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De la fragrance féminine à l’acte de foi

Dans l’orient biblique, on connaissait de nombreux parfums et huiles aromatiques que l’on utilisait pour les cheveux et le soin du corps, en général et dans des circonstances particulières de la vie, comme les mariages, les rites funéraires, ceux de l’onction, le culte, et d’autres encore; mais également pour parfumer les habits et le mobilier. L’aloé, la cassia, la myrrhe, l’encens et le nard, cultivés dans la vallée du Jourdain, ou bien importés d’Arabie et d’autres lieux, étaient la base pour ces parfums. Les plantes aromatiques se mettaient dans des sachets pendus aux vêtements. Dans le texte biblique, nous rencontrons de nombreuses références à l’usage de parfums et aux occasions opportunes pour se parfumer. En outre, l’un des caractères anthropomorphiques attribués à Dieu est sa capacité olfactive. C’est pourquoi dans le culte, l’odeur de certains sacrifices lui est agréable et celle d’autres pas.

Marc Chagall « Cantique des cantiques »

Ce que le Seigneur attend de son peuple c’est qu’il lui rende son amour: « Écoute, Israël: Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé ». C’est ainsi que commence la profession de foi d’Israël (Deutéronome 6, 4-9), que le juif pieux récite chaque jour dans les moments de prière. A l’écoute de l’annonce, suit la phrase « Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir ». Aimer est synonyme d’accomplir la volonté du Seigneur contenue dans le décalogue et exprimée par des paroles humaines à travers Moïse. La vénération de cette parole a pour effet que le juif la porte imprimée dans son cœur, l’inculque à ses enfants, en parle en chaque lieu et à chaque moment, la porte comme un signe distinctif attaché à la main, comme un pendentif entre les yeux et l’écrive sur les montants de la porte de sa maison et de la ville. C’est ainsi que le peuple d’Israël rend l’amour que le Seigneur lui a montré en le faisant sortir d’Egypte grâce à son pouvoir irrépressible, en le libérant de l’esclavage. Si Israël reste fidèle à cet amour, il vivra.

En cherchant le symbolisme dans le rapport entre femme et parfum dans les textes bibliques, il me semble important d’avoir à l’esprit aussi bien l’usage de cette substance dans le monde biblique, que le lien d’amour étroit que le Dieu unique d’Israël a voulu établir avec son peuple et, par extension, avec toute l’humanité. Dans l’Ancien Testament, ce rapport symbolique entre femme et parfum est surtout exprimé dans le Cantique des cantiques et, dans le Nouveau Testament, dans ce qu’on appelle l’onction de Béthanie, en particulier dans la version de l’Evangile de Jean. Les deux récits ont des aspects en commun.

Le Cantique des cantiques, comme on le sait, contient un recueil de poésies d’amour. Le cadre de ces poésies est le dialogue entre deux amants qui se cherchent, se trouvent et, quand ils ne sont pas ensemble, sentent l’absence l’un de l’autre. L’amour qu’ils se professent est gratuit et il est souvent décrit avec une forte composante érotique. Les amants (sans nom) s’échangent des phrases affectueuses et des gestes de tendresse et ils décrivent chacun l’enchantement et la beauté de l’autre. Le parfum et les odeurs sont une présence constance dans le rapport réciproque.

Elle chante: « Tandis que le roi est en son enclos, mon nard donne son parfum. Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins. Mon bien-aimé est une grappe de cypre, dans les vignes d’En-Gaddi » (1, 12-14). « Lève-toi, aquilon, accours, autan! Soufflez sur mon jardin, qu’il distille ses aromates! Que mon bien-aimé entre dans son jardin, et qu’il en goûte les fruits délicieux! » (4, 16). « Ses joues sont comme des parterres d’aromates, des massifs parfumés. Ses lèvres sont des lis; elles distillent la myrrhe vierge » (5, 13).

Il chante: « Avant que souffle la brise du jour et que s’enfuient les ombres, j’irai à la montagne de la myrrhe, à la colline de l’encens” (4, 6). « Que ton amour a de charmes, ma sœur, ô fiancée. Que ton amour est délicieux, plus que le vin! Et l’arôme de tes parfums, plus que tous les baumes! Tes lèvres, ô fiancée, distillent le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue; et le parfum de tes vêtements est comme le parfum du Liban » (4, 10). « Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée; un jardin bien clos, une source scellée. Tes jets font un verger de grenadiers, avec les fruits les plus exquis: le nard et le safran, le roseau odorant et le cinnamome, avec tous les arbres à encens; la myrrhe et l’aloès, avec les plus fins arômes » (4, 12-14). « J’entre dans mon jardin, ma sœur, ô fiancée, je récolte ma myrrhe et mon baume, je mange mon miel et mon rayon, je bois mon vin et mon lait » (5, 1). « Ton chef se dresse, semblable au Carmel, et ses nattes sont comme la pourpre; un roi est pris à tes boucles. Que tu es belle, que tu es charmante, ô amour, ô délices! Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit: Je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisin, le parfum de ton souffle, celui des pommes » (7, 6-9).

