la séquence des entretiens, j'ai été frappée par l'augmentation de sens, l'apparition de significations nouvelles engendrées par nos rencontres, du fait que les voix, bien qu'ayant des caractéristiques individuelles, se fassent involontairement écho et rappel d'un chapitre à l'autre, en établissant des terrains communs et en suggérant d'emprunter de nouvelles routes. C'est la vertu de l'échange, la fécondité qui naît de la recherche et du partage de parcours et d'objectifs communs.

Adriana Valerio — J'ai enseigné l'Histoire du christianisme et des Eglises à l'université Federico ii de Naples, je suis co-fondatrice de la Coordination des théologiennes italiennes et j'ai été présidente de l'Association européenne des théologiennes. Je m'intéresse principalement à l'histoire et à l'histoire de l'exégèse féminine, en conduisant depuis plus de dix ans le projet international et interreligieux «La Bible et les femmes». Ma question porte sur les aspects organisatifs, c'est-à-dire sur comment il est possible de faire intéragir, dans un journal comme «L’Osservatore Romano», les thèmes émergents du quotidien avec nos compétences spécifiques dans les disciplines théologiques (l’exégèse, l’histoire, la dogmatique, l’ecclésiologie, la liturgie, l’anthropologie, la pastorale etc...). On pourrait peut-être créer une structure organisative, avec des personnes responsables de chaque secteur, de manière à former une équipe de travail pour faire connaître les nombreux aspects qui concernent aujourd'hui la recherche des théologiennes qui ont apporté tant de nouveautés en ce qui concerne les diverses modalité de considérer les femmes et leurs rôles au sein de l'Eglise.

Stella Morra — J'enseigne la théologie fondamentale à la Grégorienne. Je crois que l'un des problèmes éternels de tous les journaux, et donc aussi de «L’Osservatore Romano», est celui du rapport entre information et réflexion. On y trouve des nouvelles, parce qu'un journal s'occupe de cela, et ensuite il y a une réflexion possible sur les nouvelles, qui peut être la page culturelle. Je crois que, par exemple, l'une des questions est précisément celle-ci, en ce qui concerne le thème des femmes et leur participation, aussi bien en phase de recherche des nouvelles qu'en phase d'approfondissement culturel. Par exemple, je ne crois pas que les femmes dans «L’Osservatore Romano» doivent écrire seulement sur des questions ou des thèmes de femmes. Si pour chaque nouvelle on a soin, par exemple, de toujours écouter une voix masculine et une voix féminine — quel que soit le sujet dont on parle — cela pourrait être un premier pas, ce qui n'exclut pas qu'ensuite il y ait certains points spécifiques par rapport à la réflexion de femmes, dans lesquels il puisse y avoir quelque chose de plus concret. Mais ce niveau de quotidienneté pourrait déjà être, selon moi, un petit critère très concret.

Deuxième question, il y a des thèmes, à propos des expériences des femmes, qui peuvent en revanche être inversés: ne pas rester l'occasion d'une promotion, mais une ressource pour tous. Selon moi, l'un de ceux-ci est la question du passage entre les générations. Ici aussi, je suggère un petit critère, par exemple sur les questions qui concernent les femmes: toujours demander une contribution différenciée sur la base de l'âge, une jeune femme et une femme plus âgée qui a des compétences et une plus grande expérience. Par exemple, en ce qui concerne les thèmes des femmes, ce passage générationnel est une grande question, qui devient ainsi une ressource pour tous. Avoir trente ans aujourd'hui n'est pas pareil qu'avoir eu trente ans il y a trente ans, cela est radicalement différent, dans le bien et dans le mal.

Marinella Perroni — Je suis une bibliste et j'ai fondé la Coordination des théologiennes italiennes. Je voulais tout d'abord demander un peu plus de précision à la phrase prononcée par le directeur, selon qui l'une des finalités de «L’Osservatore Romano» est de “raconter des histoires”, parce que “raconter des histoires” peut vouloir tout dire ou ne rien dire. Une chose est de raconter des histoires comme style littéraire, une autre de dire que la structure du journal est de raconter des histoires. Je me demande ensuite si le but de notre rencontre est celui de commencer à constituer une base de données de ressources féminines. Ce serait un premier pas, mais certainement pas suffisant. En effet, il est tout aussi nécessaire de se doter de personnes qui aident à comprendre que certains thèmes, qui semblent innocents, et qui promeuvent d'ailleurs ce qui est humain, doivent aujourd'hui être considérés comme plus complexes et problématiques. Je vois par exemple que «L’Osservatore Romano» a choisi comme “mot de l'année”, le mot fraternité. Splendide, le Pape en a parlé, toute l'histoire de la foi chrétienne est une histoire de fraternité, vécue ou niée. Mais à quel point est-on conscient du fait qu'il existe la sororité et de ce que cela a comporté pour les femmes de décliner la sororité? Je veux dire qu'il est certainement nécessaire de mettre au même niveau les ressources entre hommes et femmes, mais il devrait aussi y avoir l'effort de comprendre que, sur certains thèmes, il existe désormais une culture des femmes, une pensée des femmes, une tradition des femmes. Et une chose est certaine: cette culture, cette pensée et cette tradition ont du mal à être connues et reconnues comme telles, surtout dans l'Eglise. Il faut se rendre compte que, précisément au niveau de formulation des thématiques, on ne peut pas laisser de côté une tradition qui s'est construite pendant ces deux derniers siècles, pour essayer de repenser les choses également à partir de la perspective des femmes. Il s'agir d'un fait qui a une portée importante et qui, en revanche, est presque inédit pour le journalisme italien.

Giorgia Salatiello — Je suis professeure titulaire à la faculté de philosophie de l'Université pontificale grégorienne et professeure invitée à l'Université pontificale Regina Apostolorum. En réalité, cette ouverture à la déclinaison féminine a déjà été faite en petit. Car dans l'un des derniers numéros de «L’Osservatore Romano» a également paru un petit article que j'ai écrit, précisément sur la sororité. J'ai vu avec plaisir l'initiative du journal de créer une équipe de personnes qui soit le plus possible inclusive. Cela me semble un aspect important: le fait que les femmes ne doivent pas écrire seulement sur les femmes, dans une sorte de réserve indienne.

Francesca Brezzi — Je désire tout d'abord remercier Sabina Caligiani pour la “persécution” à notre égard, qui a donné lieu à cette naissance dont nous sommes toutes heureuses. Je suis philosophe de profession, mais je veux dire ma grande dette à l'égard des théologiennes, en particulier Marinella Perroni, et également des historiennes, comme Adriana Valerio, qui ont vraiment changé ma manière de voir les études. Avec Angela Ales Bello nous avons suivi le cursus d'études “traditionnelles” de la philosophie. Etant donné notre âge, on n'étudiait alors pas les philosophes femmes, mais ensuite elles ont fait irruption dans ma vie qui, à partir de ce moment, a changé. Ce livre offre donc certaines indications pour l'avenir. D'une certaine manière, sans savoir qui étaient les autres participantes, s'est aujourd'hui réalisé – j'aime utiliser l'expression d'une théologienne que j'apprécie beaucoup – , est apparu, “un tissu aux nombreuses couleurs” (Antonietta Potente aime utiliser ce terme). Je crois que nous devrions partir de là et donc nous ouvrir à la diversité et à la possibilité de traiter de nombreux thèmes. Du reste, je viens de la philosophie traditionnelle, je me suis occupée et je m'occupe encore de tant d'autres questions, je n'étudie pas seulement les problématiques féminines. Je m'occupe aussi de droits humains, d'éthique contemporaine ; il y a quelque jours, j'ai tenu une conférence sur l'histoire et la mémoire. Nous pouvons parler de nombreux thèmes, mais je crois que du moment que nous en parlons, nous qui nous avons été plus ou moins touchées par la philosophie “féminine” (nous avons beaucoup discuté avec Marinella Perroni du terme à utiliser dans son beau livre Non contristate lo Spirito de 2007 quand on ne pouvait pas utiliser le terme théologie féministe), nous présenterons nos précompréhensions de femmes, catholiques, chrétiennes, qui se sont interrogées en tant que femmes sur certaines thématiques et donc que nous présenterons une pensée autre, une solution différente.

