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De la barque de Pierre à la flotte vaticane

· A ce jour aucun navire battant pavillon vatican n’a encore sillonné les mers ·

Le Vatican possède également sa mer, il s’agit bien sûr d’«une mer dans un tiroir». Le tiroir est celui de l’un des bureaux du gouvernorat. Il contient même un port. Le port du Vatican. Rien à voir avec celui de Ripetta, sur le Tibre, qui n’est désormais qu’un lointain souvenir de l’Etat pontifical. Il s’agit ici d’un port que personne n’a jamais vu. En somme il existe, mais on ne le voit pas. Et pourtant, il s’agit bien d’un port, qui possède toutes les caractéristiques que le droit international en matière de navigation maritime reconnaît à un port, où qu’il soit.

On en trouve les premières traces dans les archives internationales de la navigation, où il est fait référence, sans autre précision, à une flotte de l’Etat de la Cité du Vatican, et la confirmation dans un document officiel du Siège apostolique. La Cité du Vatican possède donc effectivement son port. Mais il en est resté au stade de document écrit, celui du décret de la Commission pontificale pour l’Etat de la Cité du Vatican, numéro lXVII, intitulé La navigation maritime sous le pavillon de l’Etat de la Cité du Vatican. Il apparaît dans les «Acta Apostolicae Sedis» du 15 septembre 1951, numéro 10, année XII, dans la section supplémentaire relative aux lois et aux dispositions de l’Etat.

Dans l’article i du texte, on lit clairement que «des navires appartenant à l’Etat, à des citoyens du Vatican, ou à des organismes du Vatican, dûment autorisés par la Commission pontificale pour l’Etat de la Cité du Vatican, peuvent être affectés au transport par voie maritime de personnes ou de marchandises en direction de la Cité du Vatican ou provenant de celle-ci». L’article 2 établit que «la direction et l’administration du service des transports maritimes du Vatican étant placées sous l’autorité du gouvernorat, à travers un bureau spécifique», par conséquent «le dit bureau constitue le port d’enregistrement des navires du Vatican. Il est également chargé de la tenue du registre naval». Il ne fait donc aucun doute que ce port naval existe, même s’il est enfermé dans un vieux bureau aux derniers étages du Palais du gouvernorat.

Du reste, dans le préambule de la Convention sur la liberté de circulation, signée à Barcelone le 20 avril 1921 (code indicatif SR.0.740.4), ainsi que dans l’acte final de cette même Conférence, convoquée par la Société des Nations dans la ville espagnole — 1923, n. 228 dans l’édition en langue française, l’une des deux langues officielles de la Conférence, l’autre étant l’anglais — on lit: «Les soussignés, dûment autorisés à cet effet, déclarent que les Etats qu’ils représentent reconnaissent le pavillon des navires de tout Etat qui n’a pas de littoral maritime, lorsqu’ils sont enregistrés en un lieu unique déterminé, situé sur son territoire; ce lieu constituera pour ces navires le port d’enregistrement». La possibilité pour le Vatican de posséder un accès à la mer fut donc sanctionnée par la déclaration de Barcelone, bien avant les Accords du Latran.

Une trace supplémentaire de ce projet apparaît en 1927, lorsque deux lieux furent indiqués pour un possible emplacement du port: une zone située aux environs de la Torre Clementina à Fiumicino ou, alternativement, une portion de la côte du haut Latium comprise entre Torre Flavia, près de Ladispoli, et Civitavecchia.

Ensuite, il n’en a plus été question jusqu’à ce que, à travers un décret de 1951 de la Commission pontificale pour l’Etat de la Cité du Vatican, apparaisse la volonté de donner suite à la norme contenue dans la déclaration et de prendre toutes les mesures nécessaires afin que l’Etat soit en mesure de lancer une éventuelle flotte, ou tout au moins de permettre la navigation à des navires battant pavillon vatican.

Il ne semble pas que, à l’époque actuelle, un navire vatican, ou tout au moins battant pavillon vatican, ait jamais sillonné les mers. On sait en revanche que plusieurs requêtes ont été avancées afin de pouvoir utiliser le pavillon vatican pour des missions en mer. La première aurait été celle d’un frère franciscain missionnaire auprès des sampang de Hong-Kong. Il voulait hisser un pavillon jaune et blanc, portant les clés symboliques, car il pensait que sa mission aurait ainsi acquis une plus grande crédibilité et aurait été davantage protégée. La requête ne fut pas acceptée par l’«amirauté» du Vatican, car l’on considérait comme inopportun de créer un précédent, en raison des possibles tentatives d’«impliquer le siège de Pierre dans les trafics qui se nouent avec une grande facilité sur les mers d’Orient».

Il semble également que l’on ait proposé au Saint-Siège d’armer l’une de ses flottes. Cela eut lieu au cours de la dernière guerre mondiale. Bien sûr, l’idée n’était pas de raviver le souvenir de l’époque où les navires du Pape, sur ordre de Nicolas v (1447-1455), navigaient en mer presque jusqu’aux portes de Constantinople, qui était sur le point de capituler. On pensait, au contraire, à une mission en vue de soulager les souffrances des populations européennes dévastées par la guerre, qui était l’une des préoccupations qui tourmentaient le plus Pie XII. La proposition, accompagnée de l’offre des navires, provenait du maréchal Pétain, président de la République française de collaboration de Vichy. «Nous pensons — lit-on dans une lettre de requête qu’il envoya au Pape Pacelli, publiée ensuite par certains journaux — que les puissances maritimes ne feraient pas obstacle à une flotte neutre, sous un pavillon universellement vénéré, qui transporterait, depuis le continent américain, les vivres et les médicaments dont l’Europe a un grand besoin». Dans ce cas également, aucune suite ne fut donnée au projet. Mgr Domenico Tardini, secrétaire de la Sacrée Congrégation pour les affaires ecclésiastiques extraordinaires, déconseilla au Pape de s’embarquer dans une telle aventure. Si l’on en croit les récits de l’époque, Mgr Domenico Tardini, commentant la proposition parvenue à Pie XII s’exclama avec son habituel sarcasme désarmant: «Et pourquoi pas? Il ne manque plus que l’on lance un concours pour nommer un amiral, et que “L’Osservatore Romano” publie un article avec un titre à effet, du genre: “De la barque de Pierre à la flotte vaticane”».