Ces versets, et d’autres que nous pourrions ajouter, montrent que le parfum des deux amants les identifient et les attire réciproquement. Mais sa référence imaginaire décrit également l’admiration qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

Dans la première poésie, elle chante: « l’arôme de tes parfums est exquis; ton nom est une huile qui s’épanche ». Et elle demande à l’aimé: «Entraîne-moi sur tes pas, courons! » (1, 2-7). Dans les huit chapitres du livre, on réaffirme que cette attraction à laquelle aspire se transforme en possession réciproque: « Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui » (2, 16; 6, 3; 7, 11); et son amour est si fort que pas même le chaos et l’argent ne pourraient l’anéantir: « Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras. Car l’amour est fort comme la Mort, la passion inflexible comme le Shéol. Ses traits sont des traits de feu, une flamme de Yahvé. Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour, ni les fleuves le submerger. Qui offrirait toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour, ne recueillerait que mépris » (8, 6-7). La force de cet amour et l’attraction réciproque entre les amants ont favorisé l’interprétation allégorique du livre faite par les traditions juives et chrétienne, selon laquelle le Cantique des cantiques parle de l’amour entre Dieu et son peuple (les juifs) et entre le Christ et son Eglise (les chrétiens).

En ce qui concerne le Nouveau Testament, je me concentre sur le texte de Jean 12, 1-7, où l’on raconte ce qu’on appelle l’onction de Béthanie. L’évangéliste connaît la tradition synoptique sur la vie, les faits et les paroles de Jésus, mais son texte répond à l’intention d’apporter une plus grande compréhension de celui qui est le Verbe fait chair (cf. Jean 1), de son message, de la signification de ses signes, de sa mort et de sa résurrection. Et l’on doit bien garder tout cela à l’esprit dans la lecture du quatrième Evangile. Jésus se trouve donc à Béthanie, où on lui offre un dîner. On ne dit pas chez qui. Cette omission fait penser que l’auteur, dans son récit, fait référence à la communauté (post-pascale) de Béthanie.

 Icône de l’onction de Béthanie (atelier Saint-André )

A table, il y a Lazare avec Jésus. Et aussi ses sœurs: Marthe, qui sert, et Marie qui, de manière spontanée, « prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux; et la maison s’emplit de la senteur du parfum ». Le geste suscite le blâme de Judas l’Iscariote, le disciple qui devait trahir Jésus. Judas se plaint du fait que le parfum pouvait être vendu pour trois cents deniers à donner ensuite aux pauvres. Le narrateur de l’Evangile précise qu’il a dit cela «non par souci des pauvres, mais parce qu’il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu’on y mettait». Jésus accueille toutefois le geste de la femme, en lui conférant lui-même une signification, le rapportant à sa sépulture: «Laisse-la: c’est pour le jour de ma sépulture qu’elle devait garder ce parfum. Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours».

Dans son récit, Jean mélange des éléments différents de la tradition synoptique. D’un côté, il présente Marthe et Marie selon la même disposition que dans Luc 10, 38-41. Là aussi, Marthe sert et Marie est assise aux pieds de Jésus et l’écoute, comme le faisaient les disciples avec leur maître. Matthieu et Marc situent la scène de Béthanie « dans la maison de Simon le lépreux ». Là, une femme (sans nom) casse un vase — « d’albâtre » et « d’une huile parfumée très précieuse » selon Matthieu, alors que Marc parle d’huile parfumée, et il est sous-entendu qu’elle est précieuse, étant donné les reproches de « certains » (identifiés par Matthieu comme étant les « disciples ») — et elle en verse le contenu sur la tête de Jésus. Jean dit, en revanche, que c’est Marie qui oint « les pieds de Jésus ». Ce détail est en ligne avec un autre épisode, celui de Luc 7, 36-50. Jésus est invité à manger chez un pharisien appelé Simon, qui n’accomplit aucun geste d’hospitalité à l’égard de son invité. Une femme pécheresse (sans nom) arrive là-bas, s’approchant de Jésus avec « un vase de parfum. Et se plaçant par derrière, à ses pieds, tout en pleurs, elle se mit à lui arroser les pieds de ses larmes; et elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers, les oignait de parfum ». Là aussi les paroles de Jésus confèrent une signification au geste de la femme: « A cause de cela, je te le dis, ses péchés, ses nombreux péchés, lui sont remis parce qu’elle a montré beaucoup d’amour ». Et peu après, il dira: « Tes péchés sont remis » et « ta foi t’a sauvée; va en paix ».