Soeur Beatrice Salvioni — Je suis une paulinienne. Je suis un peu intimidée parce que je ne suis pas philosophe, je ne suis pas théologienne et je suis simplement une sœur qui a accepté une proposition vocationnelle de la part de Dieu. J'ai accepté une vocation qui, tout au moins à l'époque, était encore assez difficile à “digérer”: qu'une congrégation, une famille religieuse, dans ce cas la famille paulinienne, travaille au service de l'Evangile avec les instruments de la communication et de l'information et avec les critères de la saine entreprise ; c'est une chose que nous-mêmes n'avons pas encore réussi à digérer, imaginons il y a cinquante ans. Je voulais reprendre le discours qui a été fait également par Marinella Perroni. A partir d'un autre livre, celui que nous avons publié sur la Pòlis, qui était précisément un hommage à sa recherche et à sa pensée, Marinella s'exprimait avec des expressions que je ne suis pas sûre de traduire avec justesse, mais que je traduis comme je les ai comprises: quand on promeut la pensée féminine, disait-elle, on ne promeut pas la femme mais on fait de la culture globale. Une culture qui est uniquement masculine, avec tout le respect également pour certains hommes que nous estimons et qui respectent beaucoup les femmes, est une culture boiteuse, ce n'est donc pas de la culture. C'est pourquoi je crois que parler de tout, femmes et hommes, avec ses propres compétences, devrait devenir normal justement pour favoriser la circulation de la culture et pas tant la promotion de la femme.

Soeur Marcella Farina — J'enseigne la théologie à la faculté de sciences de l'éducation, à l’Auxilium. Depuis un certain temps je m'interroge, déjà depuis le grand jubilé, sur ce que nous transmettons aux nouvelles générations. Nous parlons de la “génération Z”, qui ignore entièrement nos parcours, entièrement nos problèmes, mais également nos acquisitions scientifiques. Comment faire pour atteindre cette génération qui ensuite devrait peut-être prendre place dans la culture, également universitaire, car peut-être sont-ils déjà au niveau universitaire comme étudiants? Il y a un analphabétisme très grand dans ce domaine. Je me demande également comment «L’Osservatore Romano» peut-il atteindre ces générations. Quel type de stratégie utilisera-t-il? Il y a quelques jours, nous avons tenu un congrès sur le hasard, qui n'est pas un jeu. Dans les faits, ce sont les jeunes qui jouent, qui cherchent le hasard comme fin en elle-même. Alors peut-être que ces problématiques très présentes dans le monde des jeunes pourraient elles-aussi être affrontées par nous les femmes, parce que nous percevons la difficulté, mais également les risques que courent ces jeunes, leur solitude, de leur manque d'une famille, d'écoute. Ce sont des jeunes qui ne s'intéressent peut-être pas au problème d'être des femmes ou d'être des hommes parce qu'ils vivent ce qu'ils pensent vivre, peut-être aussi en cachant leurs ressources et leurs talents. Il faudrait chercher comment les atteindre, peut-être en trouvant des stratégies, les impliquer, les faire parler, leur demander ce qui les pousse à aller vers le hasard, ce qui les pousse à aller vers ces dépendances (l'alcool mais pas seulement), vers cet usage des mass media si massif qu'il fait ensuite perdre le contact avec la réalité. Je pense que les sœurs expertes en communication pourraient nous venir en aide. Pour moi ce sont de grandes problématiques, car étant dans une faculté de sciences de l'éducation, je vois vraiment que les nouvelles générations sont “autres”, nous disons génération Z parce que désormais les millennials sont déjà derrière, par rapport à ces générations. Pour moi cela est un objectif très important.

Yvonne Dohna Schlobitten — Je suis allemande et la seule à ne pas être italienne dans ce groupe. Je suis maître auxiliaire associée à l'Université pontificale grégorienne. Je tiens des cours d'esthétique et de spiritualité de l'art contemporain. Ma formation est un peu atypique. En effet, j'ai tout d'abord étudié le droit, complétant tout le parcours de juriste, mais j'ai ensuite suivi des études de philosophie pour arriver, à la fin, à un doctorat en histoire de l'art. Un parcours qui à présent, et cela est intéressant, m'a conduite à l'étude de la théologie. En ce moment, je conclus un doctorat à Fribourg avec une recherche portant sur l'art, l'esthétique, la religion et la théologie. Je tiens à dire que je suis arrivée à la théologie, précisément pour approfondir ce que j'ai compris dans l'art, dans l'esthétique et dans la spiritualité. Je suis un membre fondateur d'un groupe international de femmes (à présent également d'hommes), pour aider à définir “ce qui est intrinsèque à la théologie féminine”. Depuis quatre ans nous travaillons ensemble et nous avons également organisé des congrès. Selon moi, si nous voulons que la voix des femmes ait une signification pour le monde et surtout pour le monde de l'Eglise, nous devrions vraiment trouver une manière pour réaliser cette inter, multi et trans-disciplinarité, que propose également la constitution Veritatis gaudium. Aujourd’hui, on tend à ne pas prendre beaucoup l'art et la création artistique au sérieux; ce qui selon moi est une erreur, car ils sont eux aussi de la pure théologie. Le théologien Romano Guardini a compris cet aspect de l'art et il est arrivé à la théologie sans “utiliser” l’art. Il y a besoin d'un système transdisciplinaire, surtout pour comprendre la méthode. Quelle est la méthode de la philosophie? Quelle est la méthode de la théologie? Ce sont des questions importantes. Selon moi, après quatre ans de travail dans ce groupe, nous avons commencé à développer les critères (la conscience, l'écoute et le regard), les méthodes et les concepts féminins dans le dialogue, dans l'organisation, dans la leadership et dans l'éducation. Assurément nous enseignons, de manière indirecte, nous éduquons les prêtres, les étudiants. Mais selon moi, il n'est pas encore tellement évident que notre “ressenti intellectuel” de femmes, comme je l'appelle, soit vraiment une méthode, une manière scientifique de procéder qui pourrait être vérifiée, définie et entrer ainsi dans l'enseignement des diverses universités. Cela me tient à cœur. Il est difficile de définir un “critère féminin” ou des “sens spirituels féminins”. Mais selon moi, si nous nous rencontrons régulièrement, en connaissant la manière de penser les uns des autres, il est possible de mieux arriver à définir notre parcours.

Cecilia Costa — Je suis une sociologue et j'enseigne la sociologie des processus culturels et de l'éducation. Je vis une sorte de situation de frontière, car je suis enseignante aussi bien à Roma Tre, une université publique, qu'à l'Institut supérieur des sciences religieuses (à l'Université pontificale du Latran), depuis de nombreuses années. “En risquant” d'un point de vue académique, je me suis beaucoup occupée du lien entre sociologie et théologie, en misant sur l'interdisciplinarité non en paroles, mais dans les faits. A mon niveau, d'une certaine manière, j'ai réussi à faire passer une certaine synergie entre différentes disciplines. Yvonne Dohna a parlé de la possibilité d'introduire des critères scientifiques féminins dans le débat intellectuel. Je dirais tout d'abord qu'il y a un certain “style” féminin de transfert de la connaissance: en effet, sans trahir la rigueur scientifique, une intellectuelle femme peut écrire avec “passion”, avec “générosité “ et avec la volonté de se mettre au “service” de celui qui lit. En outre, tout en restant ancrée à l'épistémologie et à la méthodologie de sa propre discipline, une spécialiste peut trouver des corrélations inédites et peut élargir sémantiquement des concepts traditionnels pour construite des ponts disciplinaires. Par rapport à la mentalité masculine, les femmes comprennent peut-être — et je souligne peut-être —, davantage l'utilité de conjuguer des domaines de spéculations apparemment éloignés et distants entre eux, qui en revanche, subtilement, sont beaucoup plus liés qu'il ne semble. Le monde intellectuel féminin pourrait renforcer l'échange entre la pluralité des connaissances, dans le but de donner plus de place à la multidisciplinarité, à la transdisciplinarité, à la “fermentation de tous les savoirs”, comme nous y a invités le Pape François dans Veritatis gaudium. Pour répondre, en revanche, aux interrogations éducatives évoquées par sœur Marcella Farina, m'étant occupé ces dernières années de la réalité des jeunes d'un point de vue sociologique, et ayant été impliquée, en tant qu'experte, dans la très belle expérience du Synode des jeunes, je me rends compte que beaucoup des problématiques des générations émergentes ont besoin d'être affrontées avec une sensibilité “féminine” particulière, comme par exemple, entre autres: l’incapacité de beaucoup d'entre eux d'être réellement les protagonistes de leur vie, d'avoir un sens profond de la liberté et le fait d'être fascinés par le risque. Une recherche du risque qui naît parfois de la peur, d'un vide, et que certains jeunes poursuivent comme substitut émotif dans les situations les plus diverses: dans l'abus d'alcool, dans la drogue, dans les discothèques, dans la vitesse et dans l'étourdissement.

