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La cuisine du rêve

Même dans les situations extrêmes, dans les camps nazis, lorsque l’on mourrait littéralement de faim, la pensée allait aux plats de la vie passée, à leurs saveurs perdues. Les femmes partageaient les recettes, discutaient de la meilleure manière de les préparer. Les hommes rappelaient les parfums des plats de famille, les plats portés à table les jours de fêtes. Là, dans le camp, où les prisonniers de tous les coins de l’Europe occupée se mélangeaient, les traditions culinaires des différents pays se confrontaient. Et de Theresienstadt, le camp soi-disant modèle d’Hitler, en réalité à mi-chemin entre un ghetto et un vrai camp de transit pour Auschwitz, nous est même arrivé un livre de cuisine, sauvé miraculeusement aux interdictions drastiques des gardiens et soustrait à la destruction des hommes et du temps.

Le fait d’écrire des livres de cuisine destinés aux filles et aux petits-enfants, de léguer les recettes de plats préparés lors des fêtes, dans le quotidien de la vie de famille, est une tradition commune à l’Europe du dix-neuvième siècle et est particulièrement vivante dans le monde juif, où la cuisine se lie de manière plus étroite qu’ailleurs à la pratique religieuse, où les règles du casher rendent de nombreux plats singuliers, grâce à l’abolition des viandes de nombreux animaux et à la nécessité d’éviter les mélanges de lait et de viande. Le livre qui nous est arrivé de Theresienstadt, et qui n’est toutefois pas le seul texte de cuisine qui nous est parvenu des camps, est écrit par une personne âgée juive et tchécoslovaque, remis à un autre déporté avant le départ de l’auteure pour Auschwitz, et avec mille difficultés et des décennies de retard, parvenu à sa fille qui a survécue aux Etats-Unis.

Ce petit livre nous dit beaucoup de choses: la volonté de résister, de laisser quelque chose de soi après la mort qui plane, la nostalgie de la vie d’avant, des tables apprêtées, des ingrédients amoureusement cuisinés. Le casher n’est pas toujours observé, en témoigne l’intense intégration des juifs de bohème et de Tchécoslovaquie emprisonnés à Theresienstadt. Tandis que ces recettes sont mises par écrit, clandestinement, il n’y a pas de nourriture, il n’y a que la mémoire du passé. Mais c’est aussi l’espérance de l’avenir, d’une libération qui, même si celui ou celle qui écrit ne l’imagine pas possible pour elle, confie, dans ces recettes, à celui ou celle qui réussira à survivre. En attendant de mourir de faim, cette femme écrit les recettes qui lui sont familières. C’est son testament, un testament moral, non pas constitué de biens matériels. Et il arrive, par quelque miracle, à destination.

A Theresienstadt, pour une foule d’artiste, de musiciens, de poètes, écrire et dessiner était une forme très élevée de résistance: l’affirmation que l’esprit était plus fort que la chair, qui même attendant la mort pouvait proclamer avec force sa propre liberté. Et ainsi ce livre de cuisine, qui imaginait les saveurs des plats dans la faim la plus terrible, était un acte libre de création. Comme, dans le même ghetto, la poésie de Ilse Weber, les musiques de Viktor Ullmann et les dessins extraordinaires des enfants, que l’on peut aujourd’hui voir au Musée juif de Prague.

A Auschwitz, rien de tout cela ne fut possible, même pour qui ne fut pas immédiatement conduit aux chambres à gaz. Mais en l’absence de papier, de crayons, de crayons de couleurs, il y avait là aussi la mémoire. Comme pour Primo Levi lorsqu’il récita le chant d’Ulysse à Auschwitz.

Anna Foa

EDITION PAPIER

 

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19 septembre 2019

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