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La tendresse est guérison

Né en 1949 à Moscou, Ol’ga Aleksandrovna Sedakova est l’une des voix les plus profondes et originales de la poésie russe contemporaine. Ses œuvres sont traduites dans une quinzaine de langues, et en italien sont parus, entre autres, Solo nel fuoco si semina il fuoco. Poesie (Qiqajon 2008) et en français Apologie de la raison (Moscou 2009).

Dans votre livre sur Rembrandt, Voyage les yeux fermés (paru à Saint-Pétersbourg en 2016), j’ai été très impressionné par votre hypothèse de lecture, c’est-à-dire que ce peintre voyait avec le toucher, presque comme un aveugle, et le lien secret, presque autobiographique, que vous établissez avec le destin du poète. Comme pour Homère, la vocation poétique implique une sorte de cécité ou un regard différent sur les choses. De quelle façon voit un poète ? Comment perçoit-il la réalité ?

Les nouvelles frontières de l’art (par exemple le photoréalisme, mais pas seulement) nous montrent souvent une réalité répugnante, morte. Et il en est ainsi parce qu’elles la voient uniquement avec les yeux, comme une sorte d’appareil optique. C’est une sorte d’expérience. Mais en vérité, nous ne voyons pas seulement avec les yeux, ou pas seulement avec nos yeux. Dans notre regard sont inclues la mémoire, l’empathie, l’imagination. Nous ne voyons pas des contours vides dans le vide ou sur un écran mais l’espace, des rapports d’attraction ou de répulsion, des énergies en mouvement. Dans un certain sens, nous voyons le froid et le chaud. Nous voyons, naturellement, dans un sens un peu différent de celui purement optique. Nous voyons que ce que nous sentons existe. Et cela est plus important que tout. Les gens, dans le tourbillon de la vie quotidienne, n’y prêtent pas attention. Mais le poète, quand il est poète, réussit à le voir.

« La tendresse – crois-le – est guérison ». Un philosophe orthodoxe, Aleksandr Filonenko, en citant ce vers (tiré du Voyage en Chine), a parlé de « révolution de la tendresse » du Pape François, en soutenant que sans tendresse, même l’autorité de l’Eglise se pervertit en quelque chose de terrible. Qu’en pensez-vous ?

Je ne crois pas que la tendresse soit inévitablement liée au principe féminin. La plupart du temps, et cela est naturel, on la voit dans l’attitude maternelle. Mais l’image la plus profonde de tendresse pour moi sont les mains du père posées sur les épaules du fils prodigue chez Rembrandt. Je pense que l’autorité sans tendresse est terrible. Même l’amour, s’il n’est pas empreint de tendresse, peut faire peur. La tendresse ne concerne pas seulement l’objet auquel elle est destinée, mais également le sujet qui l’exerce : et elle exige beaucoup de lui. A sa façon, même le démesuré, l’autoritaire, le passionné aime : mais un tel homme ne sera jamais capable de manifester de la tendresse pour quelque chose. C’est pourquoi je parle de la tendresse comme d’une guérison. Celui qui est sain, qui n’est pas préoccupé par lui-même, sait être tendre. Du reste, l’amour décrit par saint Paul (dans 1 Corinthiens 13) est sans aucun doute dans le même temps également de la tendresse.

Dans l’un des premiers chapitres du Docteur Jivago, la nuit de Noël, le protagoniste passe à toute allure en traîneau sous une fenêtre où brille une chandelle, présage ou début de sa vocation poétique : « La chandelle sur notre table brûlait, brûlait ». Cette poésie me rappelle l’une de vos poésies lyriques, « La flamme invisible brûle ». Comment est née en vous la vocation poétique ? Et le sentiment de la foi ?