Manuela Terribile — Jusqu'à il y a quelques mois, j'ai enseigné dans une école et cette année j'enseigne la théologie dans une université catholique. Je crois qu'il y a deux thèmes pour lesquels les femmes pourraient offrir une réflexion qui pourrait également croiser le parcours de «L’Osservatore Romano»: le premier, que je suppose cher au Pape François, mais qui je crois touche notre chair à tous, est le cléricalisme, sur lequel on peut dire beaucoup de choses et également leur contraire, selon la personne qui parle. Il est nécessaire d'avoir à l'esprit que les femmes ne sont pas exemptes de ce “défaut de fabrication” du seul fait que ce sont des femmes. Le thème devrait cependant être développé: “cléricalisme” est l'un des nombreux termes qui peut ne rien signifier ou qui peut même aller contre le Pape François. Ce qui, en ce moment de l'histoire (la mienne, de l'Eglise et des autres), me désolerait beaucoup.

L’autre thème, très difficile, est celui que j'appelle l’“interruption de la tradition”. 95 pour cent, peut-être davantage, des mots que la Traditio fidei utilise n'a aucune signification pour les plus jeunes, mais également pour les générations précédentes, pour ceux qui les connaissaient et qui commencent à présent à les sentir un peu défraîchis. Ce sont des mots — à moins que quelqu'un n'ait une communauté qui les incarne — qui semblent, pour le dire comme Gozzano, “de petites choses de très mauvais goût”. Je crois que ces deux thèmes mériteraient une voix des femmes. Il y a ensuite quelque chose que les femmes peuvent exprimer et qui est une valeur sérieuse, une valeur que j'appellerais “processuelle”: si je regarde les personnes ici présentes, il me vient à penser que nous avons diverses formes d'appartenance à l'Eglise. Et cela n'est pas sans poids. La vie religieuse a un sens qui n'appartient qu'à elle et sans la vie religieuse l'Eglise serait un peu différente, elle aurait un autre visage. Il y a, ici et dans le monde, les femmes qui enseignent et les femmes qui n'enseignent pas, les femmes qui viennent d'Italie ou d'ailleurs. Je crois qu'il existe une variété, pas seulement d'histoires, mais de compétences très forte qui devient un carburant. Cette pluralité des femmes peut être utilisée, au moins pour tisser une toile. Quant au cléricalisme, n'importe laquelle d'entre nous ici en a fait l'expérience, autrement nous ne serions pas ici. Peut-être qu'aucune d'entre nous ici ne pense la même chose qu'une autre, tout au moins je l'espère. Cela n'est pas un problème, mais une ressource.

Angela Ales Bello — J'ai enseigné à l'Université du Latran. Une chose importante que nous avons faite est de promouvoir les femmes philosophes, en particulier les phénoménologues: Edith Stein, dont nous avons traduit toutes les œuvres, que nous sommes en train de réviser à partir de la nouvelle édition allemande, Hedwig Conrad-Martius et Gerda Walther. Trois philosophes très valables que nous avons fait connaître en Italie et également au niveau international; les fruits de ce travail sont actuellement en train de mûrir de manière très significative, c'est pourquoi nous entendons continuer sur cette voie. Toutes les choses que vous avez dites sont certainement très intéressantes. Je crois que le projet que nous devons cultiver est celui d'être unies dans la vision communautaire de penser et d'agir ensemble.

Francesca Brezzi — Je reprends la parole parce que je voudrais répondre à la question précise d'Yvonne sur la méthode, une juste question. Je crois que la méthode a avancé précisément à travers la pensée féminine de deux points de vue (je demanderais ensuite si nous sommes toutes d'accord à ce propos, parce que cela pourrait être un point de départ): les études féminines, dans toutes leurs déclinaisons que nous avons vues ici bien représentées, ont selon moi deux caractéristiques ; c'est-à-dire, en simplifiant, la dimension critique et celle créative. Ces études représentent un projet critique, au sens qu'elles doivent absolument relire toute la tradition, en mettant en œuvre l'herméneutique du soupçon dont parlent les théologiennes. Un projet critique, ce qui veut dire qu'il y a un grand travail à affronter, comme le font déjà les historiennes. Et ensuite, il y a un projet créatif, c'est-à-dire trouver de nouveaux mots, de nouveaux symbolismes, des mots qui, comme le dit à juste titre Angela Ales Bello, deviennent praxis. Cela semble très simple, mais dans les faits ne l'est pas, pourtant cela pourrait être un élément qui nous rassemble dans toutes les dimensions de nos études. Parce que nous avons toutes effectué cette œuvre de révision critique d'un passé où nous n'étions pas présentes, où je dis « nous » comme femmes, comme spécialistes, comme théologiennes, comme philosophes. J'ai moi aussi fréquenté la faculté de théologie dans les années soixante-dix à Milan, j'étais également enceinte, cela a donc été quelque chose d'exceptionnel d'avoir été acceptée, même si on me disait “vous ne réussirez pas à avoir les présences nécessaires” (car ma fille naissait en mai). Le climat de relecture est selon moi nécessaire précisément parce qu'il n'est pas vrai que la tradition soit mauvaise ou muette à l'égard des femmes, la tradition parle, elle est vivante; il s'agir de faire apparaître sa capacité d'innovation. J'ai l'habitude d'utiliser la comparaison avec la chapelle Sixtine, la restauration de la chapelle Sixtine qui a suscité des opinions si discordantes. Il a fallu enlever les ombres qui voilaient les couleurs originales et, ici aussi, il s'agir d'ôter les ombres qui jettent un voile. Combien de fois avons-nous discuté avec Angela Ales Bello de l’anthropologie chrétienne, dans la Genèse l'anthropologie est clairement duelle, nous ne pouvons pas le cacher ; qu'elle n'ait pas ensuite été considérée ou discutée est une autre question. Il y a donc besoin d'un projet critique, l'herméneutique du soupçon, mais en même temps qu'un projet créatif, de nouveaux mots, de nouveaux symbolismes, parce qu'il est vrai que les mots sont usés et que nous devons donc trouver des mots nouveaux, inédits.

Simona Segoloni — Enseignant la théologie systématique dans une faculté ecclésiastique (j'enseigne en effet la théologie systématique à l'institut de théologie d'Assise, affilié à l'Université pontificale du Latran), j'ai face à moi de nombreux étudiants — environ les deux tiers — candidats au ministère ordonné et je constate à quel point ces jeunes gens sont sans cesse tentés par l'idée de se sentir supérieurs à qui n'est pas ordonné et donc à toutes les femmes par définition, la pratique de l'Eglise catholique étant de ne pas ordonner les baptisés de sexe féminin. C'est parfois précisément la manière dont leur est proposé le ministère ordonné qui les pousse à se sentir «par vocation» au-dessus des autres et cela bien qu'on leur répète que ce fait d'être placé au-dessus est un service: le message est en réalité contradictoire, car aucun serviteur n'est placé au-dessus, par définition. L’ambiguïté a des effets, parce que le cléricalisme se répand dans l'Eglise et, étroitement lié à celui-ci, le sexisme, c'est-à-dire l'idée que les sexes ne sont pas paritaires, mais hiérarchiquement ordonnés (en haut se trouvent évidemment les hommes). Je crois que les stratégies pour affronter cette situations sont fondamentalement deux.

La première est la rigueur scientifique. La rigueur scientifique est fondamentale, parce que trop souvent, également dans des contextes qualifiés, les femmes sont approuvées ou recherchées en raison de leur “style”, trop souvent défini accueillant ou maternel. Quand cela arrive, nous avons déjà perdu, parce que ces affirmations indiquent que l'on ne reconnaît pas le caractère fondé de notre pensée, au point de pouvoir le reconnaître comme vrai et de le partager, mais qu'on se complaît dans quelque chose de décoratif, qui peut être loué sans qu'il entre dans les élaborations culturelles et dans les pratiques (comme une belle illustration de couverture).

La deuxième stratégie consiste à créer des espaces partagés avec les hommes. Les femmes, en effet, non seulement doivent être considérées comme pleinement humaines et pleinement protagonistes de la vie ecclésiale, mais il est nécessaire que se développe une nouvelle relation avec les hommes, qui ne peuvent plus être en relation avec nous comme si nous n'étions pas émancipées. Cette nouvelle relation comporte de repenser également le masculin et elle est capable d'ouvrir une nouvelle ère de l'histoire humaine, dans laquelle aucun sexe ne dominera l'autre. Pour ce faire, il est essentiel de créer des espaces partagés dans lesquels ont réussisse à vivre des lieux et des moments où, même sporadiquement, une femme est en position hiérarchiquement supérieure ou tout au moins égale à celle de ses collègues masculins, des lieux et des moments où l'estime réciproque, la collaboration et les relations amicales mettent en crise le schéma mental sexiste qui, dans l'Eglise, persiste très fortement et qui nous fait penser à tous qu'au fond les femmes sont utiles, mais pas indispensables.

