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Contre le mythe du kilomètre zéro

Pouvons-nous être sûrs de la nourriture que nous mangeons? Le commerce des produits alimentaires dominé par les grandes multinationales, qui déterminent les politiques et les prix, délocalise et nivelle les aliments, en les traitant comme des matière premières anonymes, des marchandises pour les longues chaînes des productions industrielles de nourriture. Les grands voyages et les vagues voies commerciales qui vont du champ à la table, dont trop d’acteurs tirent des profits, réduisent les garanties concrètes de qualité, traçabilité, contrôle et sécurité, en plaçant souvent aux deux points les plus extrêmes du commerce, des agriculteurs mal payés et des citoyens mal nourris. Pourtant, pour éliminer la faim, la nourriture doit pouvoir circuler et pouvoir arriver dans les pays où et quand elle sert, avec des règles transparentes et équitables. Les réglementations et les systèmes de régulation du commerce international ne sont pas préparés à faire obstacle à un phénomène qui n’est pas de circulation, mais de délocalisation au niveau mondial des aliments et de leur production. Un phénomène qui provoque une nouvelle faim et de nouveaux conflits, également en raison du féroce détournement de la nourriture des marchés réels, en l’absence de règles, pour l’utiliser là où on gagne de l’argent avec de l’argent.

Les personnes qui ont faim ont augmenté de dizaines de millions en quelques années, alors que la qualité nutritionnelle de nombreux aliments a baissé. C’est ainsi qu’ont grandi, comme juste réponse, les marchés d’agriculteurs, les groupes d’achat solidaires et les restaurants servant de la nourriture locale ; mais à côté de ceux-ci grandissent les petits malins de la traçabilité, des cuisiniers qui vantent le kilomètre zéro, mais qui achètent de la nourriture locale deux fois par an, à bas prix, alors qu’augmentent les usages trompeurs d’appellations d’origine et du « made in Italy » sur les étiquettes. Des aliments que l’on fait passer comme ayant de nobles origines sont en revanche achetés à des prix injustes, en exploitant le travail d’agriculteurs lointains et en causant des dommages aux agriculteurs locaux. La croissance de la demande de nourriture à kilomètre zéro conduit parfois à négliger le fait que la véritable origine de la nourriture est l’agriculteur. En réalité, pour les agriculteurs le kilomètre zéro, qui a pour conséquence l’impossibilité d’échanger avec d’autres populations la nourriture nécessaire, a constitué l’une des causes historiques de la faim. La nourriture est toujours circularité, mélange, et quand un pouvoir extérieur ou des événements non dirigés ont imposé des régimes autarciques à l’alimentation, ce sont les populations d’agriculteurs qui les premières en ont payé le prix: depuis toujours les agriculteurs ont échangé avec discernement les produits typiques de leur propre territoire avec ceux provenant d’autres territoires et cultures. La sagesse était littéralement l’acte de goûter, d’avoir conscience des saveurs de sa propre terre et d’unir les distances en connaissant les produits des autres. La diffusion de la nourriture de proximité, provenant directement de l’agriculteur doit donc être accompagnée par la promotion d’une solide culture populaire alimentaire, qui émancipe également le consommateur de la dépendance et en fasse en sage allié de l’agriculteur. C’est en cela que jouent un rôle la méthode productive écologique et la contribution de l’agriculture biologique et biodynamique, mais également tout ce qui valorise l’agriculteur et reconduit l’agriculture à la base de ses propres processus.

Je ne crois pas à la nourriture à kilomètre zéro en elle-même, car elle pourrait être polluée, de très mauvaise qualité, occulter de longues chaînes productives, qui voient l’agriculteur asservi à des processus qui le rendent esclave, à des brevets sur les semences, à une dépendance des moyens de production et à des contrats qui ne sont pas libres. D’autre part, je sais qu’il existe aussi une nourriture d’agriculteurs venant de loin, qui est précieuse, parce qu’on ne pourrait pas la produire ici et parce qu’elle provient de populations pauvres dont elle représente l’unique richesse à échanger. Une nourriture qu’il est abominable de voler, en l’achetant à des prix qui anéantissent des économies et des vies humaines de régions entières.

C’est pour toutes ces raisons qu’il faut insister pour diminuer les intermédiaires et les augmentations injustifiées de la valeur le long des chaînes et qu’il faut donc viser à la filière courte, en unissant partout le citoyen et l’agriculteur. Le kilomètre zéro sans filière courte, privé de cette proximité et de cette alliance, est une autarcie mortifère.

Vittorio Accornero Illustration pour le recueil «Grimm 50 nouvelles» (Hoepli, Milan 1952)

Ainsi dans notre imaginaire se présentent deux courants de la vie. Le courant reproductif et le courant nutritionnel. Le courant reproductif engendre la vie, représente la vigueur de la force, il est linéaire et procède de génération en génération, de père en fils. Selon certains neuroscientifiques nous devons à la répétition linéaire des longues généalogies des textes sacrés d’avoir commencé à acquérir les facultés de connexion logique. Du père ne peut provenir que le fils, un tiers est exclu. Cette voie masculine est donc exclusive et déterministe, portant cependant la vie là où toutes les espèces courent sur des lignes parallèles et ne peuvent pas se croiser ou se mélanger. Il y a ensuite la ligne nutritionnelle. La nutrition est inclusive, c’est le courant où toutes les vies entrent l’une dans l’autre en devenant réciproquement nourriture dans les chaînes trophiques. Elle est générosité mouvante de l’offre. De même que la reproduction part de l’exclusion pour engendrer la vie, ainsi l’alimentation présuppose la mort pour unir tout en tout.

L’alimentation est gentillesse du sacrifice, comme le rappellent les rites de remerciement de toutes les cultures alimentaires et c’est un courant féminin. Pour autant qu’aujourd’hui la nutrition soit occultée par de faux kilomètres zéro, par la culture du rebut et par la corruption des abus, pour autant qu’elle soit disputée par des structures linéaires de commerce déterministes, qui ne sont libres qu’en paroles, et qu’elle soit surtout représentée par des cuisiniers « mâles alpha », l’alimentation trouve toujours son fondement dans notre féminin qui la conserve et la diffuse.

Voilà, aux filières exclusives qui ôtent à l’agriculteur et au consommateur identité, dignité et valeur, je préfère la circularité inclusive, qui accueille et dispense la nourriture dans un pacte entre celui qui la produit et celui qui s’en nourrit. C’est un choix urgent pour vaincre la lutte contre l’extermination par la faim, sur lequel on doit à présent appeler le monde à se rassembler, afin de pouvoir le mettre en œuvre.

Carlo Triarico

EDITION PAPIER

 

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22 septembre 2019

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