Même si aucune embarcation battant pavillon de l'Etat de la Cité du Vatican ne fut jamais mise à l'eau, tout était prêt et établi dans le cas d'un éventuel lancement. Des caractéristiques que devaient avoir les navires jusqu’aux connaissances spécifiques de l'amiral et à la rédaction du «droit maritime vatican».

Pour les navires, rien n'est laissé au hasard. Une fois reconnus «aptes à la navigation» (article 7 du décret numéro lXVII), ils porteront chacun «leur propre nom, approuvé par la Commission pontificale pour l'Etat de la Cité du Vatican»; celui-ci devra être inscrit à l'arrière et à l'avant du bateau, de façon à ce qu'il soit «bien visible» et en dessous devra apparaître la mention «Cité du Vatican» (article 8); le pavillon devra être «hissé sur le grand mât» et sur les côtés devront apparaître «les armoiries officielles de l'Etat du Vatican». Et, toujours pour ne rien laisser au hasard, il est établi que les embarcations «appartenant à l'Etat sont toujours considérées comme territoire de l'Etat»; de même que celles appartenant à des privés, mais battant pavillon vatican «sont elles aussi considérées, en haute mer, comme appartenant au territoire du Vatican» (article 13).

Quant à l'amiral, ou tout au moins au commandant du navire de l'Etat vatican, il aurait les mêmes pouvoirs que tout autre collègue de la marine italienne, américaine ou française: «Il préside l'application du droit international de navigation, avec les devoirs qui y sont liés; il tient le journal de bord; il exerce, au cours de la navigation, tous les pouvoirs de police et de discipline sur tous ceux qui sont à bord; il réfère tout ce qui a lieu sur le navire au représentant du Saint-Siège au port de destination», etc.

L'une des figures incontournables de la «flotte vaticane» est l'aumônier. A ce propos, l'article 17 du Titre III établit: «sur tout navire et pour tout voyage, un prêtre exerce la fonction d'aumônier» et «occupe le grade hiérarchique situé immédiatement après celui du commandant» (article 18). L'équipage devra être recruté par l'armateur, mais devra également recevoir l'approbation du gouverneur de l'Etat «qui peut, sans aucune obligation d'en fournir les motivations, exiger que soit écarté un élément».

En ce qui concerne les sources du droit maritime vatican, elles se réfèrent entièrement aux lois internationales. En matière pénale, on utilise en revanche la référence à la législation spécifique en vigueur dans l'Etat de la Cité du Vatican. Des dispositions particulières ont également été établies, comme par exemple celles du Titre VII, qui prévoient que «quiconque, sans en avoir le droit, hisse un pavillon vatican en mer» (article 28), est passible d'une peine d'emprisonnement «allant de un à cinq ans, accompagnée d'une amende dont le montant ne dépassera pas la valeur du navire» (article 28), et «quiconque, bien qu'ayant le droit de hisser un pavillon vatican, applique de façon abusive sur le navire les armoiries officielles de l'Etat», est passible d'une peine de «réclusion allant jusqu'à deux ans et une d'amende d'un million cinq cent mille lires» (article 29).

Dans les dispositions, il n'est fait aucune référence en revanche à la nationalité aussi bien du commandant que des marins, comme c'est le cas par exemple pour la Garde suisse pontificale. En théorie, il aurait donc été possible également de recruter un équipage multi-ethnique. Un problème qui, quoi qu'il en soit, ne se pose pas pour l'instant, étant donné que l'unique bateau sur l'eau à ce jour appartenant au Vatican est une galère en fer forgé, ouvre attribuée à Giovanni Vasanzio, remontant au XVIIe siècle qui donne forme à une fontaine caractéristique située dans les Jardins du Vatican.

Pour le reste, tout est demeuré dans ce tiroir du gouvernorat, comme le disent les paroles d'une célèbre chanson des années soixante: «Vieni a vedere il mio mare, io lo tengo nel cassetto. Una conchiglia, due stelle, tre gocce di mare blu, un cavalluccio marino, un sasso color del sole...» (Viens voir la mer que je cache dans un tiroir. Un coquillage, deux étoiles de mer, trois gouttes d'eau d'une mer bleue, un hippocampe, un galet couleur du soleil...). Les moins jeunes s'en rappelleront, elle fut interprétée pour la première fois lors de l'édition du festival de San Remo de 1961 par deux célèbres chanteurs (Milva et Gino Latilla). Elle obtint un certain succès, ne serait-ce qu'en raison de l'originalité de son texte. Mais «un plongeon là où l'eau est plus bleue», comme le chantait Lucio Battisti, reste encore un rêve pour les citoyens du Vatican. Un rêve encore lointain.

EDITION PAPIER

 

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20 février 2020

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