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Education sagesse humaine et sagesse de Dieu

· Conférence du cardinal Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux ·

Nous publions ci-dessous la conférence du cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, prononcée le 21 juin dernier à l'occasion de la réunion à Beyrouth du Comité scientifique international oasis . Cette intervention, sur le thème «Chrétiens et musulmans face au défi éducatif», est également disponible sur le site internet de la fondation oasis (www.oasiscenter.eu).

Emmanuel Kant affirmait que «l’homme ne peut devenir homme que par l’éducation»! Enseigner c’est transmettre un savoir, un art, une technique, divers savoir-faire. Eduquer, c’est s’employer à assurer le développement de toutes les capacités (physiques, intellectuelles et morales) de la personne. Enseigner sera donc toujours éduquer, mais éduquer n’est pas automatiquement enseigner! Ce qui est essentiel, c’est de mettre tout individu en condition de gérer, en particulier grâce à la culture, seul ou avec d’autres, les défis de son existence personnelle ou collective.

L’article 26 de la Déclaration universelle des droits de l’homme parle d’un «droit à l’éducation». Ce même droit est également mentionné dans les articles 10, 13 et 14 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. On trouvera les mêmes idées dans la Convention relative aux droits de l’enfant (articles 23, 28, 29,40). Si éduquer c’est transmettre des valeurs et des savoirs, le lien avec les religions apparaît tout naturel.

Religions et modernité

Je dirais qu’aujourd’hui, il y a deux crises fondamentales. L'une est la crise de l’intelligence. Nous sommes «super-informés», mais savons-nous raisonner? Le bruit, les déplacements, l’avalanche des messages virtuels nous rendent souvent victimes d’un véritable stress. Beaucoup éprouvent une grande difficulté à organiser leurs connaissances. C’est la règle du «tout et tout de suite», à tel point que ce que nous appelons «la vie intérieure» est devenu une rareté.

L’autre crise est celle de la transmission. Les valeurs familiales, morales et religieuses ne vont plus de soi. L’ignorance en matière religieuse dans la société occidentale est massive. A vouloir suivre le fameux graffito inscrit sur les murs de la Sorbonne en mai 1968 «Il est interdit d’interdire», on a fait de notre terre un radeau à la dérive. Au moment où notre monde s’affirme comme un espace globalisé, remet en question toutes les cultures, où le religieux se rencontre partout, on ne peut pas laisser de côté cette clef de lecture qu’est la religion: sans elle il est impossible de comprendre la conscience, l’histoire, la fraternité. Or, nous avons aujourd’hui trop de jeunes qui sont des héritiers sans héritage et des bâtisseurs sans modèle. C’est ainsi que certains en viennent à plaider l’enseignement du fait religieux à l’école!

Le retour des religions

A la faveur de ces deux crises, on constate un retour du religieux (je ne dis pas retour du christianisme). Les musulmans en Occident réclament des lieux de culte et la visibilité. Des actes de violence ou des meurtres perpétrés au nom de convictions religieuses font craindre les religions. On s’interroge. On veut savoir. D’autant plus que la globalisation favorise le dialogue interreligieux. Des initiatives concrètes ont brisé des stéréotypes: je pense à la fête de l’Annonciation, le 25 mars de chaque année ici au Liban, comme fête nationale et à la formation administrative des imams de France assurée par l’Institut catholique de Paris.

D’ici quelques décennies, il est probable que l’homme aura acquis la maîtrise de la matière inerte (globe terrestre, sans exclure des univers sidéraux). Nous savons qu’il progresse de jour en jour dans la maîtrise de la matière vivante. Mais une fois qu’on aura tout expliqué à l’homme, il reste à savoir ce qu’il est vraiment. Une fois que nous serons en possession d’instruments les plus sophistiqués se posera le problème de leur utilisation. Et puis il y a le mal et la mort. Immanquablement nous nous posons tous la question du sens et un jour ou l’autre «le sacré» s’impose comme la composante essentielle de l’âme humaine.

Les chrétiens et l’éducation

Les premières écoles monastiques qui apparaissent sur le continent européen se sont inspirées de Platon et d’Aristote en proposant une éducation intellectuelle et une formation morale qui se fécondent mutuellement.