Stella Morra — C'est une grande question que celle des jeunes: si «L’Osservatore Romano» peut contribuer à changer l'atmosphère par rapport aux jeunes, cela serait un beau défi. En ce qui concerne l'inter-échange, c'est-à-dire le fait d'agir par rapport à certaines mentalités comme celle-ci, dont parlait très bien Simona Segoloni, un quotidien comme «L’Osservatore Romano» peut jouer un certain rôle. A ce point, cela ne m'intéresse pas si c'est un homme ou une femme qui écrit, mais réfléchir sur le masculin, réfléchir sur cette identification structurelle est très important. L'une des expériences qui m'a marquée dans l'enseignement a été qu'un étudiant qui suivait mon séminaire, a été très polémique pendant les trois premières leçons, et un mot sur deux était : “Qu'est-ce que peut m'enseigner une femme?”. Il est devenu évêque, il n'y a pas très longtemps, et il m'a écrit en me disant que je devais savoir qu'il y avait dans le monde un évêque qui, toutes les fois qu'une femme lui parlait, pensait “écoute-la avec attention parce qu'elle pourrait t'enseigner ce que t'a enseigné la Morra”. Je considère cela comme une victoire personnelle. Mais cependant, cela ne suffit pas. Dans le sens où chacune de nous a au moins remporté une petite victoire personnelle, mais le fait est qu'il ne doit plus y avoir personne qui pense “qu'est-ce que peut m'enseigner une femme?”. Je crois que la bataille contre le cléricalisme est quelque chose qui fait du bien à tous, cela fait du bien aux hommes et aux femmes, également aux femmes tentées par le cléricalisme ; mais il ne faut pas une bataille générique, pas simplement en paroles, en cela Manuela Terribile a raison, nous devons être précises et bien spécifier ce que nous entendons quand nous disons “cléricalisme”. Nous devons travailler sur la transmission d'une culture des femmes, qui est quelque chose qui existe déjà en partie ; de nombreuses choses ont déjà été pensées, dites et écrites mais, dans le même temps, elles sont encore en partie à penser ou à traduire par rapport au passage générationnel. Cela fait aussi partie de l'attention à l'égard des jeunes et le problème n'est pas que les jeunes se mettent à lire «L’Osservatore Romano», mais que celui qui a des responsabilités, qui est prêtre, évêque, qui lit «L’Osservatore Romano», puisse entrer en relation avec les jeunes d'une autre manière, en transmettant une culture des femmes, une culture que les femmes ont élaborée et continuent à élaborer.

Sœur Elena Bosetti — Je suis une sœur de la famille paulinienne, la Congrégation des sœurs de Jésus Bon Pasteur, connues comme « bergères », précisément pour un discours de réciprocité avec les pasteurs de l'Eglise. Les fondateurs sont malins. Si le bienheureux Giacomo Alberione nous avait appelé « pasteurs » nous n'aurions probablement jamais obtenu l'approbation, cela avait une saveur protestante... mais « bergères » (petites pasteures) était une bonne idée, nous avons été promues avec le maximum des voix. Le raisonnement de don Alberione était de toute manière audacieux, inspiré par la Genèse : s'il n'est pas bon que l'homme soit seul, alors il n'est pas bon que le prêtre lui-même soit seul.

J'ai commencé à enseigner à la grégorienne suite à l'appel du cardinal Martini, l'année où il fut recteur. Je lui ai fait remarquer que je n'avais pas encore mon doctorat en théologie, mais lui, voyant ce que je faisais pour mes consœurs pour les amener à avoir une culture théologique analogue à celle des prêtres (de façon à ce qu'elles ne soient pas traitées comme de simples exécutrices de leurs ordres), m'invita à enseigner à la grégorienne me disant que l'on pouvait aussi faire quelques exceptions. J'ai enseigné pendant trente ans à la grégorienne, mais je n’ai jamais voulu de charge à plein temps, parce que je ressentais fortement la vocation de transmettre la Parole de Dieu directement au peuple. Et je me suis rendu compte d'une chose, que ce que disait le cardinal Martini, à savoir qu'à l'université ce n'est pas le sexe qui compte mais la compétence, ne fonctionne pas dans les séminaires. Aujourd'hui dans les universités pontificales, de nombreuses femmes enseignent désormais, mais qui est présent dans les séminaires où se forment les futurs prêtres ? L'on ne voit pas de femmes dans les séminaires. J'ai fait l’expérience directe de ce que disais Simona Segoloni et j'en ai parlé. Par exemple au congrès d'Aquilée, où étaient présents plus de quinze évêques : j'ai fait remarquer que, avant de parler du sacerdoce aux femmes, il est opportun de se demander qui forme les séminaristes, les futurs prêtres. Si ils avaient été en famille, ils auraient été en contact avec leur père, leur mère, leur frère, leur sœur... Au séminaire, désormais, ils ne voient même plus la cuisinière. Nous parlons de cléricalisme, mais si les clercs vivent encore isolés nous ne pouvons pas ensuite nous étonner de ce qui arrive. Il fut un temps où mes consœurs pouvaient étudier dans les séminaires, mais elles ont dû ensuite se retirer et aller dans les facultés de théologie ; je trouve cela détestable. Pensons à l'accompagnement spirituel. J'ai eu l'occasion de prêcher les exercices spirituels à des prêtres et des séminaristes de différents diocèses, lesquels, pendant les rencontres, m'ont exprimé le désir que leur référent soit une femme, la mère spirituelle. Je m'en suis fait la messagère auprès de leurs évêques, dans l’espérance que quelque chose change. N'oublions pas que sainte Catherine était déjà guide de clercs et d’évêques avant trente ans... Un journal comme « L'Osservatore Romano » ne peut peut-être pas entrer dans certains milieux ; toutefois si l'on écrit certaines choses ce serait un bien, vu que parmi les lecteurs se trouvent des évêques et des cardinaux.

Pour ce qui concerne la méthode, entre les théologiennes de la première, de la seconde génération et les théologiennes de la nouvelle génération il serait intéressant de confronter les différentes approches, parce que les plus jeunes sautent certaines choses de plain-pied. Le niveau de la pratique me tient beaucoup à cœur, et il me semble que si une ecclésiologie de communion est difficile, une pastorale de communion est encore plus difficile Cela ne va pas. Je cherche à m'engager fermement sur ce front, parce que croissent de nouveaux athées et les quarantaines fuient... Je suis totalement d'accord sur le fait – et je m’arrête –, qu'il s'agit ici non seulement de donner de la place aux femmes, mais de développer une culture de la réciprocité, parce que s’édifie alors aussi, une nouvelle manière d’être Eglise.

Manuela Terribile — Cette année je vis une très belle aventure, celle d'enseigner la Dogmatique à la Lumsa, une université qui ne comporte pas de faculté de théologie. La théologie dans les universités catholiques est un enseignement parallèle qui sert à incarner l'adjectif « catholique » ; là, se trouve un autre point de vue, un autre horizon. Le point de vue est celui du nombre, plutôt élevé, de jeunes filles et garçons qui ont la mentalité des jeunes de vingt ans d'aujourd'hui. Parfois ils se comportent comme s'ils se géraient eux-mêmes, ils ne comprennent rien des choses théologiques, mais surtout ils n'ont presque aucune intention de les comprendre. Cela rend mon travail très intéressant. Nous continuons à penser, précisément en éprouvant de la douleur, à une Eglise où le problème le plus important semblent être les prêtres et cela, hélas, est vrai. Mais la question doit être élargie : si nous continuons à élever des générations de jeunes qui ont une culture en déclin avec certains paradigmes mais aussi dans la foi, dans le cas où ils en ont une, ils n'ont pas de mots pour qualifier leurs routes, alors ils ne resteront pas ; dans la société dans laquelle nous vivons il n'y a pas besoin de demeurer dans l'Eglise. Etre dans l'Eglise n'apporte pas d'avantages, sauf peut-être pour ceux qui deviennent complètement cléricaux.