Je ne pourrais pas citer le nom d’un objet, comme la chandelle de Jivago. Il s’agit plutôt d’un lieu, une certaine lumière, le temps qu’il fait. Au beau milieu de l’automne, la plaine russe, le mauvais temps, le froid, une route impraticable et pleine de bosses ; et un vent fort. Comme à la fin du monde. J’ai environ quinze ans, et je suis seule sur cette route. Et tout est d’une telle misère et désolation : qui tu es, d’où tu viens, parce qu’on ne le sait pas et il n’y a pas besoin de le savoir. Soudain – pas au milieu tout cela, mais précisément dans cela – apparaît une forme de liberté incroyable : comme si ce n’était pas la fin, mais le centre du monde. De ce centre, on peut voir ce que l’on veut, on sent la brise d’un éternel grand avenir. Cette brise est ce qui pour moi a retenti dans ces vers que, pour la première fois, j’ai reconnus comme miens (j’écrivais aussi avant, mais des imitations scolaires sans valeur). Et chaque fois que je sens la proximité de la poésie, c’est comme si je me trouvais à nouveau sur cette route vide et inhospitalière. « Oubliés et inutiles / bons pour personne / le long d’escaliers immenses / descendre dans les ténèbres profondes ». Dès mon enfance, le sentiment de la foi a été lié, comme dans les vers que vous avez rappelés, avec le feu : la chandelle, la lampe. Mais il y en a beaucoup, diverses, à la différence de la chandelle solitaire de Pasternak. Et il faut y prêter attention : verser l’huile, redresser la mèche.

Si je ne me trompe pas, vous avez été l’unique poète ayant reçu le prix Solov’ev, institué par Jean-Paul ii. Que pourriez-vous ou voudriez-vous dire de ce Pape, qui était également poète ?

Oui, j’ai été la première et la dernière à recevoir le prix Racines chrétiennes de l’Europe, en 1999. La rencontre avec Jean-Paul ii – je l’ai rencontré à quatre occasions et chaque fois, la conversation a duré assez longtemps – a été le grand événement de ma vie. En réalité, il lisait avec beaucoup d’attention mes vers ! Il me l’a dit la deuxième fois que nous nous sommes rencontrés. Ce qui impressionnait immédiatement chez en lui était la force et l’intégrité de sa foi. Une foi qui devenait une prière silencieuse incessante. Et encore : la façon dont il honorait les personnes. Il s’adressait à chacun comme s’il espérait savoir quelque chose de lui, quelque chose d’important et de nécessaire pour lui-même. A vrai dire, je n’ai jamais vu une chose semblable chez d’autres guides spirituels. D’habitude, ils sont prêts à t’aider, à enseigner : mais ils n’ont besoin de rien venant de ta part. A présent, la sainteté de Jean-Paul ii est reconnue, mais même avant, il était impossible de ne pas sentir cet élément de sainteté.

Votre dernier livre, les larmes de Marie Madeleine (publié à Kiev en 2017), est dédié à la poétique des chants liturgiques byzantins et slaves. A propos de Marie Madeleine, ont écrit, entre autres, Anna Achmatova et Marina Cvetaeva.

Et Boris Pasternak. Sa Madeleine poétique et ce que l’on en dit dans Docteur Jivago sont mes préférées dans la poésie russe. Peu de personnes reconnaissent Madeleine dans mon Eglantier sauvage, mais c’est elle qui prononce ces vers. L’épisode de la rencontre avec le jardinier après la résurrection est pour moi l’un des plus émouvants de tout le Nouveau Testament.

Adalberto Mainardi

L’églantine sauvage

Sauvage églantine
Tu vas te déployant dans le cœur dilaté de la douleur
ô toi qui ne cesses de meurtrir le jardin qu’est l’ordre du monde.
Sauvage églantine, et blanche, plus blanche que tout.
Celui qui saura to nommer aura le dernier mot même sur Job.
Mais moi, je me tais, m’effaçant en esprit du regard de qui m’aime,
ne pouvant les yeux détourner
ni retirer les mains de la haie.
Sauvage églantine,
elle va, comme un jardinier austère qui ne connaît pas peur
avec une rose rouge-vif,
avec la meurtrissure de compassion cachée sous un sauvage tablier.
(traduction italienne d’Adalberto Mainardi)

EDITION PAPIER

 

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20 octobre 2019

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