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Il est inhumain de rester indifférent

· S.Exc. Mgr Antonio Maria Vegliò évoque la situation dramatique des pays de la Corne de l’Afrique ·

«Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir». Les paroles de ces antiques proverbes de la sagesse populaire redeviennent actuelles face aux trop nombreuses hésitations de la communauté internationale en vue d’intervenir de façon efficace pour résoudre la situation dramatique dans les pays de la Corne de l’Afrique, dénoncée par S.Exc. Mgr Antonio Maria Vegliò, président du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement, dans cet entretien accordé à notre journal. On agit trop tard, dit-il, et personne ne donne l’impression de «vouloir véritablement être impliqué dans la situation» pour chercher une solution. «Les aides humanitaires elles aussi finissent trop souvent dans le réseau des luttes intestines qui ensanglantent le pays et elles n’arrivent pas aux populations dans le besoin». Une «médiation internationale» responsable apparaît plus que jamais urgente.

Une médiation que le Pape a invoquée lors de l’Angelus du dimanche 31 juillet, en rappelant que l’Evangile interdit l’indifférence face à ceux qui ont faim et soif. Pouvez-vous replacer ces paroles dans le contexte de la situation qui règne dans ces pays?

L’Evangile et ses enseignements sont toujours liés aux événements de la société. L’indifférence est absolument contraire aux principes de l’Evangile, qui nous demande de suivre l’exemple et les enseignements de Jésus Christ, qui invite à pratiquer la justice et faire preuve de compassion. Le drame de la Somalie est sous les yeux de tous. Pendant des mois, la communauté internationale — et de fait quiconque a suivi la situation — savait ce qui allait ensuite arriver, c’est-à-dire que la propagation de la famine aurait de graves conséquences pour les familles, dont 20% doivent affronter aujourd’hui une réduction extrême des denrées alimentaires, avec des niveaux de malnutrition aiguë supérieurs à 30%. Un drame dans lequel le taux de mortalité est de plus de deux personnes sur dix mille par jour. Et la majorité d’entre eux sont des enfants. Même avant la famine, la situation était dramatique pour les enfants âgés de moins de cinq ans dans les camps de réfugiés, en raison de l’insuffisance de la nourriture, qui avait dépassé le niveau d’urgence.

Voulez-vous dire par là que l’on pouvait prévoir cette situation, et l’éviter ou, tout au moins, en limiter les effets?

Pour répondre à cette question, je cite ce qu’a dit la responsable de la fao pour les opérations d’urgence en Afrique, Mme Amaral, qui suit la crise provoquée par la sécheresse dans cette région depuis le mois de novembre 2010, après l’absence de la saison des pluies. Au moment où les Nations unies déclarèrent officiellement l’état de famine pour la Corne de l’Afrique, elle dit: «Déclarer une famine au XXIe siècle est immoral». Il ne suffit pas que les pays donateurs donnent de l’argent pour une aide immédiate lorsque le drame est désormais déclenché. Il faut des investissements à long terme pour aider les agriculteurs à résister à la sécheresse. Il existe l’obligation morale d’assister ceux qui ne peuvent plus prendre soin d’eux-mêmes, qu’ils soient à Rome, où nous rencontrons les sans-abris, ou plus loin en Somalie, en Ethiopie ou au Kenya.

Selon vous, que peut faire la communauté internationale?

D’abord, s’engager en vue de restaurer la paix en Somalie. C’est une condition incontournable, notamment pour faire en sorte que les aides humanitaires servent réellement au soutien de la population. Puis, s’engager dans une œuvre de plus grande solidarité. Les réfugiés qui résident depuis longtemps dans les camps de Dadaab, au Kenya, par exemple, aident avec le peu qu’ils ont, et sont encouragés à partager: «Si tu as deux tee-shirts, donnes-en un. Si tu as deux paires de chaussures, donnes-en une paire». Cet exemple, ainsi que le bouche à oreille, ont inspiré la diaspora somalienne qui a poussé les commerçants émigrés à Nairobi et la communauté des réfugiés aux Etats-Unis à organiser une collecte de fonds. En outre, les communautés des réfugiés de la Somalie dans le monde entier s’activent pour envoyer des aides supplémentaires.