Cristina Mandosi — Lorsque j’ai commencé mon activité journalistique, je me suis consacrée aux pages culturelles et surtout à l'information religieuse et je me suis ainsi diplômée d'abord en sciences religieuses et ensuite j'ai passé une licence en sciences de la communication à l'université pontificale salésienne. J'ai aussi assumé différentes activités dans le milieu de la communication et en particulier au Bureau des communications sociales du diocèse de Frosinone-Veroli-Ferentino. Par la suite, je me suis passionnée au monde de l'art et je me suis ainsi inscrite à l'université pontificale grégorienne où je suis aujourd'hui doctorante en recherche sur les biens culturels de l'Eglise. Lorsque j'ai reçu l'invitation à participer à cette rencontre organisée par « L'Osservatore Romano », j'ai accepté avec plaisir parce que je voudrais que dans le journal une place soit consacrée à l'approche de l'art, entendu comme lieu du vécu et non comme un bien qui mérite de l’intérêt, uniquement pour sa valeur historico-artistique, mais comme un lieu multiculturel, de rencontre, d’expérience et d'ouverture à l'autre.

L'art ne réussit pas à se développer dans un cadre de fermeture, parce qu'il se nourrit de suggestions, d'interpolations, de renvois et plus d’éléments de richesses s'offrent à l'artiste, plus il réussit à exprimer au mieux aussi son prophétisme. Cela signifie, pour un journal, extraire également d'une œuvre d'art l'humanité, la chronique, les histoires et la dimension plus profonde de l'homme. Pour nous qui nous occupons d'art, la matière est déjà interdisciplinaire, notamment l'art chrétien qui exprime la théologie, la philosophie, l'anthropologie, l'histoire, les sciences humaines etc... Mais il y a surtout la vie. Quelques fois en observant un événement l'on peut voir un cadre. Il m'est arrivé une fois de remarquer un sans-abri, sale et malade, qui était assis par terre, parmi les pelures oranges des agrumes renversées près des conteneurs d'ordures. Là se trouvait un monde ; cet homme à cet instant n'était plus un marginal, mais le protagoniste actif d'un moment artistique ; entre lui et moi s'est instaurée une communication silencieuse de beauté, entre la laideur et la pourriture qui l'entouraient ; ses yeux brillaient et à cet instant j'ai perçu le mystère divin, et alors que cet homme acquerrait à nouveau toute sa dignité, tous ceux qui lui passaient à côté, la perdait. J'ai compris ainsi les artistes qui, dans leurs œuvres, donnent de la place aux marginaux : l'art leur rend ce que le monde leur a ôté, à savoir l'humanité. L'art c'est cela! Et éduquer à l'art chrétien signifie ôter à l’œuvre le voile de l'apparence pour plonger dans le mystère divin.

Les évêques et le clergé en général, devraient prendre en considération l'art comme un élément valable pour la pastorale, et ne pas seulement se concentrer uniquement sur la « musée-alisation ». Il y a aussi beaucoup de jeunes artistes qui voudraient collaborer avec l'Eglise et de nombreux fidèles qui voudraient être aidés dans la connaissance des œuvres d'art chrétien. En résumé, il manque une vraie pastorale de l'art et pour cela j'aimerais que l'on institue dans les séminaires et dans les universités catholiques des disciplines comme la « pastorale de l'art » ou la « communication de l'art chrétien ». J'espère que ce journal pourra apporter ces thèmes à l'attention de ses lecteurs.

Caterina Ruggiu — Je remercie pour ce moment de con-participation de notre vécu. Et je crois que cela nous unit avant toute autre chose. Je suis une co-auteure du livre même si je n'ai pas vos qualifications ; je ne suis pas théologienne. J'ai enseigné l'histoire et la philosophie à Rome, à Florence et à Milan, et j'ai donc été appelée à la rédaction du magazine « Città Nuova». Je collabore actuellement avec le Centre Chiara Lubich du Mouvement des Focolari. Ainsi au début, avant d'accepter, j'étais un peu perplexe, toutefois lorsque Sabina Caligiani m'a demandé de parler de « Chiara et la femme », c'est avec plaisir que j'ai accepté pour différentes raisons. Lors de la visite qu'il a effectué à la citadelle du Mouvement à Loppiano en mai 2018, le Pape François nous a dit que le Mouvement était à peine à ses débuts, soulignant avec force l'importance de construire une culture de l'unité, pas de l'uniformité. Chiara a été – selon moi – une femme profondément ancrée dans la tradition de l'Eglise, dans la ligne des grandes figures féminines qui l'ont enrichie de siècle en siècle, et dans le même temps fortement plongée dans les réalités les plus réelles de notre temps, qu'elle a su discerner et interpréter dans la guide du Mouvement. Un exemple : la présidente des Focolari sera toujours une femme, coadjuvée par un vice-président et par un conseil formé à son tour d'un nombre égal d'hommes et de femmes. Les jeunes sont un « sujet actif » et sont interpellés non seulement dans les choses qui les concernent directement – comme les journées de la jeunesse ou le synode pour les jeunes auquel ils ont participé en apportant leur contribution –, mais aussi dans les questions qui touchent le Mouvement dans son ensemble. Chiara a été appelée « femme du dialogue » qu'elle a voulu et poursuivi tout au long de son existence, à partir de celui au sein de l'Eglise, et nous savons combien cela est difficile et dans le même temps nécessaire. Il me semble que cette femme de notre temps, Chiara Lubich, a beaucoup à dire à l'Eglise aujourd'hui et à l'avenir.

Paola Lazzarini — Je ne sais pas très bien pourquoi je suis ici dans la mesure où je ne suis pas professeure, je suis sociologue fièrement hors-monde académique, dans la mesure où je fais de la recherche avec une association multidisciplinaire, mais pas dans une université ; je suis titulaire d'un doctorat en sociologie des religions. Je pense alors être ici, parce qu'il y a désormais un an et demi à travers un parcours né sur les réseaux sociaux j'ai donné vie à une expérience qui s'appelle « Femmes pour l'Eglise » qui, à partir des réseaux a pris aussi un peu de vie en dehors du web, dans la mesure où sont nés des groupes. Avec d'autres femmes qui nous demandent de lancer d'autres groupes supplémentaires, nous sommes présentes dans six villes et nous nous organisons. Nous avons constitué le mois dernier une association ; nous sommes des nouveaux-nés. Je pense donc qu'ici je dois apporter l’expérience non pas des théologiennes mais l’expérience des femmes, celles qui appartiennent à des associations comme moi. Je proviens de l’expérience acliste (ACLI : Association chrétienne des travailleurs italiens), l’expérience des femmes qui se trouvent en paroisse, qui font le catéchisme. En réfléchissant à cette rencontre il m'est venu à l'esprit la citation d'une chanson, Panic des Smiths qui dit : « Arrêtez cette musique parce qu'elle ne dit rien de moi ni de ma vie ». Alors selon moi, cela doit être le centre et le cœur de la question, à savoir qu'il faut jouer une musique qui dit quelque chose de la vie des personnes. Et en particulier, je pense aux lectrices femmes. Qu'est-ce que je veux dire par « dire quelque chose de la vie des personnes » ? Je me rappelle d'un essai bref, très beau, d'une théologienne qui est l'amie de nombreuses d'entre vous, et je suis heureuse de pouvoir dire également la mienne, Tina Beattie. Tina dit que lorsqu'elle a commencé à étudier la théologie après avoir eu ses enfants, la première fois qu'on lui a parlé d’épistémologie elle a compris épisiotomie. L'épisiotomie est une expérience qu'elle avait vécuedans sa chair et elle savait ce dont il s'agissait ; en revanche, pour épistémologie, elle ne savait pas de quoi il s'agissait. Cela me semble important, entendu tout ce qui a été dit sur l'approche multidisciplinaire, sur la rigueur, etc... toutefois cela aussi, c'est-à-dire aller dans certains noyaux vitaux de la vie des personnes et des femmes. Par passion, par expérience, je me suis par exemple beaucoup occupée de l'allaitement tant au niveau sociologique que vécu et il s'agit d'un des nœuds de la vie d'une femme qui parle beaucoup, sur sa manière d’être dans le monde, d'établir des relations, de vivre la contemplation dans l'action, la spiritualité. Voilà : être aussi dans ces nœudsprécis me semble important. Je n'ai pas suivi d'études de ce genre, je suis arrivée à ce type d'engagement notamment à cause de la souffrance due à la manière dont était représentée la femme croyante, quelque chose qui me mettait dans un extrême embarras ; puis j'en ai trouvé d'autres qui vivent ce même embarras et nous nous sommes rendues compte que cet embarras de la représentation, racontait en réalité une histoire beaucoup plus profonde, qui est celle que nous avons entendu ici ce matin, c'est-à-dire celle d'une présence féminine dans l'Eglise qui est une présence qui souffre, non seulement construit et agit, mais souffre aussi. Tout cela m'a permis de relire certaines expériences de ma vie. Comment la femme vit son propre parcours d’orientation vocationnel (qui est complètement différent de la manière dont la vit un homme) ? Ses nœuds m’intéressent.