En élaborant les notions de devoir, de sacrifice, tempérées par l’amour divin (Bergson) et la conversion du cour, les chrétiens ont été amenés à prendre en compte la liberté. Ainsi, la tension entre liberté, raison et vérité sera au centre de la vie intellectuelle du Moyen Age. La dialectique et la disputatio ont été au cour de l’université médiévale. Ce sont les clercs du Moyen Age qui ont dispensé une éducation s’adressant à la totalité de la personne: pour eux, il ne s’agissait pas tant d’apprendre un métier que de former des personnes capables d’autonomie et d’esprit critique.

L’éducation chrétienne s’est aussi voulue encyclopédique (totalité du savoir humain). Les monastères ont hiérarchisé tout ce qu’on connaissait des choses divines et humaines (plus tard Descartes présentera l’arbre des connaissances). Tout cela était une préparation à l’accueil de la Révélation du Verbe et de la Vérité dans l’Histoire. Les chrétiens ont toujours eu l’ambition de concilier la raison et la foi: «comprendre pour croire et croire pour comprendre» (Saint Augustin).

Les musulmans et l’éducation

Nous avons entendu ce matin des exposés substantiels sur ce thème. Je me contente donc de quelques observations. Il me semble que l’on peut dire qu’en islam l’éducation consiste en un modelage de l’âme qui doit être réalisé dès le plus jeune âge. On transmettra à l’enfant deux valeurs fondamentales: la foi et la connaissance que comporte le Coran. Une fois son âme remplie, il n’y aura plus de place pour le faux. C’est la place et le rôle de la raison qui différencient la conception chrétienne et la conception musulmane de l’éducation.

La vie intérieure

Quel est donc l’apport spécifique des religions dans l’éducation? Donner le goût de la vie intérieure. Au fond, toutes les religions disent que «l’homme ne vit pas seulement de pain». Il s’agit de développer la capacité que chacun de nous possède de réfléchir, d’organiser sa pensée, de raisonner (se servir de sa raison pour connaître et pour juger). «Le grand malheur des hommes vient d’une seule chose, ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre» écrivait déjà mon compatriote Blaise Pascal. Et promouvoir aussi la conscience de sa propre identité: l’homme est la seule créature qui interroge et qui s’interroge. Lui seul recherche «le sens du sens» (c’est la formule de Paul Ricour). L’homme se découvre à lui-même comme un mystère, mystère de ce qu’il est, de ses potentialités, de sa place dans l’univers et bien sûr, se découvrant comme un mystère, la dimension religieuse se profile inévitablement à l’horizon.

Les religions favorisent une pédagogie de la rencontre. Elles aident à vivre la différence dans le respect. En affirmant mon identité, je découvre que la personne qui est en face de moi a également une identité bien différente de la mienne. Elles facilitent l’acceptation de la pluralité en soutenant, dans le cadre de la famille, le brassage des générations, et, dans le cadre scolaire, en étant attentif à l’enseignement de l’histoire et à l’apport des civilisations.

Finalement, elles contribuent à garantir le respect de la personne humaine et de ses droits. Chacun de nous est unique, chacun de nous est sacré. Alors, on s’écoute, on apprend à exprimer nos identités non pas avec nos poings et nos armes mais avec des arguments raisonnés et raisonnables.

Un défi commun

Prenons en considération la jeunesse dans son ensemble. Du côté chrétien: dans les sociétés occidentales, les jeunes vivent souvent leur christianisme comme un déisme, mais récemment, ce qu’on appelle «les nouvelles communautés» ont donné naissance à des spiritualités qui suscitent une pratique chrétienne plus motivée et plus missionnaire avec un désir affirmé de pouvoir recevoir une formation doctrinale complète.

Du côté musulman: on ne peut qu’être frappé par la visibilité de la pratique, par la manière dont la religion imprègne toutes les dimensions de la vie d’un musulman (personnelle et communautaire). Il faut toutefois noter que le climat d’indifférence religieuse, de l’Europe en particulier, peut avoir deux conséquences sur les musulmans jeunes: dans un cas, le sécularisme ambiant pousse à l’affirmation d’une identité religieuse agressive; dans d’autres cas, il conduit à l’absence de toute pratique religieuse.