Considérez-vous que l’engagement actuel de la communauté internationale soit suffisant, étant donné, en particulier en ce qui concerne la situation en Somalie, qu’il existe une sorte d’économie parallèle qui se développe précisément autour des aides humanitaires dans un pays dominé par les clans?

Il est certain que l’on agit tard, peut-être même trop tard. Malheureusement, cela est lié à l’histoire complexe de la Somalie. Pendant de nombreuses années, ce pays est resté sans gouvernement. De nombreuses tentatives ont été faites pour apporter la paix, on en compte au moins treize, et elles étaient très sérieuses. Il semble que le gouvernement de transition ne fonctionne pas et divers groupes islamistes continuent de combattre, provoquant des violences et des effusions de sang supplémentaires. Rappelons qu’en 1991, de nombreuses aides alimentaires furent pillées par diverses factions militaires. Nous ne pouvons pas non plus oublier les événements traumatisants de 1993, lorsque les corps des soldats furent traînés dans les rues de Mogadiscio. Ces faits suffisent à expliquer la raison pour laquelle personne ne veut vraiment être impliqué dans cette situation.

Même en ce qui concerne la pastorale, les problèmes ne manquent pas. Les jeunes en particulier sont un motif de préoccupation. Que peut-on faire pour les aider à comprendre que pour se réaliser, il ne sert à rien d’empoigner une mitraillette?

C’est une question à laquelle il est très difficile d’apporter une réponse. Je sais que dans divers diocèses (comme par exemple en République démocratique du Congo, au Sierra Leone, et au Libéria), des cours d’intégration ont été organisés pour les jeunes anciens soldats avant de les réinsérer dans la société et dans leur propre famille. L’une des étapes principales de ce chemin est la réconciliation. Cela facilite l’intégration. En outre, on leur offre la possibilité d’aller à l’école ou de recevoir une formation professionnelle. Malheureusement — je le répète — tout cela a été réalisé uniquement après les conflits. Parfois, ce sont les plus jeunes qui décident de fuir vers d’autres situations ou qui quittent leur pays en demandant l’asile. Pour éviter qu’ils ne soient recrutés par la force, on pourrait commencer à faire en sorte que les personnes qui cherchent à les enrôler soient arrêtées et poursuivies pénalement. Le protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l'enfant le permet. Celui-ci interdit la participation directe des enfants et des adolescents dans les guerres. Il faut ensuite considérer le fait que les jeunes s’unissent aux groupes armés pour survivre, car la famille et les structures sociales se sont effondrées.

Comment peut-on les aider?

L’unique possibilité est de leur donner une espérance. Puis de favoriser le développement. Le développement est synonyme de paix. Il faut plutôt se demander jusqu’à quel point la communauté internationale est véritablement prête à intervenir dans des situations complexes telles que celles de la Somalie.

La situation conduit naturellement de nombreuses personnes à opter pour la fuite. C’est ainsi que commence la confrontation avec un autre drame. Que pensez-vous de la discrimination qui se manifeste si souvent en Europe dans l’accueil des réfugiés provenant d’Afrique sub-saharienne, par rapport à ceux d’Afrique du Nord?