Emilia Palladino — J'enseigne à la faculté de sciences sociales de la grégorienne et j'ai une formation particulière : mon premier diplôme est une licence en physique orientée sur la cosmologie et j'ai fait quelques années de recherche scientifique entre l'Observatoire de Monte Mario et le Laboratoire de cosmologie expérimentale de La Sapienza à Rome. J'ai ensuite laissé ces études pour entreprendre un parcours académique à la faculté de sciences sociales de la grégorienne, où j'ai passé ma licence et mon doctorat en doctrine sociale de l'Eglise et j'ai continué là ma carrière de professeure universitaire. Depuis quelques années ont été éliminés du programme des études les enseignements consacrés à la famille, comme par exemple la sociologie de la famille, même si apparaît mon cours sur les femmes qui toutefois, précisément parce qu'il n'y a pas de formation minimum sur le thème des relations entre les sexes, souvent est pénible et peut-être peu incisif en terme de préparation académique.

Mais la question la plus sérieuse soulevée par une telle approche est que ce qui concerne la vie concrète des personnes est affronté seulement par la théologie morale et il n'existe pas d'enseignement d'autres disciplines qui sur les mêmes arguments dialoguent avec les contenus théologiques. Voilà. Si L'Osservatore Romano réussissait à détacher la lecture de la vie ordinaire d'une approche exclusivement morale (qui court le risque d’être juge), je crois que cela serait très utile pour toute la communauté ecclésiale.

Le deuxième point concerne les langages. En effet, il faut trouver le moyen de parler à tous à travers des stratégies communicatives convaincantes. Par exemple, il ne faut pas sous-évaluer l'importance du réseau qui atteint plus de personnes que ne le fait le papier.

Enfin, par rapport au thème des stéréotypes dont a parlé sœur Elena, je crois que leur connaissance est une clé interprétative de la réalité également en termes sociologiques : les stéréotypes sont partout et ne touchent pas seulement l'homme et la femme. Si l'on réussissait à démasquer le mensonge sur lequel reposent les stéréotypes et les préjugés, cela serait une chose vraiment importante et l'on pourrait offrir une autre clé de lecture de la relation entre nature et culture, citée aujourd'hui vraiment à tort.

Sœur Nicla Spezzati — Je suis une religieuse de la Congrégation des Adoratrices du sang du Christ. J'ai enseigné la sociologie des processus culturel à l'Université des études Aldo Moro de Bari, et j'enseigne à l'itvc Claretanum, Université pontificale du Latran et au Studium de la civcsva, privilégiant toujours la recherche et la passion pour l’éducation dans toutes ses expressions. J'ai prêté service au Siège apostolique à la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique pendant douze ans, dont sept comme sous-secrétaire du Dicastère. Il me semble fondamental de croire en une utopie possible : faire converger notre pensée sur l'identité de l'humanum. Il convient d'avancer sur des chemins qui, dans notre propre identité, homme et femme, dialoguent et convergent dans la croissance. Il convient de lancer et de poursuivre les processus qui ne revendiquent pas, ne séparent pas, mais composent une pensée et des pratiques nouvelles. Le point vers lequel tourner son regard est le mystère humain, masculin et féminin, duquel né chaque thèse de vie selon le modus original. Il me semble indispensable qu'en accueillant, en mettant en évidence et en rendant justice aux quaestiones de la femme on va au-delà. Il convient de continuer à nourrir du bon sens qui confirme dans la pratique non pas la possibilité solitaire de la femme, mais la donnée irremplaçable de l'humanum, homme et femme, qui devient génératif à chaque niveau. Cela vaut aussi pour l'Eglise. Certaines des interventions qui m'ont précédées ont parlé des nouvelles générations, de l'acte formatif, d'une vision future : je suis d'accord, c'est sur ce point que nous devons viser. Il convient de faire corps, réseau génératif, libérant le sym-bolique, c'est-à-dire le primat du lien et de la relation présente dans la complexité de la réalité créée, de l'humain au planétaire. Je pense qu'il est indispensable d'explorer concrètement des chemins et d'ouvrir des vues relationnelles dans l’éducation également au sein de l'Eglise. Je pense qu'un point fondamental, une attention intelligente doit être portée sur les parcours de formation et dans les pratiques utilisées pour l’éducation des prêtres, Ratio Fundamentalis Institutionis Sacerdotalis, et des consacré(e)s, Ratio Formationis, là où l'éducation à l'humanum devrait être revisitée dans sa splendeur originelle, revisitant aussi l'interdisciplinarité, la symbolique, le vocabulaire, le performatif sans faux-cloisonnements.

Laura C. Paladino — Je suis bibliste mais ma formation n'a pas commencée dans les universités pontificales. J'ai deux licences et un doctorat effectués dans les universités d'Etat. J'ai choisi d’étudier la Bible à Jérusalem, à l'âge de quinze ans, ayant eue comme directeur de pèlerinage un père franciscain extraordinaire qui était le père Pietro Kaswalder. Je lui dois ce souvenir, parce que au cours de cette expérience j'ai pris la décision de consacrer mes études à l'Ecriture Sainte. Une idée m'a guidée au moment de choisir mon université : porter l'Evangile où il n'est pas, et donc me consacrer à la Bible dans les universités d'Etat et publiques, d'abord à Rome puis à Bologne. Le thème que j'ai étudié, sans le choisir au début, a toujours été celui du mariage ; peut-être me fut -il assigné parce que j'étais une femme, c'est possible. Ce fut de toute façon une révélation, aussi bien pour mon parcours de vie personnelle que pour la concentration de mes recherches successives. En étudiant les déclinaisons de l'argument on se rend tout de suite compte du fait qu'il s'agit d'un thème originel, constitutif : ce « il n'est pas bon que l'homme soit seul » (Genèse 2, 18), n'est pas, évidemment, pour les époux et basta, mais il est pour tous. Ainsi, petit à petit, ayant étudié le mariage j'ai commencé à suivre en particulier des exercices spirituels pour couples d’époux, ce que je fais encore, et il arrive que, étant la prédicatrice, quelques couples viennent me parler. Plus exactement ils veulent une direction spirituelle ; ces choses me semblaient étranges et lorsque j'en ai parlé avec mon maître spirituel, celui-ci m'a répondu : « Rappelle-toi que ta vocation est pastorale ». Je me souviendrai toujours de ce moment et de ces paroles, parce qu'elles m'ont guidées jusqu'à aujourd'hui : pastorale veut dire qu'elle n'est ni masculine ni féminine, mais décrit un devoir, une vocation et une mission, adressée à des hommes et à des femmes, chacun avec sa différence. Mon père spirituel était un prêtre, et même un évêque, il faisait donc partie de la hiérarchie : je le dis pour souligner la nécessité que nous gardions une pleine confiance dans le fait qu'il existe au sein de la hiérarchie conscience et appréciation pour ce que nous faisons comme femmes. Il me dit encore : « Tu peux faire tout ce que faisait Marie. Et tu penses qu'ils n'y allèrent pas pour des conseils ? » Effectivement, elle était dans l’assemblée des Apôtres, elle a accompagné l'Eglise naissante de sa présence, présence d'une femme qui avait été habitée par la Parole éternelle du Père ; à partir de ce moment-là, j'ai compris clairement cette vérité et cette vocation. Puis j'ai été contactée par quelques évêques, comme disait sœur Elena, particulièrement illuminés. Je me rappelle la première fois que cela est arrivé : on m'appela d'un diocèse et l’évêque m'invita à prêcher les exercices spirituels à ses prêtres. J’étais encore très jeune et je me rappelle des nombreux regards, positifs et négatifs. L’évêque, homme d'une grande sagesse, m'avait demandé de parler de la sponsalité du sacerdoce, de faire descendre cet appel, qui est pour tous, dans la vie et dans la mission du prêtre. Ce fut une expérience qui me fortifia beaucoup, et me convainquit de la nécessité de croire en une présence féconde des femmes, et de leur parole dans la vie de l'Eglise, et dans l'ouverture que la hiérarchie montre dans ce sens. Aujourd'hui j'enseigne dans les Universités pontificales, parmi lesquelles l'Université pontificale grégorienne, parce que j'ai passé mes diplômes dans ces universités, et j'enseigne en particulier aux étrangers candidats au sacerdoce. Pour chaque thème d’étude, j'apporte évidemment mes arguments préférés, qui se sont enrichis dans le temps mais n'ont pas changé. L'argument central sur lequel réfléchir dans l'Eglise d'aujourd'hui est selon moi celui de la relation féconde qui court entre l'homme et la femme, dans leur différence qui conduit à l'unité. La différence est principe de vitalité : il s'agit d'une vérité existentielle, autre que scientifique. L'objectif est de souligner cette différence sans mettre l'accent sur l'un ou l'autre des deux pôles, parce que tous les deux doivent être valorisés pour le bien de l'humanité et de l'Eglise. Comme je l'ai dit à Sabina au cours de l'entretien, et comme je l'ai répété dans le livre, je considère que ce serait une erreur de lutter contre des millénaires de domination masculine avec le même mode unilatéral, tout aussi dommageable. Il nous est demandé un style différent. L'image des époux peut nous aider. Qu'est-ce que le mariage ? C'est une collaboration, c'est un appel à être ensemble pour former une seule chair, sans domination ou faux-fuyants de la part de l'un ou de l'autre. Nous parlons de cela également dans l'Eglise, de la manière dont nous pouvons collaborer avec nos différences, parce que nous sommes différents, de la manière dont nous pouvons trouver des voies de collaboration concrète, réelle, en valorisant ce qui est différent, avec une confiance réciproque, pour former une seule chair, qui est le corps mystique du Christ. Je crois que cela est le défi de notre époque.