Dans le récit de Matthieu et de Marc, comme dans celui de Jean, Jésus relie le geste de la femme à sa sépulture. Dans le récit de Luc, en revanche, comme nous l’avons vu, c’est un geste de reconnaissance de la pécheresse envers celui dont elle reçoit une abondance de pardon. Dans ce cas, Jésus n’indiquerait pas tant le symbolisme du geste que la motivation de la pécheresse à l’accomplir. L’action de Jésus, en lui pardonnant ses péchés, se comprend comme la cause de l’action de la femme; c’est pourquoi celle-ci remercie en aimant celui dont elle a reçu l’amour miséricordieux. Luc nous indique la motivation de la femme qui verse l’huile sur les pieds de Jésus et Jean attribue l’onction à la même partie du corps. Peut-être nous indique-t-il à quoi répond le geste de Marie? A mon avis, Jean le donne pour évident.

Dans Jean 6, 44 Jésus dit aux juifs qui murmuraient: « Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire; et moi, je le ressusciterai au dernier jour ». Ici, curieusement, nous rencontrons le verbe « attirer », le même qui est présent dans le Cantique des cantiques 1, 4, bien qu’il y soit présent sous une forme de requête. Dans Jean 6, 45, Jésus poursuit: « Il est écrit dans les prophètes: Ils seront tous enseignés par Dieu. Quiconque s’est mis à l’écoute du Père et à son école vient à moi ». Une étude minutieuse sur la signification de l’expression « venir à », avec sa forme verbale en grec que Jean utilise bien dix-huit fois, conduit à conclure que, pour lui, elle a une signification théologique, étant donné que celui qui l’accomplit est animé par une pulsion antérieure et mystérieuse, fruit de l’attraction du Père qui, normalement, conduit vers une adhésion de foi. Cette forme verbale s’applique à Marie et non à Marthe. Dans l’épisode de la résurrection de Lazare dans Jean 11, Marie « va vers Jésus » quand sa sœur Marthe lui annonce son arrivée et, se jetant à ses pieds, elle lui dit: « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ! ».

Nous pouvons donc affirmer que dans la scène de Béthanie, comme s’il s’agissait de l’aimée du Cantique des cantiques, Marie, en versant de l’huile sur Jésus, souligne son amour pour lui, un amour tel qu’il lui a fait acheter le parfum le plus coûteux. Cette substance et cet arôme sont le signe de son amour, un amour qui n’a pas de prix. Elle aime Jésus, elle croit en lui et l’oint en le reconnaissant comme le Seigneur. Son geste anticipe ce que signifiera l’heure de Jésus, sa pleine manifestation à l’humanité: sa mort (sépulture) et sa résurrection (vie): « Toute la maison se remplit de l’arôme de ce parfum ». Dans le livre du Cantique des cantiques, nous avons lu: « Lève-toi, aquilon, accours, autan! Soufflez sur mon jardin, qu’il distille ses aromates! ». Dans notre scène, comme s’il s’agissait du vent du sud, la fragrance du geste de Marie peut être partagée par tous ceux qui sont dans la maison. Peut-être Jean nous indique-t-il ce que, de la croix, Jésus rendra possible? « Une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jean 12, 32).

Conclusion ouverte: malgré certaines références communes et le caractère symbolique des récits du Cantique des cantiques et des Evangiles, la signification de l’usage du parfum chez les uns et les autres diffère substantiellement. Dans le Cantique des cantiques, elle a un caractère contingent: elle identifie les amants, les attire, elle exalte dans le souvenir leur admiration réciproque. Dans les textes évangéliques, son usage symbolique est transcendantal et presque sacramentel: c’est-à-dire qu’il renvoie à une réalité antérieure, qui est don et salut, en l’indiquant, en la reconnaissant, en lui rendant grâce et en l’aimant.

Concepció Huerta

L’auteure

Concepció Huerta a obtenu une maîtrise de théologie avec une spécialisation en Ecriture Sainte à la Facultat de Teología de Catalunya, elle a en particulier étudié le quatrième Evangile et elle est actuellement secrétaire de l’Associació Bíblica de Catalunya. Parmi ses publications, on peut rappeler les articles L’Atracció de Déu: Jn 6, 44a (1999), Veure Déu en Jesús (2006) et, plus récemment, Les paraules de Jesús segons l’Evangeli de Joan (2015).

EDITION PAPIER

 

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19 août 2019

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