Effectivement, on ne peut nier qu’une attitude de plus grande fermeture s’est créée à l’égard des demandeurs d’asile, des réfugiés et des migrants. Cela contredit l’attitude que l’Europe avait manifestée pendant des décennies après la seconde guerre mondiale, lorsque des centaines de milliers de réfugiés furent admis et intégrés dans la société. Au cours de cette période, des solutions innovatrices avaient été développées et mises en œuvre. L’idée était de donner une espérance et un avenir aux réfugiés. Nous pouvons également rappeler qu’au cours d’une autre période de l’histoire européenne, dans les années 30, les réfugiés allemands n’étaient pas bien accueillis. En effet, comme dans une partie de ping pong, aucun pays n’était disposé à les accueillir. Etant donné qu’aucune solution ne fut apportée, ils durent survivre en exerçant toutes sortes de travaux, sans avoir les documents nécessaires. Cela conduisit, en 1935, à la démission de Mac Donald, haut commissaire aux réfugiés provenant de l’Allemagne. L’Europe devrait prendre acte que sa société est en train de vieillir et reconnaître qu’elle a besoin de main d’œuvre. L’implantation des réfugiés pourrait être l’une des possibilités pour apporter de nouvelles stimulations et énergies à la collectivité. L’Union européenne devrait développer des opportunités pour les réfugiés qui sont un bien pour les divers pays. Dans le même temps, cela apporterait des réponses concrètes aux besoins des nombreuses personnes qui stationnent parfois dans les camps de réfugiés de cinq à vingt ans. Là, le temps semble s’être arrêté, dans des espaces très réduits, et sans pouvoir bénéficier d’aucun droit, comme celui au travail. Les initiatives de l’Union européenne leur donneraient une espérance et des opportunités, une sorte de bouée de sauvetage pour l’avenir des personnes et des familles. Leur situation et leur arrivée dans les pays de destination sont souvent instrumentalisées par divers groupes, notamment politiques, dans la société. Le racisme et la discrimination sont toujours un obstacle aux bonnes relations entre les personnes et les nations et très souvent, ils engendrent des conflits internes et internationaux.

Pour conclure, quelles initiatives compte prendre votre dicastère pour venir en aide aux populations de la Corne de l’Afrique?

Notre Conseil pontifical suit avec attention l’engagement des Eglises locales dans l’accomplissement de leur devoir pastoral. D’autres dicastères s’occupent des situations d’urgence. Le Conseil pontifical Cor Unum s’est fait le porte-parole du soutien du Pape. L’Eglise locale, ainsi que diverses organisations catholiques, agissent pour aider ceux qui ont un besoin urgent d’assistance dans de brefs délais, mais dans une perspective à long terme. La phase d’urgence devra se poursuivre pendant un certain temps, étant donné qu’une ultérieure dégradation de la situation est prévue en Somalie, au Kenya et en Ethiopie au cours des prochains mois. Il faut reconnaître que dans le monde entier, il existe des situations de besoin, face auxquelles on se sent impuissant car l’on n’est pas en mesure d’intervenir de façon adéquate. Etant donné le caractère dramatique de la situation, il faudrait pas moins d’un milliard de dollars uniquement pour affronter la situation d’urgence. Face à cela, personne ne se sent à la hauteur. Il faut toutefois offrir notre solidarité pour ne pas laisser mourir de faim des peuples entiers. On ne peut rester indifférent face à ces événements choquants. On peut sauver la vie d’un enfant avec un dollar par jour. Nous devrions agir et offrir notre solidarité. Chacun, dans la mesure de ses moyens, pourrait contribuer par une donation. Si, au cours de cette période de vacances, nous sortons pour aller boire ou manger, efforçons-nous également de donner quelque chose, offrons une «journée de travail» pour la Somalie. Il faut également que la communauté internationale intervienne de toute urgence de façon réelle et concrète, en vue d’un développement durable et qui mette un frein à l’augmentation généralisée du prix des denrées alimentaires. Ensuite, la question de la stabilité de la Somalie est un chapitre à part. Les paroles du Saint-Père nous reviennent à l’esprit: «Personne ne doit rester indifférent face à la tragédie de ceux qui ont faim et soif!».

Cela inspire aujourd’hui l’action de notre Conseil pontifical qui entend faire écho à ces paroles de solidarité envers les peuples qui vivent une tragédie terrible. Dans un proche avenir, le dicastère enverra l’un de ses représentants pour rendre visite à ces populations martyrisées et apporter directement le réconfort de l’Eglise et du Pape.

EDITION PAPIER

 

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23 octobre 2019

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