Sœur Maria Letizia Panzetti — J'appartiens à la Congrégation des Filles de saint Paul et j'ai eu la chance de travailler dans le domaine de la communication, éditoriale et audiovisuelle, dans la communauté des Pauliniennes, qui est présente dans plus de cinquante pays du monde entier. Je veux seulement dire merci à Sabina Caligiani avec laquelle nous collaborons avec plaisir parce qu'il s'agit ici non seulement de préparer un livre mais de diffuser une pensée. J’étais en train de réfléchir sur combien il est important que les femmes lisent ce livre pour se responsabiliser plus encore, pour devenir plus conscientes de leurs possibilités grâce à leur richesse intérieure proprement féminine et combien il est important que les hommes qui doivent mieux comprendre le lisent également. Assurément, a émergé ici le thème selon lequel les hommes devraient ouvrir plus encore les structures et que nous devrions être plus proactives à leur égard, dans l'espoir qu'ils s'ouvrent. L'Eglise a besoin que se rassemblent toutes les énergies masculines et féminines pour son évangélisation.

Valentina Brachi — Je suis une jeune étudiante proche de mon mariage ; professeure de religion catholique, vaticaniste par hobby. Pendant mon parcours universitaire – je suis titulaire d'une licence en histoire du christianisme moderne et contemporain de l'Université des études de Florence –, grâce à la direction de la professeure Bruna Bocchini Camaiani, je suis entrée en contact avec le Coordinamento delle teologhe italiane (association des théologiennes italiennes), sur lequel j'ai ensuite préparé ma thèse de licence. De cette volonté d'approfondir le rôle des femmes dans l'Eglise, est née la nécessité de m’approcher du monde théologique. Je me suis inscrite à l'Institut des sciences religieuses de Florence. Au sein de cet institut se trouvent de nombreux jeunes, laïcs et religieux, qui ont la possibilité de se confronter tous les jours dans une dimension sans doute privilégiée.

Ce qui toutefois nous manque est un médiateur qui lie la première génération de théologiennes et l'actuelle en formation. Une figure qui réussit à valoriser l'identité et la pluralité des femmes, avec une simplicité inclusive et pas exclusive. J'ai eu la chance de pouvoir écrire, pour « L'Osservatore Romano », un bref article sur la fête de saint Valentin. Une toute petite expérience qui pourtant a réussi à m'ouvrir les yeux, parce qu'elle m'a permis d'approcher des amis et des connaissances, à une réalité que je ne connaissais pas. C'est la raison pour laquelle je considère importante la figure d'un médiateur en mesure de construire un pont entre la théologie et nous les femmes. Je considère opportun que soit aussi valorisée la relation avec les jeunes, thème qui me tient profondément à cœur. Selon moi, au cours du synode des jeunes, la voix des jeunes, filles et garçons, pouvait être encore plus sollicitée. Peut-être que manquait précisément ce médiateur entre l'Eglise, le monde et les journalistes. Même si les fruits d'un travail consciencieux sont visibles avec la naissance de l'important document final.

Enfin les femmes: je me sens une petite-fille de Vatican II et souhaite un Vatican III. Pour nous les jeunes, Vatican II semble loin, il nous semble faire partie du passé. Je sens la nécessité d'une implication générationnelle ; pendant les leçons, nous parlons d'une Eglise jeune, dont l'identité risque toutefois d’être encore trop ancrée dans le passé. Nous devons faire nôtre la nouveauté pour la vivre et la comprendre. Grâce à l'esprit conciliaire, aux combats des théologiennes et des générations précédentes, nous sommes ici aujourd'hui, avec la possibilité de pouvoir étudier dans les facultés de théologies, de demander une plus grande implication de la femme dans l'Eglise. Tout cela ne doit pas finir, mais doit être porté de l'avant : aujourd’hui, nous ne devons pas nous étonner que le chef d'un dicastère, à la Curie, soit une femme, mais cela doit être une pratique courante, la « normalité ».

Marta Croppo — Je suis la plus jeune d'entre vous, je n'ai que 19 ans : je suis en première année de philosophie et j’étudie à La Sapienza. L'année dernière j'ai eu l'occasion merveilleuse d’écrire une des méditations de la Via Crucis. J'ai été très frappée par la réflexion de Cecilia Costa: récupérer une identité. Il n'existe pas de notre part (de nous, les très jeunes) la nécessité de renouveler ou d'introduire de nouvelles valeurs plus modernes – parce que le christianisme en lui-même est moderne, il se suffit à lui-même, et il ne sert à rien d'ajouter autre chose. Il existe un problème d'identité, à récupérer également du point de vue sociologique de la relation nature-culture – ce que signifie « qui suis-je comme homme, comme femme, comme chrétien » – , donc il ne sert à rien de diaboliser des catégories déterminées comme la complémentarité ou la réciprocité. Si, comme le dit le Pape François il n'existe pas d'autre Christ que le Christ Crucifié, peut-être n'existe-t-il pas d'Eglise qui ne soit pas épouse. Il faut réfléchir sur ce point, et récupérer ces catégories originaires, comme cela a été dit sur le mariage, qui est une catégorie originaire non seulement pour les époux, mais est plus encore inhérente à l’être humain.

Une autre chose fondamentale : sentir que l'on fait partie d'une histoire. Peut-être ai-je eu une expérience privilégiée, puisque dès le début m'a été enseignée une approche à la foi de ce type, et dont la lecture de la Bible in primis est un signe. Il est certainement important de récupérer un moyen de nous transmettre cela, à nous les jeunes, mais pas comme un langage nouveau, je dirais avec un langage « tel qu'il est », soulignant le fait que celui-ci parle de notre vie. Par exemple, le moyen évident dans une grande partie de la littérature américaine de parler du désert et ainsi de l'Ancien Testament peut être un des infinis points de départ (un autre moyen de revenir aux questions et aux catégories originaires, même philosophiquement parlant). A propos de littérature américaine, je veux prendre l'exemple d'une écrivaine qui est centrale sur ce point : Flannery O’ Connor – femme et catholique – qui lors d'un dîner entre amis et experts enseignants, débattant sur ce qu'est l'eucharistie, un symbole ou non, s'est hasardée à dire : « Si c'est un symbole, qu'il aille au diable ! » Il est nécessaire de récupérer également ce genre de langage, sans le dénaturer, en le renforçant plus encore, ce que l'Eglise et le christianisme ont toujours été. Voilà tout ce que je voulais dire.