A partir de ces constatations, on ne peut que souhaiter que, chrétiens et musulmans, rivalisent d’initiatives: au niveau des élites en aiguisant le désir de se connaître et de se reconnaître. Si le dialogue ne peut être fondé sur l’ambiguïté, alors l’éducation apparaît comme essentielle. Les jeunes d’aujourd’hui (chrétiens et musulmans) devraient être égaux dans le dialogue. Ils doivent avoir les mêmes possibilités d’accéder à l’enseignement des religions tout en connaissant la religion des autres (c’est tout le problème du fait religieux à l’école). Les responsables religieux devraient être mieux informés des autres religions pour faire tomber les peurs et nous enrichir les uns les autres, en partageant le meilleur de nos traditions spirituelles. Il ne s’agit pas de faire des concessions à la vérité mais de connaître l’autre, de l’écouter, de repérer ce que nous avons en commun. Cette connaissance profonde de l’autre peut se faire par des chemins variés comme la littérature, la musique pour arriver à l’approfondissement de la culture biblique, coranique et théologique. Alors la rencontre qui provoque le dialogue permet d’agir ensemble pour le bien commun. Tous ensemble nous pouvons agir pour le bien de la famille, de l’école, de l’université, de l’entreprise.

Il ne devrait pas être impossible, dès aujourd’hui, que les chefs religieux chrétiens et musulmans sensibilisent les législateurs et les enseignants à l’opportunité de proposer des règles de conduite telles que: le respect envers la personne qui recherche la vérité face à l’énigme de la personne humaine; le sens critique qui permet de choisir entre le vrai et le faux; l’enseignement d’une philosophie humaniste qui permet des réponses humaines face aux questions concernant l’homme, le monde et Dieu; l’appréciation et la diffusion des grandes traditions culturelles ouvertes à la transcendance, qui expriment notre aspiration à la liberté et à la vérité.

Tous ensemble, chrétiens et musulmans (mais je dirais tous les croyants), nous avons la possibilité de proposer des convictions communes que nous tirons de nos héritages spirituels et culturels respectifs: la solidarité qui pousse à l’engagement en faveur des démunis et des exclus; la responsabilité qui nous invite à ne jamais oublier que nous serons responsables devant Dieu de ce que nous aurons fait ou omis de faire pour la justice et la paix; la liberté qui suppose toujours une conscience droite et une foi éclairée (foi et raison!); la spiritualité qui rappelle la dimension religieuse de la personne humaine et éclaire l’aventure humaine; la soif de connaître qui nous rend attentif à ce que réalise (en bien comme en mal) l’homme, doté d’une conscience et d’une intelligence; la pluralité qui nous incite à nous considérer différents mais égaux, en refusant toutes les formes d’exclusion, en particulier celles qui, pour se justifier, invoquent une religion ou une conviction. Si nous pouvons dire tout cela ensemble, c’est parce que nous croyons que l’homme et la femme de tous les temps, en toute circonstance, ont une dignité inaliénable et ils ont droit à la liberté, au respect de leur personne ainsi qu’à une existence décente.

Le patrimoine de l'homme

L’éducation dans le sens le plus large du terme ne peut faire l’économie de la dimension religieuse de la personne humaine. L’enseignement des sciences et des techniques s’étant développé ces dernières décennies de manière exponentielle a fait que ce que nous appelions les humanités (philosophie, histoire, littérature) ont été marginalisées dans la transmission de la culture. Or, depuis des millénaires, les peuples de la terre ont élaboré un patrimoine artistique et littéraire qui est commun à l’humanité et il a toujours exprimé des croyances religieuses (il n’y a pas de civilisation qui n’ait été préoccupée par la présence du religieux).

Nous, chrétiens, savons que Dieu a voulu se faire connaître à l’homme en Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Mais nous savons aussi que Dieu est à l’ouvre dans le cour des croyants des autres religions, comme Il l’est en chaque personne humaine. Voilà pourquoi, tous ensemble, dans le respect de nos spécificités et de nos cheminements, nous avons le devoir de purifier nos mémoires non pas pour imposer mais pour indiquer le sens à donner à la prodigieuse aventure humaine. L’homme, chargé de la gestion de la planète, l’homme capable des plus grandes recherches, cet homme «charnel», c’est aussi celui qui s’organise pour porter secours aux victimes de toutes les violences et des catastrophes naturelles. Au milieu de toutes les contradictions de l’histoire, l’homme est capable de générosité! Chrétiens et musulmans, unissons nos efforts pour que demain ne manquent jamais ces hommes et ces femmes qui, par leur courage, leur douceur et leur persévérance soient capables de purifier leur mémoire et leur cour pour faire en sorte que la sagesse humaine se rencontre avec la sagesse de Dieu. Et si c’était cela l’éducation?

EDITION PAPIER

 

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15 septembre 2019

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