Marinella Perroni — Je ne peux être que télégraphique et je risque donc d’être apodictique. Je refuse totalement de me retrouver dans le mot « féminin », parce qu'il risque d’être la somme de tous les stéréotypes et a, de fait, un poids important qui va contre l'identité des femmes. Toutes les fois que vous l'avez utilisé, je pensais intérieurement « non ». Quelqu'un a fait référence à la publication du « Coordinamento delle teologhe italiane » Ne pas attrister l'esprit. Il a vu la lumière il y a 12 ans et je me rappelle que jusque-là nous débattions sur le terme que nous devions utiliser, soit féministe ou féminin. Nous nous sommes mises d'accord sur le fait que si le terme féministe est tellement honni, surtout dans l'Eglise, cela signifie qu'il ne garantit pas la survie des stéréotypes et est, donc, sain. Nous parlons clairement de catégories de pensée, d'instruments d'analyse autre que de mouvements historiques. Cela m'amène à la deuxième question. Il me semble qu’Yvonne l'a parfaitement encadrée lorsqu'elle a parlé de la nécessité de choisir des critères. Les femmes ne sont pas toutes égales, ni ne sont un magma indistinct dans lequel toutes partagent le fait d'avoir une sexualité féminine. Que les femmes aujourd'hui doivent être intégrées partout, répond à un critère de justice anthropologique. Mais moi je ne veux pas être choisie seulement parce que je suis femme. Dans l'Eglise en particulier, être femme est chargé d’ambiguïtés et trop souvent cela ne signifie rien d'autre qu'une projection de l’idée cléricale sur le féminin. Je crois que nous devons prétendre qu'aujourd'hui, après 150 ans que les femmes tentent de faire entendre la voix de leur différence, les critères pour pouvoir évaluer le poids spécifique des différentes femmes sont désormais clairs. Au critère de la différence on doit ajouter celui de la compétence et celui de l'apport critique.

Giorgia Salatiello — Au début je voulais m’insérer après Yvonne, mais ensuite il y a eu tellement d'interventions qui m'ont motivée, à commencer par sœur Marcella Farina, que je ne raconterai qu'une petite expérience qui d'une certaine manière peut être utile. Depuis six-sept ans, mon mari et moi sommes appelés à tenir une leçon à la grégorienne au Centre pour la formation des formateurs au sacerdoce. Nous faisons notre leçon mon mari et moi en divisant le temps de la première partie, moitié l'un, moitié l'autre. Ensuite, dans la deuxième partie, plus ample, l'on passe à la discussion et ces formateurs posent des questions ; eh bien personne n'adresse de questions à mon mari, mais toutes à moi. Cela peut faire réfléchir. Et alors réfléchissons sur ce que nous avons à dire, sur la manière de le dire, tout en étant d'accord avec la dernière intervention de Marinella Perroni, selon laquelle le point n'est pas d'avoir une physiologie féminine mais avoir probablement un bagage d’expérience un peu différent.

Stella Morra — Je souscrits totalement a ce qu'a déjà dit Marinella Perroni et j'ajoute quelque chose. Premièrement : je n'aime pas du tout et je ne partage pas un raisonnement générique, qu'il existe par exemple des stéréotypes masculins et féminins ; parce que c'est vrai, ils existent, mais la différence de pouvoir existe et cela fait une différence radicale.

Deuxièmement : les documents ne doivent pas être beaux mais efficaces, même s'ils sont mal écrit. Il m’intéresse peu qu'un document transmette plus ou moins de pathos, il est important qu'il soit efficace au niveau juridique, dans le sens où il doit créer des conditions qui interpellent la vie des personnes afin qu'elles changent les données objectives afin de vivre mieux, et pas parce qu'elles leur réchauffent le cœur ; cela ressemblerait plutôt à une forme de populisme. Les documents doivent toucher la vie des gens et si possible l’améliorer, ils doivent créer des conditions telles pour que, par exemple, dans l'Eglise, l'on ne se trouve plus dans l'embarras et que l'on commence à être mieux.

Troisièmement : oui, c'est vrai, il y a des milliers de prêtres, évêques bons et sensibles et gentils, chacun de nous en a comme ami et nous les préservons parce que quelquefois nous risquons de perdre la foi et nous allons les trouver pour bavarder et nous ressourcer. Il existe de nombreuses personnes généreuses, mais je suis fatiguée que mon droit baptismal à être respectée dans l'Eglise, soit lié à la bonté ou non de l’évêque en charge. Ma dignité baptismale doit être garantie par quelque chose qui soit plus objectif. Donc lorsque l'on parle de faire entendre la voix des femmes ce n'est pas seulement parce que nous devons être coresponsables de toutes ces choses (chose sans doute vraie en dernière analyse), mais parce qu’entre temps ils nous ont piétiné. Cela doit être dit. L'histoire nous a couvertes de stéréotypes. Les stéréotypes sur les femmes font beaucoup plus mal que les stéréotypes sur les hommes. Et les stéréotypes sur les hommes nous font mal à nous aussi. Il existe une nuance différente, donc ils font mal deux fois, parce qu'ils augmentent leur pouvoir. Ils ne s'appellent pas stéréotypes, ils s'appellent illusion de pouvoir, c'est une autre question.

Sœur Marcella Farina — En me référant à l’humanum de Nicla Spezzati, mais également quand il était déjà question de notre action dans les universités, je me suis beaucoup interrogée sur le fait de ne pas tomber dans le malentendu instruction égale formation, égale éducation, parce que l’instruction ne suffit certainement pas, notre leçon ne suffit pas pour qu’aient lieu des processus éducatifs et formateurs. Dans ce sens, il me semble que l’un des points faibles précisément de ce cléricalisme ecclésial sont les projets de formation, parce qu’il existe un idéal de sacerdoce qui est d’une certaine façon projeté dans les projets dans lesquels le prêtre est précisément celui qui est le pasteur, celui qui donne la vie pour ses brebis. Bien sûr, un jeune homme qui sort de sa famille et entre au séminaire, entre avec la vocation et s’identifie facilement avec cette expérience héroïque de la vie. Et selon moi c’est ici que réside la problématique : qu’il y ait des projets de formation riches d’idéaux, mais également avec beaucoup de réalisme qui poussent à reconnaître les limites, les fragilités, les vulnérabilités. En voyant les projets éducatifs, je vois en revanche qu’ils manquent parfois beaucoup de réalisme. L’autre élément que je voudrais rappeler est déjà apparu dans ce qu’a dit Paola Lazzarini : ne pas avoir peur de reprendre des thèmes qui ont été mis de côté au niveau culturel. Des thèmes comme l’allaitement, la maternité, le couple, l’amour de couple. Parce qu’en négligeant ces thèmes anthropologiques fondamentaux, nous créons également des difficultés au sein des nouvelles générations qui font que l’on repousse peut-être l’expérience de fonder une famille, de se marier. Selon moi, l’expérience du réalisme et l’expérience de l’idéalisme doivent être reliées sans mettre de côté les thèmes de l’humanum. Et elles doivent être repensées sans aucun doute de façon critique.

Yvonne Dohna Schlobitten — Oui, il faut reprendre certains thèmes importants. Dans un continent où il y a toujours moins d’enfants, sans doute faut-il commencer plus tôt. Commencer in primis à comprendre pourquoi il n’y a plus de mariage, pourquoi personne ne va plus dans les églises. On éduque à toutes les choses qui ne servent sans doute plus, qui n’intéressent plus, au lieu d’éduquer à une attitude, notamment à une attitude d’avoir un intérêt, de vouloir établir des relations, d’avoir la capacité de dire non, avec toutes les problématiques de l’abus, d’avoir la capacité de dire que telle ou telle chose est arrivée. Et cela, selon moi, est lié à la relation entre l’Eglise et le monde, à l’idée que le monde est méchant et l’Eglise est bonne. Je voudrais réfléchir sur l’éducation et sur le fait d’avoir une approche, sur la formation. L’approche critique semble parfois disparaître, ainsi que le désir d’aller au-delà, de se confronter véritablement avec le monde, de prendre des responsabilités. Et c’est de là, selon moi, que nous devons recommencer.

Sabina Caligiani — La vaste confrontation qui s’est développée va dans la même direction. De nombreux points de réflexion ont été offerts, des analyses importantes sur des expériences faites sont apparues, ainsi que des méthodes à appliquer et de multiples thèmes à traiter. Tout cela peut être le début d’une contribution théorique et humaine féconde dans les études et dans les expériences sur la différence de genre, sous le signe de la participation et du partage, de l’ouverture aux différences et de la recherche de nouvelles synthèses et unités complexes. Il peut en découler un projet nouveau, auquel peuvent participer toutes les femmes et, évidemment, également tous les hommes convaincus que la définition de l’humanité, telle qu’elle ressort de La voix des femmes, ne peut être que « duelle » : le masculin et le féminin, dans les différences qui fondent l’harmonie de l’humain.

Sous la direction de di Silvia Guidi

EDITION PAPIER

 

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25 août 2019

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